Le Journal des débats

21 juillet 1902

 

Émile Faguet

La Semaine Dramatique

Théâtre non joué, Philoctète par André Gide.

 

M. André Gide, qui est un poète difficile et un penseur tourmenté (et il y a de l'éloge en même temps que quelque regret dans ces épithètes, que je prie de prendre en tout leur sens) aime beaucoup un jeu pour lequel moi-même j'ai grande tendresse d'âme, où M. Jules Lemaître était passé maître quand il daignait s'occuper de littérature et où M. Gebhart, comme vous savez, s'amuse avec une singulière aisance. Il lit un poète antique et il le repense et il refait son poème à sa manière, enveloppant le conte antique de son âme moderne et lui donnant le tour d'esprit et la couleur philosophique qu'il aurait sans doute s'il était conçu aujourd'hui, ou demain, par l'un de nous.

Après tout, c'est du Racine. Racine ne faisait pas autrement. Il habillait des poèmes antiques de costumes de son temps et, quand on le lui reprochait, il répondait sans doute : « Avec quoi donc voulez-vous que je les habille et avec quoi les habillez-vous vous-même? »

De même, M. André Gide, tout à l'heure dans son Prométhée mal enchaîné, aujourd'hui dans son Philoctète reprend les héros antiques en leur donnent une tenue moderne, et certainement il les altère ; mais aussi il les vivifie, il en fait des hommes que nous comprenons mieux, comme plus voisins de nous, ou plutôt, bien plutôt, que nous ne comprenons pas peut-être aussi bien, mais que, sans les très bien comprendre, noua sentons plus vivement. Et c’est un jeu de lettré infiniment intéressant.

On connaît le Philoctète de Sophocle. C'est un poème philosophique. Aussi bien, Sophocle est le plus philosophe des poètes grecs. Il y a toujours un grand poème moral qui est comme l'âme de chacun de drames. Je ne sais pas ce qu'il paraîtrait à nos yeux si nous avions entre nos mains ses cent tragédies. Mais il se trouve qu'avec les sept drames qui nous ont été conservés de lui, nous avons un traité presque complet de haute philosophie morale. C'est de lui, bien plutôt que d’Homère, qu’Horace aurait dû dire :

 

Plenius et melius Cryaippo et Crantore dicit.

 

Sans nous disperser, et pour ne parler que du seul Philoctète ; Philoctète est un conflit de devoirs. Le héros de Philoctète c’est Néoptolème.

En voilà un, Néoptolème ou Pyrrhus, comme vous préférerez l'appeler, qui a eu de la chance ! Plus que son père Achille. Achille n'a presque eu, pour le chanter, qu’Homère. Il est vrai qu’Homère est quelqu'un. C'est même plusieurs. Mais ce Néoptolème ! Il est fils d'Achille, d'abord, ce qui est flatteur. Il est vainqueur de Troie à vingt ans, peut-être à seize. L'art de vérifier les dates s'applique peu au siège de Troie. Il est vainqueur de Troie à seize ans, ce qui déjà le met au-dessus d’Achille.

 

Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous.

 

Il revoit sa douce patrie, ce qui fut refusé à Achille, à Ajax, à Antiloque, accordé pour un jour seulement à Agamemnon, accordé au bout de dix ans de souffrances à Ulysse. Il a quelques désagréments avec Andromaque; mais encore c’est très contesté, et il y a plus d'historiens pour dire qu'il a vécu très heureux avec elle, qu'il n'y en a pour dire qu'il lui a dû ses malheurs. Et comme vie posthume, la seule qui nous importe n'est-ce pas ? il a été chanté par Sophocle, par Virgile et par Racine, sans parler des seigneurs de moindre importance. Il a eu une chance extraordinaire.

Donc, le héros de Philoctète c’est Néoptolème. C'est sur lui, matériellement, que roule toute l'action. Voudra-t-il, ne voudra-t-il pas tromper Philoctète et lui ravir son arc et ses flèches, auxquels est attaché le salut des Grecs, ce qu'Ulysse ne peut pas faire, parce que sa figure est connue de Philoctète, tandis que celle de Néoptolème ne l'est pas ? Tout est là. Sans Néoptolème, pas de succès possible. Avec le concours de Néoptolème, succès assuré.

