La Revue sentimentale

 

janvier 1897, pp. 29-40

Mecislas Golberg

 

Le Voyage d'Urien suivi de Paludes, par M. André Gide

(Édition du Mercure de France)

 

M. André Gide a réédité dernièrement, à la bibliothèque du Mercure de France, ses deux intéressantes études : Le Voyage d'Urien et Paludes. Ce sont là des œuvres rares dans leur genre. C'est le déroulement tragique d'une personnalité intellectuelle, un objectivisme voulu d'une émotion de vivre. Il est vrai que l'auteur dans sa post-préface se défend de l'autobiographie. Et, ma foi, il a raison jusqu'à un certain point, car même une autobiographie est avant tout une œuvre littéraire. L'Autobiographie de Stuart Mill corrobore sa Logique, et les lettres de Darwin continuent et confirment l'Origine des Espèces. Cependant M. Gide a tort de croire que l'unité de sa personnalité littéraire se brise par la différence des sujets qu'il traite dans ces deux ouvrages. Non ! L'objectivisme de l'auteur ne tue pas son unité psychologique, et Le Voyage d'Urien est frère de Paludes.

Du reste, la déclaration de l'auteur le prouve : « Nous sommes à l'idée, dévouons-nous à l'idée. » Cette déclaration se lit à toutes les pages du volume. L'auteur non seulement se dévoue à l'idée, mais il est dévoré par elle. Son intellectualisme et sa logique sont des faits fatals, des actions qui correspondent exactement à ses émotions, à son style, à sa personnalité.

Analysons ces deux études. Le Voyage d'Urien, c'est la fatalité de l'héroïsme et son inefficacité, c'est « le désir vague d'héroïsme que leur imagination gardait et que leur corps ne réalisait point ». Les touristes de l'aventure parcourent les paysages pour aboutir au Pôle. Dès la première étape apparaissent les illusions et avec elles l'ennui, les querelles et les sacrifices. Urien subit ces émotions, infiniment intelligent, infiniment ému, mais toujours douloureux, parfois pensif, par moment exaspéré. Il voudrait se détacher des impressions anciennes, oublier… quoi ! N'insistons pas, l'auteur ne le dira point. — Une fois, c'est le retour des matelots qui ont subi les étreintes de la volupté, une autre fois c'est Ellis et ses livres de philosophie qui évoquent des colères et des tristesses. C'est le désir d'oubli de l'amour, de la pensée, d'une façon de vivre. Mais c'est aussi la fascination d'un but inconnu. Le sentiment d'oubli peu précis se mêle à l'émotion que donne un avenir non moins vague. Aussi la chaleur des émotions profondes mais confuses se dégage de toute cette excursion, où les paysages, la femme, l'univers entier ne sont que les motifs des impressions si nombreuses et si fugaces que l'auteur semble dire :

« Ah ! il y a derrière le rideau des sensations tout un monde que je ne puis saisir. »

La vie fuit avec une rapidité vertigineuse et éveille tant d'émotions que l'auteur n'ose point les qualifier d'idées, par la simple raison que leur apparition est trop rapide pour se dessiner dans la conscience. Ces émotions sans forme font bientôt naître, par leur nature et leur vitesse, un sentiment tout particulier de langueur, de tristesse et d'un vague trépignement vers l'action qui, finalement, fait germer les idées. Seulement, ces idées ne sont plus des indications ni l'équivalent idéologique des émotions. Elles n'ont que des rapports indirects avec les impressions immédiates et, seul, l'état général de la sensibilité — la tonalité, comme dirait M. Ribot, explique leur forme, leur contenu, leur nature. Ce caractère de la pensée déroute ; l'auteur se trouve noyé dans un flot de réflexions dont il ne peut découvrir les attaches originelles. Le Voyage d'Urien résume cet état ; son sujet, c'est l'héroïsme sans mouvement, c'est l'action qui n'en est pas une ; c'est aussi la démonstration de la façon dont pensent et sentent ceux qui ne peuvent agir. Urien recule devant tout ce qui vit, pour suivre non pas un but, mais l'idée d'un but, pour réaliser non pas l'action, mais l'idée d'une action. Ces états se contredisent comme le contenu et le contenant. — Ainsi éclatent les sourdes colères contre Ellis armée du nécessaire du voyage, contre la ville voluptueuse et agonisante. M. Gide a su donner des images pleines de véracité et de couleur en dessinant ces divers états. Cette irritabilité contre le réel trouve sa récompense dans la transformation du monde qui se détache d'elle comme une fonction idéologique. À l'idée de l'action, il faut des idées d'émotion et des idées de Nature ; les paysages deviennent des symboles, les rivières — des signes, les sources d'eau froide — des sentiments.

