La Revue Blanche

t. XX, n° 150

1er septembre 1899, pp. 77-80

 

Léon Blum

 

M. André Gide, en peu de jours de cet été, a fait publier deux volumes. Ils comprennent : des plaquettes épuisées et extrêmement rares, dont la réimpression était attendue, telles Le Traité du Narcisse et La Tentative amoureuse, si anciennes, déjà, et si chères dans nos souvenirs ; des Réflexions morales, profondes et intenses pour la plupart, qui n'avaient été encore imprimées que dans une brochure de luxe, hors commerce ; des souvenirs d'Afrique, intitulés El Hadj, extrêmement beaux, déjà publiés dans un numéro de l'extraordinaire et éphémère Centaure ; enfin deux œuvres neuves et importantes sur lesquelles il faut insister : Le Prométhée mal enchaîné et Philoctète.

Prométhée, mal enchaîné, quitte le Caucase avec son aigle. Prométhée a un aigle et il veut que nous ayons chacun le nôtre. Qu'est-ce que l'aigle ? Ce qui dévore l'homme. Ce qui dévore l'intelligence, c'est-à-dire l'idée, la pensée ; ce qui dévore la personne, c'est-à-dire l'humanité, le progrès : le progrès vit de ce qu'il arracha bribe à bribe au bonheur tranquille de chaque humain. Prométhée affirme que chacun de nous a son aigle, mais cela ne lui suffit pas ; il veut encore que nous l'aimions. Prométhée aime le sien ; aussi son aigle est-il beau, et Prométhée est heureux de voir cette beauté croître de sa souffrance.

Mais le pauvre Damoclès, au contraire, ne peut se consoler de nourrir son aigle, qui est un scrupule, un remords jeté en lui, le remords de devoir, sans cause, malgré lui, et d'être incapable d'acquitter sa dette. Damoclès en souffre et en meurt ; il n'avait pas aimé son aigle. « Si vous ne le repaissez pas avec amour, il restera gris, misérable, invisible à tous et sournois ; c'est lui qu'alors on appellera conscience ; indigne des tourments qu'il cause ; sans beauté. » Maintenant, je dois dire qu'après la mort de Damoclès, Prométhée désabusé, une fois son aigle bien engraissé, le tue et le mange. Damoclès eut toujours tort ; mais quand Prométhée eut-il raison ? Faut-il préférer l'homme, ou ce qui dévore l'homme ? — Je n'en sais rien. Grande querelle !

Philoctète n'a pas été écrit pour le théâtre. C'est un traité de morale. Je ne sais pourtant si ce drame égal, profond et lucide ne produirait pas à la scène une grande impression de beauté. Il y a là-dedans quelque chose de la majesté, de la pureté, mais aussi de la vigueur grecques. Pourtant le seul dessein de M. Gide fut, dans cette fable classique, de mouvoir trois systèmes moraux : Philoctète ou le Traité des Trois Morales. Ulysse, qui aime pourtant Philoctète, qui est bon, accepte sans remords de dépouiller son ancien ami, de l'abandonner sans armes dans l'île glacée. Il agit pour la Grèce ; la fin de toute action est, pour lui, le bien de la patrie. Il se dévoue pour un idéal abstrait, pour une foi. Néoptolème est venu dans l'île par docilité envers Ulysse ; il voit Philoctète, et devant le lamentable héros ce cruel dessein l'épouvante ; il hésite, il s'émeut, il finit par révéler à Philoctète la ruse qui livrera au fils de Laërte l'arc d'Hercule et ses flèches. Tels beaucoup d'êtres, Néoptolème agit selon le respect, selon l'amour, selon la pitié qu'un autre être lui inspira ; il se dévoue pour les hommes. Mais Philoctète, sachant la ruse, l'accepte ; il boit lui-même le flacon empoisonné que devait lui verser Néoptolème. Il hait les Grecs, et ce n'est pas à leur victoire qu'il se dévoue. Il se dévoue à rien, à lui-même, à la joie de se dévouer... Qui a raison ? Qui fut vertueux ? Ulysse fut dur et borné. Néoptolème sentimental et faible ; Philoctète lui-même, orgueilleux. Il faut croire pourtant qu'entre ces trois attitudes la vertu était enfermée. Lequel fut vertueux ? Je n'en sais rien.

Philoctète ou la Vertu, Prométhée ou le Bonheur. Voilà bien les livres d'un moraliste. C'est une race presque perdue ; M. Gide y appartient avant tout. Je ne saurais, quant à moi, faire de lui un plus bel éloge, Il n'a pas de besoin plus impérieux que de poser, d'animer, de dramatiser des questions morales. C'est un goût qui s'en va ; ce fut celui de La Bruyère ou de Diderot. « Je pourrais, il est vrai, placer ici quelques plaisanteries. Mais je les sentirais factices ; j'ai l'esprit irrémédiablement sérieux. » Le sérieux de M. Gide n'a rien d'uniforme ou de didactique. Sa pensée libre, toujours ardente, toujours active, toujours heureuse à saisir les idées sous un angle neuf, n'est ni pédantesque ni volontaire. Il a des inquiétudes minutieuses et presque tristes, les finesses d'un casuiste qui serait sensible et sincère ; mais pour voir plus clair dans les scrupules de sa conscience ou dans les variations de sa pensée, il sait les gonfler, les enrichir jusqu'à la matière d'un roman ou d'un drame.

