L’Art Moderne

15 avril 1894

 

Henry Maubel

 

Le Voyage d’Urien

par André Gide(1).

 

« Je crois nos âmes très mystérieuses, dit M. André Gide, peut-être qu'elles sont heureuses et que nous ne le savons pas (2) ! »

C'est à la recherche de tout ce que nous ignorons de nos âmes et de ce bonheur qui dort sans doute au fond de nous, que vont les voyageurs de ce voyage d'une tristesse énigmatique et solennelle.

Chez M. André Gide, la tristesse est religieuse. On dirait, en usant d'une expression de Maeterlinck, que « son âme n'a pas encore souri, » tant le mystère l'occupe. Il apporte à la vie une ardeur sacrée.

On se souvient des Cahiers d'André Walter dont on a signalé ici l'apparition anonyme il y a quelques années (3). Dans ces cahiers de journal intime, le cahier blanc et le cahier noir, c'est une lutte violente pour dégager des brumes la passion.

Qu'est-ce donc qui nous pousse à rechercher les causes et nous tient dans un état d'oppression jusqu'à ce que, un peu de cette chaleur d'âme s'étant changée en lumière, nous soyons délivrés, pour ainsi dire, de l'excès de nous-même ?...

N'est-ce pas un tel état de crise qui produit les plus belles exaltations? et chez un homme qui ne se cloître en aucune doctrine, songez à ce que sera l'expansion libre, l'aplanissement d'une telle ardeur aux régions fraîches et sous le climat pur de la pensée.

Ne disons pas que la crise est résolue dans le Voyage d'Urien, car un poète de la puissance de M. Gide ira au-delà, mais déjà on assiste à une ascension lente et pacifiante du cœur, et le sensible et l'intellectuel se réharmonisent dans ce livre au point d'en faire une transfiguration de la vie.

Au fronton du volume le nom de M. André Gide s'accôte à celui de M. Maurice Denis, un jeune peintre dont on a vu des tableaux aux XX et à la Libre Esthétique. Comme les pèlerins de la fable, mêlant leurs pensées et leurs courages, le peintre et l'écrivain ont communié en cette œuvre-ci. Les évocations graphiques de M. Denis approchent intimement le texte, elles en annoncent les pensées. Dès que nous ouvrons le livre elles retiennent nos regards. Elles sont comme les ombres projetées du livre au seuil des pages où leur geste fidèle nous conseille de nous arrêter et d'écouter.

 

Urien, « hanté d'un désir de voyage, repoussant dans le passé sa rêverie consumée », est descendu rejoindre ses compagnons. Ils se sont embarqués pour le pôle. Le vaisseau fabuleux qui les emporte, « laissant derrière lui le port, les jeux et le soleil tombé, s'est enfoncé-dans la nuit vers l'aurore. » Et voici qui montre leur disposition d'esprit à l'entrée du voyage :

« Nuit sur mer; — nous avons causé nos destinées. Nuit pure; l'Orion vogue entre des îles; — la lune éclaire des falaises; — des récifs bleus se sont montrés; le veilleur les a signalés ; le veilleur a signalé des dauphins; ils jouaient au clair de lune; prés des récifs ils ont plongé pour ne plus reparaître; les roches bleues luisent faiblement sous les flots. Des méduses illuminées montent s'épanouir à l'air nocturne lentement de la mer profonde, fleurs des mers remuées par les flots. Les étoiles rêvent. Nous, penchés à l'avant du navire, près des cordages et sur les flots, tournant le dos aux équipages, aux compagnons, à tout ce qui se fait, nous regardons les flots, les constellations et les îles. — Nous regardons passer les îles, disent les hommes du bord qui nous méprisent un peu, lorsqu'en se regardant ils oublient qu'eux sont les passagers et que ces choses-là demeurent — pareilles derrière notre fuite.