Et dans Paludes, à quoi assistons-nous ?

Ellis avec ses châles ressemble à Angèle comme deux gouttes d'eau. Et le héros de Paludes n'est qu'un Urien dans de nouvelles conditions idéologiques et avec la même tonalité. Lui aussi, il existe avec l'idée d'une action, l'idée d'un livre ou plutôt avec l'idée des conditions idéologiques pour faire un livre, pour faire un acte. Et, comme Urien, il est très intelligent et très oppressé. Dans les deux études il nous semble lire ce cri douloureux : « petits loyers ! petits loyers ! » et dans les deux cas le toit pèse, la réalité immédiate exaspère et une fuite s'impose. Aussi répétons-nous : dans Le Voyage d'Urien et dans Paludes la tonalité et les états émotionnels sont identiques.

L'aventurier du… rien et l'adorateur de Tityre cherchent une échappatoire et ne trouvent aucun lien entre leur état d'âme, leurs impressions et leur état d'esprit. Tous les deux ressentent la nécessité de produire, d'agir, de s'affirmer. Et tous les deux ne trouvent qu'un moyen : le changement.

Je crois que M. Gide a exprimé dans ce volume un état d'âme, bien contemporain et bien réel. Des êtres infiniment délicats, aux nerfs très fins, s'arrêtent irrésolus, à force d'avoir eu trop de motifs qui auraient pu faire naître une résolution. Leur pensée les fascine et les exaspère ; ils s'émeuvent trop ou trop peu. Ayant l'habitude de raisonner, ils aiment la netteté ; n'ayant pas suffisamment de passion, ils ne savent pas l'acquérir. Les idées apparaissent alors comme des fleurs bleues, écloses sur les sables mouvants. Les uns, comme M. Mauclair, ressent l'ennui et la stabilité, les autres — M. de Régnier — n'éprouvent que la monotonie, qu'ils décorent de vieilles tapisseries. Et enfin, d'autres, plus humains, subissent trop les événements pour pouvoir contempler des paysages gris. Les premiers, par délicatesse, agonisent sans geste, les seconds pleurent, pensent et semblent agir. Les premiers sont peu complexes, comme phénomènes psychologiques. Les seconds, au contraire, ont une personnalité, grâce au dualisme qui existe entre leur cerveau et leurs émotions, le besoin de sentir et la nécessité de préciser se contrecarrent chez eux et se stérilisent mutuellement. Le monde entier leur apparaît comme entraîné fatalement vers le mouvement ; tout semble se continuer, tendre vers quelque chose, et, en même temps, former une unité sans causalité. Cet état se dessine d'une façon magistrale dans l'œuvre de M. Gide. Une vibration insaisissable l'entraîne, une vibration très douce qui, à certains moments, se manifeste par des pensées qui ressemblent à des soupirs.

Écoutez ces quelques phrases où la pensée apparaît lentement, en se traînant avec langueur, en s'accrochant à des certitudes factices, à des affirmations par postulats qui, seuls, peuvent donner une explication logique aux choses irraisonnées. « Une émotion naît… non, elle est. Elle est depuis aussi longtemps que toutes choses qui la manifestent. Sa vie mystique à elle se passe à être consentie par les hommes (au moins par les hommes), — sa vie, dis-je, est le besoin même de se manifester. » Et lisez encore la description de ce paysage : « Nuit sur mer ; — nous avons causé nos destinées. Nuit pure ; l'Orion vogue entre des îles ; — la lune éclaire des falaises ; — des récifs bleus se sont montrés… » Ou encore celle-ci : « Ainsi douze femmes sont venues ; nous avons recueilli les brebis après elles, et nous guidions ce troupeau par la main, comme des bergers sans houlette, à travers la nuit, sur la route inconnue, parmi les touffes de roseaux et les caïeux de renoncules. » Une expression de lenteur, la phrase qui fuit, qui semble se continuer encore au delà de sa forme verbale, une musique de lassitude, quelque chose d'insaisissable, telles sont les impressions qui se dégagent à travers les mots, dans la mélodie même de la phrase. Cela me rappelle parfois ces chants orientaux, plaintifs et longs, qui se continuent encore quand le chanteur s'est tu.

