L’Effort

 

Marc Lafargue

 

André Gide : Les Nourritures terrestres. Edit. du Mercure de France.

 

C’est un livre somptueux, fiévreux et didactique. On ne le lit pas avec moins de délice que cet admirable chef-d'œuvre « Du Sang, de la Volupté et de la Mort » de M. Barrès, dont tout le monde, entre parenthèse, a subi plus ou moins l'influence, depuis M. Jean de Tinan, jusqu'à M. André Gide lui-même. Lui aussi a recherché artificiellement l'exaltation : son dilettantisme voulait un but à la vie et souffrait d'une recherche infructueuse. Il a compris, aujourd'hui, que le mieux était de vivre. Dans cette nouvelle phase de sa pensée — celle de Nourritures terrestres — M. André Gide ne doit plus aimer de M. Barrès, — mais alors avec passion, — que certaines pages « sur les arbres » ou cette autre sur le souvenir d'un âne, sous un magnolia fleuri, dans un jardin d’Espagne.

M. André Gide est une belle intelligence (1), et depuis Jules Laforgue — avec qui il a des affinités — on n'a pas vu pareil dilettante. Il saisit tous les aspects, mais ne leur sourit pas sans les approfondir. On peut dire que ses livres nécessitent leur contradiction, comme ils ont été nécessités, si l'on veut comme la face d'une médaille nécessite son verso. Métaphysicien à la recherche d'une vérité purement idéologique, dans Urien, il reconnaît l'inanité d'un pareil voyage, si pompeux soit-il. Paludes est une œuvre d'ironie et de destruction. Enfin les « Nourritures » présentent un système de vie qui semble définitif.

Tu te débarrasseras des formules que t'ont lentement inculquées, dit Nathanaël, les livres et l'éducation ; tu apprendras à vivre, à jouir de chaque chose par toi-même; et tout te sera un objet de puissance parce que ta soif ne naîtra que devant la source. Tu ne compareras ta joie ni avec celle d'hier ni avec celle de demain. Tu isoleras tes instants pour en jouir et ils te seront d'autant plus délicieux que tu en sauras le peu de durée. C'est le sentiment de la mort qui rend la vie si délicieuse (idée de M. Barrès). D’ailleurs ce système si simple, sagesse et morale de M. André Gide, n'est pas neuf. Voyez Epicure. Et quand l'auteur dit que l'effort est disgracieux, on songe à Montaigne.

Ce qui est nouveau, c'est un livre de morale dans un style magnifique. Puis nous oublions trop cette sagesse ; une génération de dilettante trouvera dans l'admiration et la jouissance religieuse de toute chose, plus d'expansion pour son moi, ce qui importe surtout, que dans la culture solitaire de Barrès. Enfin on ne répétera jamais trop que vivre suffit ; et que chercher des motifs de vivre, c'est entretenir son mal.

C'est un beau livre que ces nourritures venant dans des mois que nous avons généralement libres et pendant lesquels nous pouvons vivre.

Je trouve ces mots sur mon carnet, et qui sont la sensation la plus directe que j'ai eue des « Nourritures. » Ils sont écrits dans une maison de campagne, une maison où l'on passe — pour faire plaisir à A. Gide, volets fermés ; soleil sur un coin de table; dehors, bruit de fontaine :

« Vous m'avez appris, « Nourritures », à jouir des caresses de l'herbe, à goûter une marche pieds nus dans la rosée, à boire avec délice aux sources froides de la montagne qui mettent de la buée au cristal, si agréable aux lèvres et aux dents, à moins qu'on ne lui préfère la coupe fuyante des mains.

Nourritures! je vous ai lues aux haltes, les jambes heureusement lasses, devant un bol de lait de chèvre où j'émiettais du pain de seigle. C'était souvent dans une auberge si peu fréquentée qu'il fallait déléguer des enfants chercher la femme qui moissonnait. Et c'était, à l'intérieur, si simple, que dans la salle, aux vieilles tables, il y avait des images religieuses. On n'y boit que le dimanche, et même alors, dans une adorable fumée, montent hors de gros verres, des bouquets de lys de montagnes, on voit les glaciers par la fenêtre.

Nourritures, dans ce décor, vous me plaisiez, puisque vous ne souffriez pas du voisinage de ces admirables paysages. Nourritures! vous êtes un beau livre. »

Quelques mots sur le style. Ces pages, tour à tour chaudes et glacées, prose de fièvre et de morale, plateaux d'or chargés de sorbets et de thés excitants, commencent en phrases d'exaltation, se continuent en remous de verbe, s'achèvent en alexandrins, souvent somptueux. Je crois qu'à part certaines ballades dont la portée m'échappe et des pages écrites un peu à la hâte, il est impossible de lire des passages comme « nourritures, nourritures, etc., » et celui sur la volupté des villes méditerranéennes et africaines sans être enlevé très loin. Je ne crains pas de dire que seul, après la lecture du Cantique des Cantiques, je ne me suis pas souvent senti plus de caresse dans la chair, ni plus de jouissance dans les fibres. Et ce qu'il y a d’admirable, c'est que ce livre de sensualité conduise à Dieu et puisse être, pour quelques-uns, un somptueux bréviaire de vie morale.

 

(1) Voir belle étude d'Henri Ghéon sur le développement de cet esprit, Mercure de Juin.