Les Entretiens Politiques et Littéraires

10 juillet 1893

 

Paul Adam

 

 

Qui contestera sérieusement les désastreux effets des [mot illisible] gouvernementales sur des cerveaux rares comme ceux de MM. Gide et Wyzewa ? Celui-ci compte quelque trente ans, et celui-là quelque vingt. Les deux extrêmes de la génération présente viennent de s’unir par leurs voix pour juger la sensation que leur offre l’aspect du monde.

A lire leurs volumes, le Voyage d’Urien et Valbert ou les Récits d’un jeune homme, on prend bien peu de réconfort. L’un et l'autre nous présentent des âmes scrupuleusement sarclées de toute foi parasite, de toute fièvre créatrice. Ils ont la cervelle behaigne et vieillotte comme le fut cette épouse d'Abraham dont l'Écriture nous entretient. […]

 

L’Urien de M. Gide est bien ennuyeux. Il voyage à travers des pays sans couleurs. Les îles où il fait escale ne le retiennent pas, mais cela tient à l’inexpérience du batelier. La misère du décor vers où il dirige le vaisseau engage bien à n’y pas atterrir.

Ce volume donne d’ailleurs un fâcheux pastiche de la littérature qui fleurissait au temps de l’Empereur Napoléon.

Les mobiliers que nos tapissiers restituent actuellement, et les toilettes anachroniques des élégantes inspirèrent sans doute à M. Gide la pensée d’écrire cet opuscule larmoyant.

La stérilité de son âme navre le lecteur. Aussi le brave artiste qui dessina des motifs pour cet essai a-t-il reproduit uniquement des personnages chauves afin de montrer cette aridité du dernier. C’est d’ailleurs une fâcheuse manie qu’arborent les nouveaux dessinateurs, de copier mal les imperfections des vieux bois et des antiques images. Ces effigies d’autrefois nous séduisirent par la pureté linéaires de certains contours, la perfection d’une courbe humaine, non parce que le nez des personnages était camard et les yeux en boules de loto. Celui-ci qui oeuvra pour M. Gide a la sinistre habitude de placer dans les visages l’œil gauche au N.-O. de la figure et le droit au S.-E.-S. C’est excessif, et d’autant moins pardonnable que deux ou trois des images où les yeux ne paraissent pas, présentent des sensations agréables.

Au vrai, le Voyage d’Urien eût dû être illustré par ces artistes en cheveux dont la renommé se perd. Quand ma grand-mère mourut, je ramassai au fond des tiroirs maintes boîtes plates qui, ouvertes, laissaient apercevoir, sous un verre, des tombeaux surmontés d’urnes et flanqués d’une dame en deuil pleurant dans des voiles tragiques. Ces admirables paysages généralement ombrés d’un saule étaient obtenus par un assemblage adroit des cheveux ayant appartenu au mort. Des devises enguirlandaient le motif : Voilà tout ce qui me reste ! A bientôt !! Chère Aimée ! Laure !! etc… Je préférerais actuellement quelques aphorismes de M. Gide, sous ces reliques de famille.

Cet excellent écrivain, avec le Traité du Narcisse nous avait valu de beaux espoirs. Vraiment pourquoi les ensevelir dans la triste métaphore où il s’est complu cette fois.

La femme qui paraît en ce symbolique voyage porte une ombrelle d’un écarlate trop violent. Cela signifie que des sentiments un peu en retard choquent notre mode de penser. L’ombrelle écarlate ne manque jamais aux mains des enfants dont nous meublons notre ennui.

Mais Urien, comme Valbert, demandent trop à ces péronnelles. Il ne les faut avoir près de soi que pour fermer les yeux. On les travestit alors au gré des illusions. Les dames sont des cassettes vides. Il faut mettre quelque chose dedans. MM. Urien et Valbert, semblent des gens très pauvres. Ils secourent en vain des tirelires qu’ils ne savent pas combler. Elles ne rendent forcément aucun son.

Cette piteuse littérature, aveu de stérilité formelle, dérive du dégoût où nous ont mis les résultats nuls de tant d’effort devanciers. Nos enfances s’écoulèrent parmi les souvenirs de l’Empire Second, et nous assistâmes aux colères républicaines blâmant le 2 décembre, la Ricamarie, le Mexique, et Sedan. D’arrogants orateurs ont donné la Semaine Sanglante, Fourmies, le Tonkin et Panama. L’inutilité de l’effort nous est apparue dans cette comparaison à laquelle assista notre vie. […]

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