La Revue Blanche

n. 24, octobre 1893

 

Lucien Muhlfeld

 

M. André Gide illustre une tout autre manière. Et c'est pourquoi je m'exaltais sur la saveur diverse de la prose française actuelle. M. Saint-Pol-Roux, et dans des genres diversement voisins M. Rémy de Gourmont, M. Léon Bloy, M. Camille Mauclair, développent des littératures riches de passés et de lointains, chargées de gemmes et de gloires...

 

Des sultans droits parmi les hallebardes

Les ont chargés de fruits inconnus aux étrangers...

 

Du côté opposé de l’horizon, une théorie d’autres s'avance, en démarche réservée et gracieuse. Ils aiment une correction classique, d'un classique très moderne, très à eux, fort de mille conquêtes personnelles d'idée, de vocabulaire et de syntaxe, sans rien du laisser-aller ignorantin de Pierre Loti, mais tout de même directement issu de La Bruyère, de Fénelon, de Chateaubriand, de Renan. Le plus prestigieux représentant de ce jeune groupe serait M. Léon Blum, si les belles lettres le souciaient davantage. Mais est-ce pas comme une fatalité que le désir de la gloire littéraire manque à tous ceux qui notifient la présente Revue ? Et pourtant ce désir, un peu ridicule et suranné, est nécessaire aux progrès définitifs de l'écrivain. — Nommant M. Léon Blum, il faut nommer M. Pierre Louys. Ils sont jeunes, et il y a quelques années, signaient déjà des choses délicieuses. Quels lycéens invraisemblables durent-ils être ! Voici une confidence de M. Gabriel Séailles, le maître de conférences de la Sorbonne. Examinateur au baccalauréat ès lettres en 188*, il eut à corriger la dissertation philosophique de M. Léon Blum. C'était une méditation « sur le Bonheur ». M. Séailles ébloui et stupéfait tendit la copie à son collègue, l'examinateur de sciences, qui lui dit après lecture ces simples mots : « C'est un enfant de dix-sept ans qui a écrit cela ? Oui ? Alors, c'est un monstre » C'était un prodige, simplement. A peu près au même âge, M. Gide publiait les Cahiers d'André Walter, où traînait du mauvais goût, mais qui contenaient des morceaux de pure délicatesse, et, plus curieux, décelaient des ruses de vieil ouvrier du livre. Puis Gide, Blum et Louys fondèrent la Conque, qui édita des vers plutôt médiocres. M. Gide, pour revenir à lui seul, publia il y a deux ans, je crois, le Traité du Narcisse, théorie du symbole, livret de quelques hautes pages, d'un écrivain maître de soi, de qui l'on pouvait tout espérer.

André Gide, réalisant les promesses d'alors, vient d'éditer, avec le concours du dessinateur abscons et charmant, Maurice Denis, le Voyage d’Urien, fiction mélancolique, languide et transparente comme la mer des Sargasses.

Un aimable confrère, auquel je ne dénierai nulles qualités sauf peut-être celles qui font l'écrivain, M. H. Bérenger, avait cherché, sans la trouver, une formule artistique qui donnât « le roman de l'Action. » M. André Gide l'a trouvée sans y penser. Des jeunes gens s'embarquent, las sans doute de spéculation : « Quand l’amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase, fut finie... » Ils voguent, descendent à des îles, à des plages. Des civilisations, des mirages, des voluptés retiennent les uns, découragent les autres. L'ardeur de la vie se réalise non dans l’action qu'ils ne trouvent pas à employer, mais dans la volupté. Les plus fermes, poursuivent, désolés, sans but que de respecter leur ardeur, et, ascètes, voguent vers une Mer glaciale. Regardez la vie d'une âme ornée et ardente. Elle vous fera honte et vous voudrez partir. Mais pour quelles Croisades ? Peut-être faut-il séparer sa vie intellectuelle de sa vie sociale, sous peine d'avatars qui, au lyrisme près qui nimbera toujours de nobles individus, évoquerait assez ceux de Paturot, de Bouvard et de Pécuchet...

Les épisodes du Voyage d'Urien, précisent par d'ingénieuses et suggestives « correspondances », comme disent les mystiques, les étapes morales qui aboutissent au scepticisme ou à l'ascétisme, ce scepticisme qui se refuse. L'Ile de la Volupté est d'un Télémaque moderne exquis. Mais le chapitre des Esquimaux est plus parfait. L'artiste a obtenu une manière menue et conforme de décrire ces homuncules : « Les Esquimaux sont laids ; ils sont petits ; leurs amours n'ont pas de tendresse ; ils ne sont pas voluptueux et leur joie est théologique ; ils ne sont ni méchants ni bons ; leur cruauté n'est pas émue. Le dedans de leur hutte est noir; on peut à peine y respirer; ils ne travaillent ni ne lisent ; ils ne sommeillent pas pourtant ; une petite lampe allumée troue un peu la nuit des veillées ; comme la nuit est immobile, ils n'ont jamais su ce qu'est l'heure ; comme ils n'ont pas à se presser, leurs pensées sont lentes ; l'induction leur est inconnue, mais sur trois maigres points posés ils déduisent une métaphysique ; et la suite de leurs pensées jusqu'au bout ininterrompues, descend de Dieu jusqu'à l'homme: leur vie devient cette suite; ils mesurent l'âge qu'ils ont au point où ils sont parvenus. Ils n'ont pas de langue commune ; ils calculent infiniment. Ah ! je pourrais encore en dire, car je les ai très bien compris. Ils sont rabougris, leur face est camuse, parce qu'ils n'y font pas attention. Leurs femmes sont sans maladies; ils font l'amour dans les ténèbres. Je parle des Esquimaux sensés ; il en est qui, à l'aube du jour solennel, coupant le cours des syllogismes s'en vont sur la mer gelée et dans la neige un peu fondue chasser le grand renne et le morse. »

Avais-je pas raison de dire La Bruyère et Fénelon? Et je demande : Un amoureux de lettres peut-il avoir lu cette page, que je me félicite d'avoir entière citée, sans vouloir faire, avec André Gide, et Maurice Denis le tour de cet Océan Pathétique et de cette Mer Glaciale ? Ils ne s'ennuieront pas, comme dit l'autre. Les images sont troublantes, et le texte est d'une merveilleuse, d'une lamentable, d'une obsédante sérénité.