Dans Prométhée et dans Philoctète, le lecteur a pu percevoir la trace des mêmes inquiétudes : le même souci souffrant de l'acte pur, sans cause et sans fin, qui serait aussi la pure beauté morale. Et M. Gide le recherche avec la même ardeur douloureuse dont Balthazar Claes, dans le chef-d'œuvre de Balzac, poursuit la substance unique de l'univers matériel. Voilà presque une unité entre ces deux livres : mais c'est pourtant la seule qui s'y décèle. On ne sent jamais chez M. Gide le souci d'achever ses œuvres successives en un système cohérent où chacune prendrait sa place. Il n'a pas la crainte des contradictions. Chaque moment de sa pensée a pour lui la même importance. Ce n'est pas assurément par un goût de sceptique qui pose des antinomies, mais par sincérité, par respect pour la variété de ces émotions contrariées, dont on ne sait quelle est la vraie, qui sont toutes vraies, pour dire mieux. Non seulement l'ensemble de ces essais ne se relie point en dogme ; mais, de chacun, mon analyse a montré qu'on aurait peine à tirer une morale trop précise. Je crois que M Gide a raison. Quand nous avons tiré au clair chacune de nos émotions, de nos pensées, peut-être est-il sage de laisser se bâtir à son gré de ces idées une fois équarries, la liberté des systèmes. Une sorte d'inspiration poétique achève presque toujours nos raisonnements au-delà de nos prémisses. Taisons les conclusions qu'elle fit lever en nous-même, pour qu'elle puisse, en chaque autre, agir librement. Si nous étions vraiment sincères, nous ne conclurions jamais. Ainsi fait M. Gide : « Craignant que vous m'accusiez de parti pris, Messieurs, craignant aussi de nuire à la liberté de ma pensée, je n'ai préparé mon discours que jusque-là. »

J'ai toujours pensé que, même pour les métaphysiciens, c'était la seule méthode. Ce fut celle d'un Platon ; ce fut celle d'un Pascal. D'où l'embarras plaisant des critiques quand il s'agit de ramener leurs méditations mobiles à l'unité d'un système. Les philosophes modernes ont poursuivi d'autres fins plus présomptueuses et je crois qu'ils ont eu tort ; car il y a bien à parier qu'une logique trop achevée est purement abstraite, vide de réalité, et par conséquent vide d'art. L'art n'est que l'observation, la pénétration ou l'interprétation des formes quelconques de la vie ; où règne l'abstraction pure, l'art est absent. C'est toujours pour cette raison qu'un Pascal, qu'un Platon furent, en même temps que de grands penseurs, de grands artistes, ce qu'on ne pourrait dire d'aucun philosophe de ce siècle qui en compta de si grands. Il n'y a point de beauté d'art possible pour qui sacrifie la vérité à l'unité, pour qui supprime tranquillement, sans les voir, ou en détournant ses yeux abstraits, les belles objections, les riches contradictions de la vie. Il faut les accepter, les aimer, les comprendre, et si l'on ne peut logiquement les résoudre, il suffit d'en avoir tiré de la beauté.

J'ai insisté sur ce point, qui me paraît essentiel ; car, après tout, nous ne nous soucions ici que de littérature ; et ce n'est pas la morale qui nous importe, mais l'émotion d'art, la certitude de beauté que nous en pouvons recevoir. J'ai voulu montrer, en deux mots, que je crois justes, à quelles conditions elle est possible. Est-il besoin, maintenant, que j'ajoute que chez M. Gide on l'éprouvera toujours ? Rien de plus mobile que sa pensée, de plus sensible à la vie, de plus avide aux sensations nouvelles dont la réalité nous enrichit chaque jour. L'avidité devant la vie, l'aspiration gourmande et large, oui, c'est bien là un des caractères de M. Gide ; c'est ce qui anime et embellit son souci moral ; c'est ce qui a fait, de ce janséniste scrupuleux, un lyrique et un poète. Sa poésie a tous les sons et tous les modes. Elle est tendre ; elle est plaintive ; elle est amoureuse ; elle est amère. La Tentative amoureuse est fraîche et passionnée comme un Cantique des Cantiques. On sentira dans Prométhée — dont l'inspiration fut analogue — le plus étonnant mélange d'ironie et de confiance, de certitude et d'amertume de lyrisme et de parodie. La plaisanterie philosophique, chez M. Gide, dégage une joie presque rabelaisienne, tant elle est large, riche et dense. Quant au style de M. Gide, on sait ce que j'en pense et je l'ai dit souvent. Il me séduit également par la fantaisie neuve et la sévérité classique ; il est exact, égal et lucide. Il resserre les objets ou la pensée comme dans un tissu juste et transparent. Sa pureté surtout est incomparable. Je le dis franchement, et je ne crois pas dépasser ma pensée : je ne vois pas d’écrivain vivant dans aucun genre qui soit plus complètement maître d'une technique plus achevée, plus française, plus véritablement classique...