L'Œuvre

juillet 1897, pp. 34-5

 

François Lattard

 

Le nouveau livre du penseur de Paludes et du Voyage d'Urien comptera parmi les admirables de l'année. Pages frissonnantes d'un intense frisson de vie, délicieuses sensations recueillies au long de routes ensoleillées, à travers des campagnes de lumière et d'ombre. Partout y persiste un amour, je dirai une passion, pour les multiples manifestations de la Vie. — Ô ! si tu savais, si tu savais, terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme...

Ce sont, ça et là, des murmures perçus dans les crépuscules versant le charme mystique de leur repos sur les choses ; l'éclair atténué et mobile des fleuves ; l'ombre bleue des forêts ; haltes en des villes d'outre-mer, blanches (le soleil, d'où partent les longues caravanes ivres de mirages qui s'en vont vers l'Orient, chercher le santal et les perles, les gâteaux au miel de Bagdad, les ivoires et les broderies.

Gide a noté dans ce livre, au hasard de son existence qu'on devine nomade, une infinité de neuves sensations fortement, amoureusement vécues, qui glissent parfois à fleur de sens mais où exulte pourtant le moindre geste de vie. L'idée et le sentiment s'accouplent pour louer les beautés terrestres avec un accent de panthéisme aigu jusqu'à la sensualité, Tout cela servi par une prose d'un beau métal, d'un coloris chaud, varié et toujours sobre de touches.

Ce n'est pas en quelques lignes confuses qu'il est possible de donner une idée générale bien définie de cette œuvre, composée avec un art simple et exquis, dont on doit aimer la philosophie souriante, la sagesse intime qui s'en dégagent et plus encore le désir que seuls peuvent exprimer avec une aussi douce éloquence un cœur et un esprit nobles ; l'amour de la Nature et de la Vie enveloppées dans leurs profonds voiles qu'il suffit de soulever, de pénétrer, comme l'a fait André Gide pour en concevoir et en vivre l'éternelle Beauté.