L’Ermitage

 

septembre 1895

 

Yvanhoé Rambosson

 

Le service militaire ne m'eût point peiné s'il eût duré huit jours et j'avoue avoir pensé qu'on pouvait se distraire vingt-quatre heures à être général. Je regretterai toujours de n'avoir point vécu à la façon de certains gueux d'aventure, encore qu'il m'arrive rêver aux élégances de siècles enfuis. La même minute assiste au combat des contraires. Je serais tenté de m'asseoir au carrefour puisqu'on ne peut suivre ensemble toutes les routes qui s'en écartent. L'oisiveté douloureuse engendre de multiples et contradictoires désirs d'action. O psychologues au double moi ! Pauvreté ! C'est une infinité de moi, mon rêve ! Recevoir dans la même minute toutes les sensations qu'une minute semblable apporterait aux types les plus variés de l'âme humaine ! N'est-ce point torture, se souhaiter à la fois l'homme de charité et l'autre d'égoïsme brutal et de struggle for life, chaste et libertin, conquérant et pacifique, rêveur et agité ? Ah ! vivre des vies différentes, mais se sortir de la vie qu'on doit mener ! La vie qu'on doit mener, c'est, parbleu ! la vie qu'on mène. C'est aussi Paludes.

« Paludes, c'est l'histoire d'un homme qui, possédant le champ de Tityre, ne s'efforce point d'en sortir, mais au contraire s'en contente... »

« Tout ce que nous suscitons il semble que nous le devions entretenir, de là la crainte de commettre trop d'actes de peur de dépendre de trop... »

« J'aimerais mieux marcher aujourd'hui sur les mains plutôt que de marcher sur les pieds — comme hier !... »

«  — Alors de quoi vous plaignez-vous ? s'exclamèrent Tancrède et Gaspard.

— Mais précisément de ce que personne ne se plaigne ! »

M. André Gide, lui, s'est plaint. Il a bien fait et il l'a fait bien.

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