L’Ermitage

Juillet 1892

 

Adolphe Retté

 

Pour qui a lu Les Cahiers d'André Walter, ce petit recueil en est le complément : il condense, en effet, des émotions tellement ténues et lointaines que, souvent, dans les Cahiers, la prose n'arrivait qu'à les diluer: si bien qu'on avait à traverser, parmi des pages excellentes, des landes stériles où régnaient de fâcheux brouillards. Mais ces pages éparses n'en étaient pas moins tout à fait supérieures et suffisent à coter un écrivain.

Ici le vers libre et souple, parfaitement adapté au fuyant et à la fragilité d'une pensée très délicate, parvient à la concrétiser aussi bien que faire se pouvait. Tout, dans ce poème, est nocturne et mystérieux : on y trouve des essences d'idées scrutées par une arrière-conscience : c'est le triomphe de la vie intérieure. La volonté s'est repliée sur elle-même et ne convoite plus que la conquête des empires les plus profonds du rêve : et si l'ambiance intervient, ce ne sera que pour donner prétexte à telles correspondances par où s'exaltera — toujours pour soi seule — l'émotion toute subjective du poète.

On est — semble-t-il — transporté, une nuit d'été, dans une serre tiède et assoupie. En la pénombre, à peine teintée de songe par la clarté de la lune qui filtre sourdement à travers les vitres opaques et descend mollement sommeiller en moires bleuâtres sur l'eau d'un bassin paresseux, sous les arbres grêles vêtus de plantes retombantes aux parfums nostalgiques, autour des parterres étoilés de fleurs très pâles, parmi la fine buée qui floue dans l'atmosphère étouffée, une forme quasi-incorporelle circule, effeuille quelques fleurs ou se balance doucement sur des hamacs de lianes. Il fait tellement silencieux qu'une goutte d'eau pleurée par les ramilles extrêmes des arbres penchés sur l'eau noire du bassin chante comme un soupir de flûte et fait frissonner un peu la Loreley pensive qui est l’âme de cette serre. Et puis il y a quelque part un oiseau prisonnier qu'on ne voit pas : le frôlis de ses ailes, la chanson qu'il essaye de loin en loin sont d'un prisonnier volontaire : il craint une seule chose : qu'on lui donne la volée, car il est l'oiseau de Siegfried mis en cage par Roderick Usher.

Or ce sont vraiment de doux soirs, ceux que racontent ces vers : des soirs habités par une âme pour ainsi dire androgyne, éprise de silence et de songe et de lentes méditations à la clarté claustrale des lampes. Tout le féminin de cette âme s'y spiritualise à ce point qu'il n'est plus qu'une calme présence invoquant, en faveur de sa sérénité, la tristesse reposante du crépuscule et que cette vie contemplative est exquise par qui naissent de telles suggestions :

 

Écoute, je crois

Nos âmes très mystérieuses :

Peut-être qu'elles sont heureuses

Et que nous ne le savons pas.

 

L'homme de cet androgyne est plus inquiet; il aimerait davantage de silence encore et de recueillement vers soi-même :

 

Pourquoi ce cor a-t-il vibré dans le silence ?

Quelle heure est-il que le soleil ne dorme pas ?

Les corneilles, sur les halliers que le soir balancent.

Ces corneilles ne se tairont donc pas?...

 

Pourtant il aurait presque quelque penchant à se laisser duper de nouveau par les choses et la porte close du parc des rires le chagrinerait volontiers. Mais l'autre, gentiment ironique :

 

Je crois que ce que nous avons de mieux à faire

Ce serait de tâcher de nous endormir.

 

Un art très subtil, sous un apparent dédain des formes poétiques consacrées, a tissé la fine trame de ces vers. On dira peut-être que M. Gide procède de Jules Laforgue. Il est certain que, comme ceux d'autres écrivains de ce temps, ses vers révèlent une parenté avec ce doux génie ; mais cette parenté est toute fraternelle et ne comporte aucune imitation. De même on pourrait faire un rapprochement entre certains thèmes (dans Lande double par exemple) et les motifs élus par M. Maeterlinck pour ses Serres chaudes. Il y a, en effet, parité, mais non identité. Laforgue va plus profond dans le sentiment pur, M. Maeterlinck excelle à l'analogie sensationnelle, M. Gide est surtout vers l'idée ; et ses symboles reculent sa pensée si loin vers les confins du songe qu'il s'étonne et s'alarme presque à cause de celui-là qu'il découvre au fond de son âme :

 

Je crois que nous vivons dans le rêve d'un autre.

 

Les seules critiques que nous puissions faire à ce ravissant poème portent sur quelques sécheresses d'expression, sur des recherches de démonstration quasi-mathématique qui ne vont pas sans l'emploi de termes inutilement techniques : telle cette strophe :

 

Je sais qu'une âme implique un geste

D'où vibre une sonorité

Qu'harmonieusement atteste

La très adéquate clarté.

 

Ce ne sont plus des vers et même en tant que prose, c'est de la très mauvaise prose. Dans le même ordre d'idées, on voudrait ne pas se heurter à des mots pédants comme cet hémostatique qui dépare une des meilleures pièces du livre. Il faut laisser soigneusement l'apanage du vocabulaire pseudo-scientifique à cet élève de Jules Verne qui a nom J.-H. Rosny.

Ces très légères taches ne font que mieux ressortir les qualités des poèmes de M. Gide. Nous croyons que ce jeune homme marquera dans la littérature contemporaine. Quand on a écrit les Cahiers et les Poésies d'André Walter, on est quelqu'un.