Le divorce fatal de l'émotion et de son expression logique crée un vide tragique, un vide où on sent la nécessité du mouvement, où on perçoit, par quelques souvenirs indécis, des frissons fugaces et où on ne peut rien définir. L'émotion générale, seule, envahit l'idée ; mais, entre elle et l'idée qu'elle crée et pénètre, il n'existe d'autre parenté que celle de la personnalité qui la subit. Dans les cas ordinaires le monde extérieur qui agit, fournit des indications et oriente les volontés. Dans le cas présent, il agit trop ou dans un espace trop étroit. — Le mouvement de vie s'égare ; au lieu du calme des pôles, de la clarté morte des neiges, la clarté qui s'approche de la certitude et que l'auteur invoque chaque fois qu'il veut calmer son héros, apparaissent des émotions insaisissables pour la raison. La raison, active malgré tout, rompt alors ses relations avec le monde. Elle se suit elle-même ; elle se considère comme une réalité, car seule, elle est suffisamment appréciable pour elle-même. Les idées abondent, des idées tendres, des idées tristes, des idées consolantes, des idées paresseuses, des idées actives, mais on n'y voit pas des idées précises, des idées nettes, du raisonnement assis. Prises isolément elles sont très profondes, prises ensemble elles émeuvent sans prouver, par la simple raison qu'elles ne sont que des émotions intellectualisées. C'est alors qu'on vit par l'idée et pour elle, comme le font les deux héros de M. Gide et comme l'auteur le fait lui-même.

Pourtant, sans indiquer l'émotion, l'idée l'exprime et la subit. Elle change, s'enchaîne aux autres, elle se déroule en raisonnements, elle devient doute, certitude ou plainte, suivant l’état général de l'émotion. Sa diversité impose l'unité ; l'homme qui cérèbre est obligé, malgré lui, d'opérer une unification de ses pensées. La nécessité de donner place dans l'ensemble à l'idée, née dans les conditions mentionnées, la rend tout de suite inutile. N'étant qu'un signe d'une émotion générale, elle n'a point de rapports idéologiques. Aussi ce moment d'unification et de généralisation provoque un arrêt dans l'idéologie même ; l'expression devient fluide, la raison exaspérée cède et le sanglot éclate :

 

Un jour pourtant, vous le savez,

J'ai voulu regarder la vie ;

Nous nous penchâmes vers les choses.

Mais je les ai comprises alors

Si sérieuses, si terribles,

Si responsables de toutes parts, —

Que je n'ai pas osé les dire —

Je m'en suis détournée — ah !  Madame, pardon —

J'ai préféré dire un mensonge.

J'avais peur de crier trop fort

Et d'abîmer la poésie

Si j'avais dit la Vérité,

La Vérité qu'il faut entendre ;

J'ai préféré mentir encore

Et d'attendre, — d'attendre, d'attendre…

 