« Aspects changeants des massifs de falaises, et les promontoires allongés qui chavirent — berges ! métamorphoses des berges — nous savons maintenant que vous restez; c'est en passant que l'on vous voit passantes, et votre aspect change par notre fuite malgré votre fidélité. Le veilleur de nuit signale des navires. Nous, penchés sur les flots depuis le soir jusqu'au lever du jour, nous apprenons à discerner les choses qui passent entre les îles éternelles. »

Ainsi, pénétrés de la gravité de leur entreprise et taciturnes devant la mer, Urien et ses compagnons voguent vers leur avenir. Mais ils avancent à travers un océan de désirs et, à peine en ont-ils franchi les premières latitudes, que leurs visages se lèvent à l'ombre d'une profonde souffrance. Ils côtoient des rivages enchanteurs où le navire fait de fréquentes escales et, à chaque fois, les matelots reviennent à bord plus fiévreux et troublés. Le tableau de leurs nuits d'insomnie, nuits de torturantes délices où « ils se tordent de désir » fait songer à certains nocturnes des Cahiers d'André Walter, et c'est ici que ce voyage vers des communions suprêmes évoque les moralités légendaires de Lohengrin et du Vaisseau-fantôme symbolisant l'attachement de la pensée à la terre.

S'il est pitoyable de ne pas croire jusqu'au bout comme cette petite Elsa dont l'impatiente curiosité brise la foi, il est douloureux de donner à croire sans trouver le cœur fidèle où reposer le rêve errant. C'est ce qui fait la mélancolie de Lohengrin quand il va pour reprendre son voyage vers le Graal.

C'est un perpétuel départ.

La scène des adieux se fait moins déchirante à mesure qu'on dérive et que les voix s'éteignent, les voix de la rive et le geste précipité des mouchoirs pleins de larmes qui battent le ciel comme des ailes jusqu'à ce que le soir tombe et les endorme... Mais, alors, se sentant bien seule, la pensée s'avoue sa lassitude et regrette la douceur de ce qu'elle a laissé derrière elle et, pour peu que le ciel soit sombre ou qu'une langueur en descende, il lui semble qu'elle ne pourra pas aller jusqu'au bout du voyage :

 

Ces chères mains qui furent miennes

O ces mains, ces mains vénérées,

Leur ombre fraîche sur mes yeux,

Leur silence sur mes pensées !

 

De ces vers, écrits naguère par André Walter, Urien et ses compagnons se souviennent et leur âme s'abrite en ce souvenir, y cherchant des forces pour résister aux tentations qui les assaillent pendant la traversée de « l'océan pathétique ».

La passion qu'ils croyaient épandue et perdue dans cette immensité, se ramasse pour des retours dangereux. C'est un remous de l'eau qui se déchire à quelque roc dans les fonds; la clameur isolée d'une vague sous le navire qui tangue, clameur folle des flots légers qu'un désir a trop rapprochés du bord et, craignant d'avoir le vertige, ils se cramponnent au garde-fou : la vague, crêtée d'écume bruissante, passe en course furieuse à leurs pieds et va se dérouler au loin.

Ils se sont tenus. Ils se sont raidis. Ils ont eu la sensation de leur force. Ils ont remporté sur eux-mêmes une grande victoire. Mais quel vide elle leur laisse ! Les tentations ont passé, le calme est venu ; mais un calme si morne que c'est presque la mort. « Sur les soleils décolorés tombent les cendres du crépuscule et les petites pluies de l'ennui sur les grands souffles du désir. »

Ce n'est pas ce qu’ils espéraient de leur effort. Se seraient-ils trompés ? auraient-ils mal gouverné ? Ils ne voulaient certainement pas l'ascétisme. Ils ne s'étaient pas enfermés ; ils ne s'étaient pas détournés. Ils allaient généreusement vers le but à travers toutes les apparences désirables et, sans vouloir s'y arrêter parce qu'ils devaient aller au delà, ils ont pourtant éprouvé le réconfort du climat. Les apparences luxurieuses leur nourrissaient l'imagination.

Maintenant, ils regrettent d'être allés au delà, puisque leur âme brisée par une résistance excessive tombe dans l'inertie.

En négligeant la passion, ils se sont dépouillés de toute sensibilité. Ils ont quitté l'océan pathétique pour le fleuve d'ennui. La petite pluie froide du spleen les pénètre.

