Le Coq rouge

février 1897, pp. 446-7

 

Maurice des Ombiaux

 

 

Chronique des Proses

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Comme il s'agit en l'occurrence d'une réédition, on me permettra de parler un peu moins en particulier du Voyage d'Urien, remarquable par sa magnificence de style et la richesse de ses descriptions, de ne signaler qu'en passant la beauté de divers tableaux tels que les douze jeunes hommes qui pleurent devant la mer, assis sur des trônes d'or, et l'agonie d'un des compagnons du voyageur idéal. Je ne raconterai pas Paludes dont Henri Maubel entretint les lecteurs du Coq rouge voici plus d'un an, pour me préoccuper davantage de M. Gide lui-même. Il y a quelque intérêt à cela en raison de la valeur de l'écrivain et surtout de l'influence qu'il paraît exercer sur beaucoup de jeunes gens qui le brandissent comme un drapeau.

La personnalité de M. Gide nous requiert d'autant plus à ce point de vue, que si de jeunes littérateurs marchent dans son sillage, c'est plus encore apparemment par ce que ses livres promettent pour l'avenir, que pour ce qu'ils ont tenu jusqu'ici. On y sent une âme inquiète qui a bouleversé les notions qu'on lui avait imposées et qui cherche la forme et l'expression du bonheur qu'elle aperçoit. M. Gide a voyagé sur l'océan pathétique, maintenant il est parti à la recherche de soi-même.

On sent, jusque dans son mécontentement de Paludes, qu'il veut apporter dans ses manifestations une grande sincérité sans laquelle l'Art ne peut être un apostolat.

Il lui semble sans doute aussi que, de plus en plus, l'Art doit avoir une autre mission que celle de procurer aux hommes des jouissances raffinées.

Au point de vue du style, M. Gide, dès Les Cahiers d'André Walter, s'est révélé un artiste. Mais ce n'est point sous cet aspect que nous voulons le regarder. Il s'est montré théoricien et c'est par là qu'il a acquis l'influence dont je parlais tout à l'heure. Plus que beaucoup d'autres, il a charge d'âmes vis-à-vis de la jeunesse littéraire, et cette charge l'oblige ; c'est pourquoi nous croyons nécessaire d'insister sur des points dont nous ne nous occuperions pas autant sans cela.

M. André Gide est un très curieux esprit plein de complications. Ces complications sont à la vérité plus apparentes que réelles, mais dans Paludes, par exemple, il s'est plu à les développer, ce qui donne à son œuvre un aspect trop artificiel contre lequel il a réagi depuis.

L'ironie de Paludes est exagérée et fausse, parce que l'auteur, dans sa réaction contre un milieu, contre la contingence pour me servir de son expression, s'est laissé aller à se rire de tout, sans vouloir discerner les valeurs humaines et supérieures qui se trouvaient cependant à portée de lui. En un mot, M. Gide a eu peur de la simplicité. Certes, le milieu qu'il nous montre est marécageux, mais dans ce milieu il y a un personnage devant qui, si j'étais Diogène, je m'arrêterais avec ma lanterne. C'est Richard. Celui-là agit dans toute la sincérité et l'intégrité de sa conscience. Il a réalisé sa conception de la vie. Il est vertueux dans le sens le plus noble de ce mot, en en écartant toutes les idées d'hypocrisie qui ont depuis longtemps altéré sa signification initiale. On peut ne pas aimer, à cause d'une différence de tempérament, sa conception et sa forme de bonheur, mais on n'a pas le droit de s'en moquer.

M. Gide, qui à de certains moments m'apparaît comme un huguenot, un huguenot à la façon de Théodore de Bèze, a une ironie qui altère son caractère. Je la trouve d'autant plus dangereuse qu'elle pourrait facilement se retourner contre lui. Car il n'y a rien d'aussi facile au monde que de faire de l'ironie pareille ; c'est l'ironie de l'homme de lettres qui se croit supérieur à la vie et paraît dédaigner de faire son accord avec elle, par parti pris.

Mais, heureusement, M. Gide l'a compris, c'est pourquoi il a tenu à ce que l’on ne considère Paludes que comme une préface, peut-être même une espèce de repoussoir, aux Nourritures terrestres, un volume que nous attendons avec impatience et que nous lirons avec joie.