La Revue Encyclopédique

28 octobre 1899

 

Charles Maurras

 

Le Prométhée mal enchaîné. – Je proteste publiquement que M. André Gide n’est point justiciable de la critique, mais bien et seulement de la psychologie. Son cas est un cas personnel. Ni dans les Cahiers d'André Walter où s’était pourtant fourvoyée une très pénétrante analyse de la commune éducation d'un jeune garçon et d'une jeune fille, ni dans les Poésies d’André Walter, ni dans le Voyage d’Urien, ni dans les Nourritures célestes, ni même dans le Traité de Narcisse ou dans Philoctète, dont bien des phrases sont belles et bien construites, M. André Gide ne s’est fait entendre ni ne s'est fait comprendre au delà d'un cercle des esprits de sa race. Il se plaît, il leur plaît et je ne sais pourquoi je vous en donne la nouvelle. Je ne sais pas pourquoi je vous cite les noms de ces livres et de leur auteur : jardins fermés, ni vous ni moi ne pourrons y entrer.

Cependant voici une clef. Si elle n'ouvre tout, quelques portes peut-être lui céderont. Je la trouve dans les réflexions dont M. André Gide a fait suivre son dernier ouvrage, le Prométhée mal enchaîné :

Les caractères individuels sont, dit-il, plus généraux (j’entends plus humains) que les caractères ethniques. Il faut comprendre : l’homme en tant qu’individu tente d’échapper à la race. Et sitôt qu’il ne représente plus sa race, il représente l’homme ; l’idiosyncrasie est prétexte à généralité.

Je ne dis pas que M, André Gide ait raison ; je ne dis pas qu'il soit certain que la tendance de l'individu est d’échapper à la race, ni qu'il me semble bien assuré que, sitôt l’escapade accomplie, l'individu, en se représentant lui-même, représente l’espèce humaine ou le règne humain. Mais enfin voilà ce que M. Gide croit. Voilà sa vérité. Il essaye donc de se peindre et, comme un Narcisse chrétien, non plus dans sa beauté et sa généralité, non plus dans ses traits de ressemblance avec ses pareils, mais dans ses différences et ses particularités les plus étroites, avec l'espoir de retrouver l’univers au fond de lui même. L'y retrouvera-t-il ? Je crois qu'il le retrouverait, en effet si, avec la même complaisance pour sa personne, il n'en étudiait des espaces moins réservés. Affaire à lui. Essayons, quant à nous, de tirer de ses tentatives littéraires et morales quelque plaisir.

Son Prométhée est certainement le plus abordable, le moins particulier de ses traités. J'y distingue avec une grande satisfaction que son esprit commence à entrevoir les différences et les contingences de l'univers. Longtemps il fut captif d'un système qui fait du monde et de la vie une étroite, raide, monotone et menteuse leçon de morale. Longtemps aussi M. André Gide fut assommé de l'obsession de l'impératif catégorique, du Devoir entendu à la mode des kantistes et des chrétiens. Le Prométhée semble annoncer qu'il s'affranchit de ces deux préjugés d’enfance ou d'école. Les choses ne sont point unes. Le Devoir, nom commun de toute contrainte morale, a une fin, qui n'est autre que le plaisir : le plaisir de s'en délivrer... Je ne me porte point garant de mes interprétations.

L'anecdote, quoique bien inutilement embrouillée, ne laisse pas d'être amusante. Son personnage principal est le banquier Zeus, qui a nom aussi Miglionnaire et qui, un jour, se trouve interrogé par un garçon de café dans les termes que voici, auxquels il satisfait dans ceux que l'on va lire :

« Savez-vous ce qu'on dit ? demanda le garçon au banquier.

— Qu'est-ce qu'on dit ?

— Que vous êtes le bon Dieu!

— Je me le suis laissé dire, » fit l'autre.