Quant à l'intérêt psychologique et moral, il est tout entier dans Néoptolème. L'intérêt psychologique et moral de Philoctète c’est un conflit de devoirs. Néoptolème est parfaitement convaincu qu'il faut tout faire pour la patrie et que, puisque l'intérêt de la patrie exige qu'on enlève Philoctète ou qu'on lui ravisse ses armes, il faut faire ce coup de force ou de ruse. Mais en même temps il a des scrupules. Il n'aime pas mentir, il n'aime pas tromper; il n'aime pas la ruse, qui est arme d'esclaves; il n'aime pas le machiavélisme; il n'aime pas non plus, encore qu'il se serve peu de ces termes, violer le droit, la liberté individuelle et la Déclaration des droits de l'homme. Or, c'est une violation de l’habeas corpus, sur la personne du vénérable Philoctète, qu'on lui demande. Il lui répugne fort.

Voilà les deux sentiments entre lesquels est partagé ce « noble jeune homme », comme disait Ballanche, ou ce venerandus puer, comme disait Virgile.

Et son rôle est partagé de même, entre ces deux sentiments qui, successivement, dominent en lui.

Et, pour s'y arrêter maintenant, comme c'est conduit, ce rôle! D'abord Néoptolème hésite devant les propositions d'Ulysse. C'est une mission peu flatteuse qu'on veut lui donner là ! Il n'a pas rejoint l'armée des Grecs, à seize ou dix-sept ans, pour capturer par la ruse, pour faire tomber dans un panneau un vieillard infirme ! Et puis, très vite, il accepte la mission et devient assez facilement un habile élève du subtil Ulysse. C'est qu'on lui a persuadé qu'il y a bien des manières de servir sa patrie, dont une est l'astuce ; et c'est qu’il ne connaît pas Philoctète. Les « principes » ont besoin d'être appuyés et confirmés dans nos âmes par un sentiment. Dans son conflit de devoirs, la Patrie l'emporte d'abord chez Néoptolème, parce qu'elle est représentée par Ulysse, si « autorisé », si éloquent, si persuasif, et du reste si glorieux. Le sentiment du Droit ne l'emporte pas encore, parce qu'il n'est pas encore représenté par Philoctète, que Néoptolème ne connaît pas.

Plus tard, quand Néoptolème a lié commerce avec Philoctète, il retombe dans ses hésitations. Il a demande s'il fait quelque chose qui soit selon la conscience et selon les dieux. On sent qu'il va fléchir, on sent, comme nous disons, « qu'il est à un tournant ». On le suit avec anxiété. Selon nos tempéraments, nous lui disons: « Persiste! La Grèce a besoin que tu persistes » ou, au contraire: « Trahis Ulysse ! Trahis la Grèce, pour respecter le Droit. » Et ce que nous lui disons, nous sentons parfaitement qu'il se le dit.

Qui le tirera de cette perplexité ? « Qui décèlera cet embrouillement? » La Pitié; et c'est là le beau de cette belle oeuvre. Entre des devoirs contraires, Néoptolème a pu hésiter et pencher tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre. Mais, devant le désespoir de Philoctète, devant ses cris de douleur physique et de douleur morale, devant un entêtement, qu'il blâme du reste, et qu'il ne comprend pas, mais qui, cependant, va entraîner ce pauvre homme dans une mort affreuse, il n'y tient pas; il ne peut pas persister. Il a dérobé à Philoctète ses armes, c'est-à-dire ses moyens de subsistance; il les lui rend. L'instant où Néoptolème rend ses armes à Philoctète est un des plus beaux instants de tout le théâtre humain. C'est une minute supérieure.

Et quelle claire conscience, cette fois, de son vrai devoir, il a acquise ! Comme il répond admirablement, cet enfant, à celui qui est, depuis la mort d’Achille, le plus glorieux des Grecs :

« J'ai dit mon dernier mot.

Il y a quelqu'un qui t'empêchera de faire ce que tu veux.

Qui donc?

L'armée tout entière et moi.

Pour un homme sage, tu dis des sottises.

Et toi, tu ne dis rien ni ne fais rien qui soit sage.

Si ma conduite est juste, cela vaut mieux que d'être sage.

Tu ne crains pas l'armée des Grecs?

Comme j'ai la justice pour moi, je ne crains rien.

Ainsi, ce n'est pas contre les Troyens, c'est contre toi qu'il faudra se battre.

Advienne que pourra.

Vois-tu ma main sur mon épée?

Tu vas me voir en faire autant; ce ne sera pas long.

Eh bien, je te laisse et je vais tout dire à l'armée.

Te voilà devenu raisonnable. »

Je crois qu'en vers de Corneille, cela ne serait pas trop mal.