Voilà des accents qui résument suffisamment ce que j'ai dit. La vérité, cette simple corrélation entre les signes extérieurs et les signes intellectuels, apparaît comme Zeus, porteur des foudres, entouré de nuages, du moment où cette corrélation n'existe pas dans l'esprit de l'écrivain. Les rapports entre la vie et la pensée sont rompus ; l'émotion absorbe tout sans rien céder à la raison. Celle-là, effrayée de son inactivité, de son inutilité, formule sa plainte en posant la contradiction entre l'inconnu de la vie et l'intellectualité ; deux règnes ennemis apparaissent, deux formes irréconciliables : pensée et réalité. Un drame se déroule, que dis-je ! — un mélodrame. L'homme primitif, qui ne voit pas de rapports entre les faits naturels, qui ne conçoit pas le globe terrestre à notre façon, qui ne peut employer nos calculs et nos instruments, voit dans le coucher du soleil une tragédie terrible qui se joue dans la nature ; sa disparition lui semble être amenée par des luttes sanglantes et, ému par cet inconnu dramatique, il entoure la sagace aventure du ciel de légendes et de souvenirs miraculeux. Mais s'il avait pu concevoir des relations directes et immédiates entre le monde et lui, s'il avait pu intercaler une série de faits entre le coucher et le lever, le drame et la terreur auraient disparu. La vérité, terrible par son inconnu, lui serait apparue calme et rassurante. De même, l'esprit de l'écrivain. S'il voyait l'union directe entre sa vie et son intellect, ou bien s'il pouvait suivre sa pensée jusqu'au coin obscur où elle naît, il n'éprouverait ni la peur de la vérité, le vague désir d'attente, ni la certitude du rôle tragique de la pensée claire, attachée aux choses, ni l'animosité de la réalité.

Au contraire, après avoir dégagé sa pensée du subjectivisme, après lui avoir enlevé tout le caractère moral et finaliste que possèdent les formes intellectuelles imprécises, il saurait qu'une vérité, à priori, ne peut être terrible et que l'attente est toujours un pis-aller. En effet, la science fait naître le sourire, disperse l'animosité et invite à l'aventure.

Mais, comme nous l'avons dit, cet état de polarisation ne dépend pas de la volonté de l'écrivain. Ses expressions et sa façon de créer sont déterminées par le rapport entre les impressions, les émotions et les idées. Pour le cas de M. Gide l'idéologie est fatalement émotive, contradictoire et inhibitoire. Elle est un arrêt par perfection des détails. Le flot innombrable des émotions, leur fugacité, leur rapport obscur avec les idées font naître ces personnalités si sympathiques, à la famille desquelles appartient M. Gide et qui, malgré une intelligence très profonde et une émotion continue, ne peuvent ressaisir, avec sérénité, l'unité de la vie. Aussi leur langueur et leur tristesse, leur colère et leur mensonge ne peuvent qu'éclairer leurs nobles figures, grâce à leurs défauts mêmes. M. Gide est comme l'homme qui sent, derrière le mur, se passer des choses graves. Il en est ému et il comprend toute la solennité du moment. C'est tout ! Ne lui demandez pas des détails ou des indications. Il ne saurait pas les donner, et cela pourrait même décomposer, par une inquiétude inutile, sa figure pensive.

Et puis, pourquoi faire ? L'instinct de vie qui l'anime, grâce à la finesse de sa cérébralité, lui indique qu'il faut attendre, que la précision viendra, que la clarté apparaîtra quand même. Tout en subissant ses impressions, tout en étant fatalement attaché à l'insuffisance de vivre, il conçoit la justesse et la véracité de la vie. Des soupirs discrets, une émotion douloureuse annoncent cette conception consolatrice. Ceux qui expriment l'ennui, la monotonie, l'inhibition définitive, c'est-à-dire la stérilité, ne possèdent pas ce sentiment de continuité et de vie. Leurs œuvres sont tristes comme des cadavres et même plus désolantes encore ! Elles ressemblent aux feuilles jaunes d'automne. Elles n'apportent rien que l'humanité, toujours vivante, puisse prendre pour accomplir sa destinée. Elles apparaissent sur son corps comme les signes de la mort de quelque chose, et c'est tout ! Dans l'œuvre de M. André Gide l'inhibition est glorieuse ; ses tristes pensées et son mensonge de vivre expriment la réalité et engagent à la prudence. Ceci est vivifiant ! Il y a des doutes et des arrêts qui valent les actions, les gestes, les pensées et les passions, car ils permettent de les réaliser en les purifiant.

Aussi nous considérons que M. Gide, par ces qualités, appartient aux écrivains de race. Il a exprimé une étape de vie, une façon de s'émouvoir, de penser et d'ignorer. Et c'est un signe indiscutable de la valeur d'une œuvre que de savoir pousser l'exactitude jusqu'à l'indécision.

Finissons donc, en déclarant, sans hésiter, que Le Voyage d'Urien et Paludes sont des créations qui portent en elles quelques germes précieux d'immortalité.

 

 

Retour au menu principal