L’Art et la Vie

 

Gabriel Trarieux

 

Les Nourritures terrestres, par André Gide (Edition du Mercure de France). — Des hymnes, des rondes, des ballades, des prières et des musiques, des strophes d'un souffle superbe et des cris inarticulés, que pourrait-ce bien être, sinon le nouveau recueil d’André Gide ? Il semble vraiment que l'auteur, en cette suite de poèmes en prose ait voulu nous jeter à la tête toutes les images, toutes les sensations, tous les rythmes qui ont pu traverser la sienne propre depuis déjà deux ou trois ans. Il y retrouve sans effort les nerfs exquis d'André Walter, sinon l'âme ardente et sérieuse que nous aimions dans les cahiers. Telles de ses pages — Souvenirs d'Algérie — sont d'étonnantes évocations, où l'on sent frémir et flamber la morne lumière orientale. Malgré tout, il faut le lui dire, on sort de ces fugues d'orchestre un peu étourdi et déçu. C'est là matière de volume, plutôt que volume achevé ; tant pis pour l'auteur de Paludes s'il nous fit espérer autre chose. Je le chicanerais moins, sans doute, si je ne sentais sous ce désordre et cette apparente improvisation une volonté très tendue et les arêtes d'un système. Ne semble-t-il pas nous offrir l'ivresse d'un jour de soleil pour une doctrine de vie ? Là est sa méprise la plus grave, et lui seul pourrait s'y tromper. De ces amas de « Nourritures » se dégage non l'odeur de la joie, quoiqu'il nous en parle sans cesse, mais les relents de l'amertume et de la flétrissure prochaine. C'est qu'il n'est de joie véritable que d'agir et non de sentir. Nul ne le prouve mieux que ce livre, où s'exaspère la recherche des sensations inédites, et c'est le service qu'il nous rend, mais non celui qu'il veut nous rendre.