Mercure de France

n.44, août 1893

 

Camille Mauclair

 

« LE VOYAGE D'URIEN » (1)

 

Deux familiers du rêve, Maurice Maeterlinck, André Gide. J’entends qu'ils possèdent tous deux la puissance mystérieuse de faire continuellement allusion, et dans les plus simples paroles, à une signification spéciale des événements, qui s'étend sur le versant de silence de leur vie comme un paysage abstrait, se prolonge comme un écho taciturne, et n'est connaissable que d'eux seuls. Leur vision est obéissante à un miroir supérieur: ils sont les deux êtres les plus essentiellement mystiques que j'aie encore rencontrés, car le mystère n'est point chez eux une dévotion, un refuge ou une confiance, mais réellement une condition vitale, et ce que j'affirmerai une nécessité organique. Aussi une ombre les protège, et la confuse prescience d'une fiction, je ne sais quel don authentique d'intangibilité — le sentiment sous-jacent que rien ne leur peut parvenir qu'à travers un invisible et immuable cristal.

Je ne sais pas de noblesse plus véritable que celle-ci, conférée par le sort, l'harmonie naturelle de l'être, le jeu hautain de la destinée. Il y a élection : et nous sommes parallèles à ces âmes élues, mais nous ne les touchons jamais de la nôtre, et nous sentons lucidement que cela nous est interdit. Nous ne sommes jamais avec les privilégiés comme nous leur paraissons être, et eux-mêmes ignorent que nous ne pouvons pas les toucher, et ne conçoivent même point que nous ne le puissions : ainsi ils demeurent revêtus de solitude, par le fait de leur inconscience d'un monde, sans isolement. Et tout l'apparat des passions, de la pitié, de la luxure et des autres conjonctures humaines apparaît en eux comme figé aux profondeurs de la diaphane glacé d'un pôle, et contemplé par transparence. Il n'y a rien à faire à tout cela, et la faculté de nous découvrir nous-mêmes n'est pas toujours accordée, par le décret des clartés intérieures, à notre désir de nous retrouver.

Les deux solitaires dont je parle siégent aisément en face d'eux-mêmes : l'aîné avec plus de méditation tragique, le second avec plus de douceur passionnée.

Si je viens à parler présentement du Voyage d’Urien comme de la récente efflorescence que de lui-même nous confia M. André Gide, je n’en dirai rien plus tendrement que ceci, qu'il y a tracé le chemin de notre douloureux exil avec une calme divination de notre souffrance, et qu'ainsi il nous a révélés à nous-mêmes, en appelant Urien notre fantôme familier. Ce long voyage à travers la vie et vers une enfin authentique exaltation se dénoue selon notre intime dramaturgie, et descend comme un fleuve la dérivation de notre sensibilité à l'invisible. Voilà où aimer un tel livre, qu’il contente à la fois notre souvenir des événements et l'espérance que nous confère l'illusion de notre finalité. Que, s'éveillant du songe de son existence végétative, Urien convoquant ses passions et ses mélancolies les dresse en spectre, nominalement, autour de sa tristesse, qu'avec elles il commence son pèlerinage vers la pierre milliaire de sa destinée, qu'il s'attarde aux ports chimériques de l'Orient, aux jardins de l'éternelle Armide, au languissant désert des Sargasses, ou qu'enfin il s'achemine vers un pôle immaculé pour y découvrir, devant l'inanité du paysage, que le véritable but était sa résolution de s'en décerner un, toujours il se donne un gage de vivre, et se conforme au respect de sa conscience jusqu'à implorer d'elle seule le contentement de sa sensibilité.

Admirable et pénétrant symbole, qu'Urien parvenu au pôle suprême, au point d’orientation de l'existence, y découvre un cadavre tenant un papier vierge d'écriture! Ainsi le hasard rejette à ses pieds la dépouille insignifiante de la matérialité de son rêve, et lui en fait constater silencieusement l'ironie. Je pense que vivace auprès de ce cadavre gît une vérité universelle. Nous sommes les gardiens d'un spectre que nous n'avons jamais vu, et de son absence s'épanouit son prestige ; il n'est permis à l'esprit de se dévouer qu'à une immatérialité, non point à son témoignage. Ainsi nul symbole ne trouve sa valeur en soi, mais en sa raison d'être : et les symboles sont parfois des objets, comme le spectre ou l'épée, et parfois ils sont des êtres vivants. Nous sommes souvent les symboles les uns des autres, et nous nous commentons intermédiairement les uns les autres. Nous projetons nos ombres et nos reflets, et réciproquement nous nous éclairons et nous nous obscurcissons : c'est ainsi que se colore notre vie, et que prend naissance l'élection de nos sympathies.