M. André Gide a changé tout cela; mais il l'a très agréablement changé. Il a transporté l'intérêt moral de Néoptolème à Philoctète. Dans Sophocle, Ulysse et Philoctète sont rigides. Ils sont inflexibles, l'un engainé tout entier dans son patriotisme intransigeant et dans son principe: « Le salut du pays est la seule loi »; l'autre engainé tout entier dans son ressentiment implacable et dans le sentiment de son droit et du droit violé en lui. Néoptolème seul va d'un point à un autre. Chez M. Gide, c'est Ulysse et Néoptolème qui sont (à très peu près) tout d'une pièce, et c'est Philoctète qui évolue, du reste, d'une manière très intéressante et presque admirable.

M. Gide a compris les choses ainsi, comme l'indique son titre, Philoctète ou le traité des trois morales. Il y a trois morales, ou, si vous voulez, trois façons d'entendre la morale universelle : « 1° Nous nous devons à la Patrie, tout entiers, y compris notre conscience et il faut, au besoin, violer en nous la justice pour le service de la patrie. » Et ceci, bien entendu, c'est la morale d'Ulysse. — « 2° Nous nous devons à la Pitié, et il faut écouter la voix divine de la pitié, la voix de la pitié qui est la voix des dieux, même aux dépens de la Patrie. » Et ceci est la morale de Néoptolème. « 3° Nous nous devons à quelque chose qui est au-dessus de la patrie, du droit, de la pitié et des dieux, et ce quelque chose, je ne sais pas du tout le définir, mais je l'entrevois et je m'y sacrifie. » Et ceci est la morale ou arrive peu à peu Philoctète, et c'est parce qu'il y arrive peu à peu qu'il évolue, lui, lui seul (ou à très peu près), et qu'il va d'un point à un autre, du reste par un très beau chemin.

Les trois personnages, tous, ont de très belles paroles pour définir et pour exposer chacun sa conception morale. Ça ne ressemble pas du tout à Sophocle, mais cela rappelle souvent les dialogues de Platon.

Ulysse, qui, pendant toute la traversée de la Troade à Lemnos, est resté dans une sorte de silence farouche, dévoile son plan à Néoptolème, dévoile brusquement son plan au jeune homme.

« Non, répond Néoptolème, par Zeus, je ne le ferai point.

Enfant, ne parle pas de Zeus. Tu ne m'as pas compris. Ecoute-moi. Parce que mon âme tourmentée se cache et qu'elle accepte, me crois-tu moins triste que toi ? Tu ne connais pas Philoctète, et Philoctète est mon ami. Il m'est plus dur qu’à toi de le trahir. Les ordres des dieux sont cruels: ils sont les dieux. Si je ne te parlais pas, dans la barque, c'est que mon grand cœur attristé ne songeait même plus aux paroles... Ecoute-moi. Réponds-moi. N'es-tu pas l'ami de tous les Grecs avant d'être l'ami d'un seul ? Et souffrirais-tu de sauver un homme s'il te fallait pour le sauver perdre la Grèce ? (Amphibologie. Il faudrait: et te permettrais-tu de sauver un homme, si...) Tu conviens que si l'amitié est une chose très précieuse, la patrie est chose plus précieuse encore ?... Soumets tout au devoir.

Mais quel est le devoir, Ulysse?

La voix des Dieux, l'ordre de la cité, l'offrande de nous à la Grèce; et comme l'on voit les amants chercher alentour sur la terre les plus précieuses fleurs en dons à faire à leurs maîtresses et vouloir mourir pour elles, comme s'ils n'avaient, malheureux, rien de mieux à donner qu'eux-mêmes; s'il est vrai que la patrie te soit chère, que saurais-tu lui donner de trop cher ? Et ne convins-tu pas tout à l'heure qu'après elle aussitôt venait l'amitié ?...

Ulysse plaide sa morale, dans le « dialogue socratique » de M. Gide, non seulement devant Néoptolème, mais, ce qui est tout nouveau et très beau, devant Philoctète. Sarcey aurait dit, si on lui avait lu le Philoctète de Sophocle: « La scène à faire n'est pas faite. Nous voulons (vous reconnaissez son style), nous voulons que les forces essentielles du drame, après avoir agi les unes sur les autres, ou l'un sur l'autre, par courroies de transmission, se rencontrent elles-mêmes de plein contact. C'est la scène à faire. La scène à faire n'est pas faite. »

Elle l'est dans M. Gide. Quand je dis qu'elle l'est ! Elle est surtout esquivée; mais enfin elle est faite. Ulysse ne plaide pas devant Philoctète le retour de Philoctète au camp; mais il plaide le droit de la patrie, le droit qu'avaient les Grecs, par exemple, d'abandonner Philoctète dans une île déserte parce qu'en « funestant » les prières et les cérémonies religieuses, il aliénait les Dieux (ceci n'est pas assez marqué. C'est cependant, le principal mobile des Grecs, et c'est leur justification). Philoctète dit à Ulysse: « Tu m’écoutes sans me comprendre ! N'estimes-tu pas la vertu ?

