L’Ermitage

mai 1897, p.347-8

 

Henri Ghéon

 

J'arrive enfin à un livre qui n'est ni un poème, ni un roman et qui demande à être jugé comme une manifestation d'art isolée et unique ; je veux parler des Nourritures Terrestres. C'est l'aboutissement de l'œuvre de M. André Gide, le couronnement d'un long labeur, où une personnalité multiple s'est cherchée, semant déjà tout le long de la route des livres admirables et divers: mais celui-ci est « le chef-d’œuvre ». J'ai dit autre part sa raison philosophique et sa beauté lyrique de façon peut-être un peu générale, je voudrais le considérer ici à un point de vue plus immédiat. Les Nourritures Terrestres sont un manuel de panthéisme conçu par un philosophe aimable et fervent, pour un disciple aimé, qu'il veut tour à tour persuader et convaincre ; il émet purement des aphorismes qui perdent toute froideur dogmatique, comme si ils avaient passé par la bouche d'un Platon, car ; il enseigne moins une théorie que sa propre vie, et il parle moins avec son esprit qu'avec son cœur. Dès les premières pages on se sent pris par la tendresse et l'émotion, et on perçoit une telle conviction sous la langue nue et claire du penseur qu'on ne s'étonne point ayant découvert l'homme, d'entendre tout d'un coup le prophète ; car soudain sans que la période s'enfle, ni que les mots pompeux y jettent un semblant d'éloquence, l'accent devient vibrant, la voix chaude ; le mot : « Nathanaël... » dont il nomme son disciple, prend des inflexions harmonieuses et passionnées, et l'on est prêt à toutes les confessions du sensualisme le plus effréné. On conçoit alors un amour de la nature immense et non une maladie de la sensibilité, un désir d'embrasser le monde tout, et la psychologie en est si bien analysée par celui-là même qui le ressent, qu'on touche alors au grand émerveillement du livre : tant de philosophie et de réflexion dans tant d'âme. Je ne sais pas que la chair ait jamais poussé de tels cris d'extase et ressenti de telles délices, car elle arrive à une hypertension qui est presque la douleur et simplement le sentiment de la vie. Et il faut admirer ces tableaux apaisés et ces récits harmonieux où s'affirme Ménalque philosophe, déjà plus âgé et plus pondéré ; ces évocations de couleur intense des villes et des jardins qui semblent résumer tout le monde, ces notations crispées, cette forme d'ironie passionnée qui vient souvent alléger le ton du récit, ces rondes et ces ballades d'un tour si personnel et qui rappellent les hymnes des Ecritures, ce monument de gloire unique enfin élevé à la nature et à la vie. Ce livre est doublement admirable parce qu'il est pensé et senti, et c'est le prodige du poète d'avoir su développer une thèse philosophique avec un tel lyrisme, et de nous avoir offert une œuvre complète où triomphent tous les dons que nous avions admirés un à un, épars dans chacun de ses livres. À l'heure actuelle M. André Gide qui était déjà le premier penseur et le premier prosateur français, compte parmi ses plus grands poètes.