Nous ne savons pas de qui, parmi nos semblables, nous sommes les intermédiaires, mais nous le pressentons par un sursaut spécial de nos affinités. Nous sommes des accumulateurs d'émotions, mais nous ne pouvons surprendre en nous-mêmes l'instant où l'échange s'y accomplit. Ainsi notre vie est livrée au ressentiment, et ceux qui l'éprouvent le plus souvent sont plus rapprochés de la connaissance que ceux qui l'éprouvent moins fréquemment ; l'instinct reste le maître de notre isolement et le dispensateur de nos contacts, et il n'est point de méthode qui surpasse en validité le conseil de sentir le plus possible. Penchés sur nous-mêmes, nous écoutons des voix confuses; les unes viennent d'autrui et nous parlent personnellement. Les autres viennent de nous-mêmes et parlent à autrui : et d'autres ne viennent point de nous et ne parlent point à nous, mais elles nous traversent comme des vases poreux ou des membranes sonores, et celles-là sont les plus précieuses. Elles ne nous appartiennent pas, et nous ne devons pas les retenir : mais elles doivent être transmises aux autres hommes et nous devons même nous mettre en route pour les restituer à ceux à qui elles sont destinées. L’expression esthétique est le moyen suprême de cette restitution. Ainsi l’œuvre d'art est toujours un message. Et ce message peut être adressé de l'avenir au présent, comme l'ombre d'un objet peut être visible avant lui-même, s'il est caché par un détour. Une circonstance peut nous voiler l'avenir, mais l'avenir parle cependant en passant par-dessus elle ; et cette parole s'affranchit du futur comme du passé. Elle retentit et chante ou elle veut.

Je crois que toutes ces significations émanent des péripéties mêmes, apparemment extérieures, du nouveau livre d'André Gide. J'aime les avoir puisées dans l'ordonnance même de ces paysages. En ses précédents ouvrages, il s'était révélé un pur métaphysicien. Les Cahiers d’André Walter restituaient une âme d'adolescent exquise, endolorie et passionnée, avec des éveils d'intellectualité fiévreuse et lucide. Les Poésies en criaient le désarroi et l'indéfinissable tristesse. Le Traité du Narcisse, le premier ouvrage signé, instaurait une théorie du symbole illustrée d'un exemple légendaire, née d'une conscience vivifiée de l'ancienne spiritualité anglaise et allemande, hésitante entre Carlyle et Novalis, entre Fichte et Emerson. Je ressens une joie secrète à voir ce cristalliseur de rêves s'ébrouer présentement dans un livre d'imagination pure, et jaillir en mille reflets de nature, de paysages et de prestiges, avec une maîtrise constante de soi et de son art. Cette œuvre de métaphysicien poète fleurit par transparence un cortège de désirs, et jamais ces désirs ne surpassent l'instrument ou la volonté de l'écrivain les fait chanter, mais il apparaît au-dessus d'eux, et les dompte aisément avec le doigté d'un sourire.

Il faudrait remercier André Gide de mêler l'œuvre à la théorie, et de ne point dédaigner de s'appliquer à une pure fiction, à un récit fabuleux et circonstancié, s'il ne trouvait en sa délicieuse faculté de réalisation le plus noble et désirable des suffrages. Le sens du caché lui est instinctif et organique : j'ajoute qu'il est suprêmement écrivain. Il convient de reconnaître que dans ce temps quelques jeunes hommes écrivent excellemment. Je crois qu'un maître seul pourrait parfaire une prose aussi délicate et belle, que l’Eustase et Humbeline de M. Henri de Régnier, aussi exquise de grâce que celle de MM. Maurice Barrès et Paul Hervieu, aussi forte et vivante que de M. Elémir Bourges ou de M. Marcel Schwob, aussi éclatante que celle de M. Rémy de Gourmont, aussi passionné et chantante que celle de M. Maurice Beaubourg. Ce sont là des dépositaires du génie de notre langue, et ils en connaissent merveilleusement les ressources. Mais pour conserver au Voyage d’Urien l'harmonie constante, étrange et diaphane, qui l’élève au pur lyrisme de l’initiale à la suprême parole, avec je ne sais quelle beauté prophétique, il a fallu que M. Gide trouvât en lui-même une musique inconnue, et comme une émanation si frissonnante de sa conscience qu’elle situe son style en un domaine inaccessible, et lui accorde une originalité et une résonance spéciale, qui n’est point celle des artistes accomplis que j’ai pris plaisir à citer, mais s’avère d’une armoirie personnelle.

J'en déchiffre avec joie le hautain vestige en ce volume dont j’ai peut-être mal transposé le charme impressionnant et l’indicible distinction, pas avant du moins d’avoir rendu à Maurice Denis le fraternel hommage qui lui est dû, pour avoir transposé, en d’adorables interprétations de songerie et de tendresse, le luxe de son imagination sereine et délicate au fastueux caprice qui vient de conférer à M. André Gide l’indéniable dignité d’un prince des lettres.

 

(1) Le Voyage d'Urien, par andré gide, décoré par maurice denis (Librairie de l'Art Indépendant).

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