Ulysse : « Si! la mienne !

Quelle est-elle ?

Tu m'écouterais sans me comprendre. (Voyez-vous comme la scène est ingénieusement esquivée, comme elle si ingénieusement esquivée qu'elle est faite, parce que l'auteur, en la faisant, explique pourquoi elle est infaisable.) Tu m'écouterais sans ne comprendre. Parlons des Grecs plutôt. Ta vertu solitaire t'a-t-elle fait cesser de te souvenir d'eux ?

Pour cesser de m'irriter contre eux, oui, certes.

Entends-tu, Néoptolème? Ainsi le succès du combat pour lequel...

Pour lequel vous m'avez laissé? Que veux-tu que j'en pense, Ulysse ? Si vous m'avez laissé, c'était pour vaincre, n'est-ce pas? J'espère donc pour vous que vous êtes vainqueurs...

Et sinon?

Sinon, nous aurions cru Hellas trop grande... »

Néoptolème, dans la pièce de M. Gide, n’a pas un grand rôle, son rôle, comme je l'ai dit, ayant été transporté à Philoctète, étant devenu une partie du rôle de Philoctète. Mais, quoique devenu grêle, il est bien dessiné cependant. On voit que Néoptolème est en face de deux choses qui l'attirent toutes les deux et entre lesquelles il hésite : quelque chose de grand, et c'est la Patrie, représentée par Ulysse ; quelque chose d'auguste et de mystérieux, qui est le malheur supporté avec résignation et sérénité. De là son mot, plusieurs fois répété : « Ulysse, tu ne comprends pas Philoctète. Je veux comprendre Philoctète. » De là son mot, en fin d'acte : « Philoctète, enseigne-moi la vertu ! »

Néoptolème, c'est le patriote grec en train de devenir stoïcien. C'est d'une nuance charmante. Alcibiade écoutant et cherchant à entendre un Socrate qui serait un Thraséas. M. Gide aurait pu ne pas craindre de creuser un peu le trait. La silhouette serait devenue portrait.

Enfin, Philoctète est admirable. Son âme s'est épurée dans la solitude et elle est devenue celle d'un poète, d'un ascète et d'un saint. Nous sommes loin de Sophocle ; nous sommes quelque part en Orient, ou quelque part sous le Portique. Mais si M. Gide avait pris la plume pour traduire Sophocle, ce n'eût guère été la peine.

Donc Philoctète s'est élevé peu à peu à la notion et à la doctrine du sacrifie, du dévouement. Toutes ses idées se sont purifiées et subtilisées. « Ne m'as-tu pas compris ? Je parle mieux depuis que je ne parle pas à des hommes. Mon occupation, entre la chasse et le sommeil, est la pensée. Mes idées, dans la solitude, et comme rien, même la douleur, ne les dérange, ont pris un cours subtil que parfois je ne retrouve qu'avec avec peine. J'ai compris sur la vie plus de secrets que ne m'en avaient révélé tous mes maîtres... Bientôt vivant toujours, je serai tout abstrait (souvenir de Marc-Aurèle de Renan). Le froid m’envahit, et je m'épouvante à présent ; car j'y trouve, et dans sa rigueur même, une beauté... Sans plus rêver jamais, je pense. Je ne goûte plus l'espérance et pour cela je ne suis plus jamais enivré... Mes paroles et mes actes, comme gelés, demeurent, m'entourent comme un cercle de roches posées... Et je voudrais mes actions toujours plus solides et plus belles; vraies, pures, cristallines, belles, Ulysse, comme ces cristaux de clair givre où le soleil tout entier paraîtrait au travers... Je voudrais parvenir à la plus grande transparence, à la suppression de mon opacité et que, me regardant agir, toi-même sentisses la lumière... »

Et par conséquent, poète et ascète, il en est arrivé à la morale du sacrifice. Il faut se dévouer ? «  Mais se dévouer à quoi? » lui demande Néoptolème. C'est ici que ce n'est pas banal. Il faut se dévouer, non pas à la Patrie, précisément ; car il y a quelque chose au-dessus de la Patrie. Non pas aux dieux; car les dieux ; c'est encore la patrie. Ils y ont leur racine. Ils la dominent, mais ils en sont sortis, et, seulement, ils la représentent, plus haut qu'elle. Cependant il faut se dévouer : « Se dévouer, à quoi, Philoctète ?