Heureusement, ce n'est que l’ennuagement d'une métamorphose.

Quand l'esprit se retire du monde extérieur, la vie, d'abord, paraît glacée et nous savons que le prime aspect d'un tableau, les premières pages d'un livre offrent de la froideur quand le tableau et le livre sont profonds.

Le fleuve où vogue Urien est profond.

Tandis qu'il en regarde fuir l'eau sous le bateau, l'eau, tout à coup, se plisse, s'entr'ouvre en rideau et, du fond de ce fleuve qui ne semblait receler que le vide, l'image des voluptés remonte vers lui, renversée en mirage. La vie s'est transposée.

A cette minute vraiment commence le voyage. Ils ont trouvé les passes vers le monde absolu où résonne l'accord humain et la dernière partie du livre, à travers des paysages de pureté ardente, est comme le cantique des cantiques de la pensée. Ne voulant plus pour guide que leur exaltation, ils s'enfoncent vers ce pôle inexploré de la vie dont le magnétisme les affole et alors l'illusion, Ellis, le cher fantôme de vie, la voyageuse étrange qu'ils avaient abandonnée boudeuse et malingre sur les berges du fleuve, revient, belle de toute son âme, avec une tendresse chaste vers Urien et lui parle :

« Urien, Urien, triste frère, que ne m'as-tu toujours rêvée ! — Souviens-toi de nos jeux de jadis. Pourquoi voulus-tu, dans l'ennui, recueillir ma fortuite image ? Tu savais pourtant bien que ce n'était pas l'heure et que ce n'était pas dès là-bas que posséder était possible. Je t'attends au delà des temps où les neiges sont éternelles; ce sont des couronnes de neiges et plus de fleurs que nous aurons. Ton voyage va finir, mon frère. Ne regarde plus vers jadis. »

C'est sous l'empire de ces paroles d'annonciation qu'ils reprennent leur marche pénible jusqu'à ce qu'ils arrivent au mur de glace qui borne l'intelligence à l'infini. Ils y trouvent le corps d'un désespéré qui est mort là, emprisonné dans sa pensée et n'ayant rien compris. Peut-être qu'il est mort parce qu'il avait cessé de croire en lui. Ceux qui n'ont pas perdu la force naturelle qu'on appelle la foi ou l'amour verront encore d'autres contrées. Mais, pour l'instant, ils sont bien las et ils s'occupent seulement à cette pieuse besogne de transporter le cadavre inconnu sur la rive attendue, au delà du mur de glace, au bord d'un lac apathique où ne souffle aucun vent. On y trouve, à défaut du ciel qu'on rêve, le repos et l'oubli.

Je viens de faire la paraphrase du Voyage d'Urien ; j'ai essayé d'en raconter les faits spirituels et leur mélodieuse gradation, d'en raconter la pensée. Mais, peut-être, m'entraînant à ma propre pensée, l'ai-je fait d'une façon infidèle. Mettons que j'ai partagé ici l'impression d'une lecture et que peut-on donner de plus à propos d'œuvres en présence desquelles ce qu'on appelle ordinairement le critique grimacerait misérablement. On parle d'une œuvre d'art pour dire qu'on a éprouvé une joie nouvelle en y entrant et comment pendant un instant de l'esprit on y a vécu. Je ne pourrais pas raisonner cette communion.

Je pense que personne n'a traduit en un livre d'une aussi harmonieuse composition, par un langage tellement simple et merveilleux pourtant comme un musical langage de songe, tous nos silences, nos gestes d'ombre et la musique des appels mystérieux du fond de nous-même. Les figures qu'on y voit sont des figures colorées de la substance de la vie, des physionomies d'âmes, des âmes apparentes et elles expriment plus intensément que telles incarnations positives, le pathétique du drame humain.

 

(1) Un volume paru à la librairie de l'Art Indépendant, à Paris, illustré par maurice denis.

(2) Les Poésies d’André Walter.

(3) Voir l'Art moderne, 1892, p. 171.

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