Le banquier Zeus Miglionnaire et le bon Dieu font donc un même personnage. Ce héros se promène de temps à autre sur le boulevard, entre la Madeleine et l'Opéra. Là, il se livre à son passe-temps favori. Ce passe-temps se décompose en quatre opérations :

1° Laisser tomber son mouchoir ;

2° Si quelqu'un le ramasse, remercier ce monsieur, feindre de poursuivre sa route ;

3° S'arrêter tout d'un coup pour prier le monsieur d'écrire un nom et une adresse quelconques sur une enveloppe fermée, qui, sournoise, enferme un billet de 500 francs;

4° Asséner sur la joue du monsieur, qui vient de rendre l'enveloppe dûment suscrite, un vigoureux soufflet.

Car Zeus est tourmenté de l'idée d'une action gratuite. Le garçon de café, personnage influent du Prométhée mal enchaîné commente en ces termes l'acte et l'idée de Zeus, qu'il nomme son ami :

Mon ami descend le matin avec, sur lui, un billet de 500 francs dans une enveloppe et une gifle prête dans sa main.

Il s'agit de trouver quelqu'un sans le choisir. Donc, dans la rue, il laisse tomber son mouchoir et, à celui qui le ramasse (débonnaire, puisqu'il a ramassé) le Miglionnaire :

— Pardon, monsieur, vous ne connaîtriez pas quelqu'un ?

L'autre : — Si, plusieurs.

Le Miglionnaire : — Alors, monsieur, vous aurez, je pense, l'obligeance d'écrire son nom sur cette enveloppe, voici une table, des plumes, un crayon...

L'autre écrit comme un débonnaire, puis : — Maintenant, m'expliquerez-vous, monsieur...?

Le Miglionnaire répond : — C'est par principe; puis (j'ai oublié de dire qu'il est très fort) lui colle sur la joue le soufflet qu'il avait en main: puis hèle un fiacre et disparaît.

Comprenez-vous ? deux actions gratuites d'un seul coup ! Le billet de 500 francs à une adresse pas choisie par lui, et une gifle à quelqu'un qui s'est choisi tout seul, pour ramasser son mouchoir. — Mais est-ce assez gratuit ?

Et la relation ? Je parie que vous ne scrutez pas assez la relation: car, parce que l'acte est gratuit, il est ce que nous appelons ici : réversible : un qui a reçu 500 francs pour un soufflet, l'autre qui a reçu un soufflet pour 500 francs... et puis on ne sait plus... On s’y perd. — Songez-donc! une action gratuite ! Il n'y a rien de plus démoralisant.

Les porteurs de soufflets, les porteurs de billets se rencontrent dans le Prométhée. Animaux finalistes, ils se comportent par rapport à l'action gratuite en bons téléologiciens. Tous veulent rendre, tous ont une dette, un devoir. Ils en souffrent. Ils en meurent même et, même la dette acquittée et même le devoir rendu, ils souffrent et meurent encore. Mais Prométhée, le Prométhée mal enchaîné, qui vient de temps en temps faire aussi un tour dans son vieux Paris, Prométhée, à qui le fabricateur souverain n'a donné ni gifle ni or, mais qui a reçu de Zeus un aigle et qui le nourrit de son foie, Prométhée qui nourrit et engraisse son aigle, prend enfin le parti de manger cet oiseau, devenu beau et gras.

L'aigle fut trouvé délicieux.

« Il n'aura donc servi à rien ? demanda-t-on.

— Ne dites donc pas cela, Coclès – Sa chair nous a nourris... S'il m’eût fait moins souffrir il eût été moins gras; moins gras, il eût été moins délectable.

— De sa beauté d'hier, que reste-t-il ?

— J'en ai gardé toutes les plumes.

Et M. André Gide conclut :

« C’est avec l’une d’elles que j'écris ce petit livre »

Cela se voit. En rédigeant son apologue de l'Impératif catégorique, M. André Gide a gardé encore quelques traits du langage et du ton de ces personnes ambitieuses d'austérité qui se guindent sur le Devoir de croire au Devoir. L'heureuse apostasie dont je le félicite, ne serait pas complète s'il avait tout écrit de cette sorte. Mais non. L'histoire de Tityre (p. 136) est délicieuse. Ce n'est plus l'aigle suisse, mais le cygne français qui a prêté ici son plumage à notre écrivain.