J'allais te dire aux dieux... Mais c'est donc qu'il y a quelque chose au-dessus des dieux, Néoptolème ?

Au-dessus des dieux!

Oui, puisque je n'agis pas comme Ulysse.

Se dévouer à quoi, Philoctète? Au-dessus des dieux, qu'y a-t-il ?

Il y a... Je ne sais plus. Je ne sais pas... Je ne sais plus parler, Néoptolème.

Se dévouer à quoi ? Dis, Philoctète !

Se dévouer... se dévouer...

Tu pleures ! »

Et M. Gide, qui n’a pas voulu qu’un sentiment très exalté fût conscient et pût s'exprimer, pût être exprimé par celui qui le ressent, ce qui est peut-être juste, n'a pas fait dire par Philoctète le mot de Philoctète. Il a voulu, ce qui est peut-être trop compter sur nous, que noue comprissions que Philoctète, là où il en est, se dévoue non à la Patrie, non aux Dieux, mais à la beauté même du dévouement, ce qui est admirablement platonicien, mais ce qui reste, dans l’œuvre de M. Gide, un peu nébuleusement platonicien.

Mais, encore, je ne déteste pas cela. Je deviens peut-être un peu Allemand et j'aime, des fois, à avoir quelque chose à deviner. Après tout, l'énigme de M. Gide n'est pas formidable et la Sphinx ne dévorerait personne si elle n'avait que celle-là dans son sac.

Et, en effet, Philoctète se dévoue. Le narcotique que le subtil Ulysse veut lui faire boire par surprise, il le boit volontairement. Ulysse emportera son arc pendant son sommeil.

Dénouement très beau et très original. Il ne faudrait pas, cependant, que M. Gide crût qu'il est très différent du dénouement de Sophocle. Dans Sophocle, ce qui décide Philoctète à se sacrifier (d'une autre façon, mais, au fond, c'est la même chose), ce qui le décide à se sacrifier, c'est Hercule, c'est l'intervention d'Hercule, c'est la voix d'Hercule, c'est l’ordre d'Hercule. C'est l'ordre d'Hercule et de Jupiter. Rappelez-vous le texte : « J'arrive, à ton intention, du séjour céleste pour te déclarer les volontés de Zeus et m’opposer au dessein que tu viens de former. »

C'est donc à Héraclès et à Zeus qu'obéit Philoctète et non à une suggestion confuse de sa conscience. Mais qu'est-ce que c’est que les Dieux ; pour un Hellène, avant les philosophes ? C'est la conscience elle-même. Les hommes, en imaginant les Dieux, n'ont pas fait autre chose qu'objectiver leur conscience pour l’écouter de plus bas et avec plus de respect, et les directeurs d’âmes, les prières, soit conviction, soit habileté, et ici il n’importe, les ont encouragés à écouter leur conscience ainsi, pour qu'elle fût, comme plus éloignée, plus mystérieuse et plus formidable, parce que major e longinquo reverentia.

C’est donc, dans Sophocle comme dans M. Gide, à sa conscience qu'obéit Philoctète.

Et remarquez, car je crois voir que Sophocle n'est pas un imbécile, que Héraclès commande en cette fin du Philoctète comme la conscience commande. Il ne donne aucune raison, il ne raisonne pas, il ne plaide pas, il n'argumente pas, il ne persuade pas : il ordonne; il est un impératif catégorique. Ce n’est pas (comme on l'a trop dit) à titre d'ancien ami de Philoctète qu'il parle, c'est comme Héraclès, interprète de Zeus, c'est comme Héraclès divinisé, c'est comme la Vertu devenue Dieu ; c'est-à-dire c'est comme la conscience: « Je te déclare la volonté de Zeus et je m'oppose à tes desseins. Ecoute mes paroles... Tu perceras de mes flèches Pâris, tu renverseras Troie... Tu porteras sur l'emplacement de mon bûcher ta part du butin... N'oubliez pas, quand vous ravagerez cette terre, de vous montrer pieux envers les Dieux. »

C'est ainsi que Sophocle et M. Gide, très différents dans leurs conceptions, se rejoignent, en dernière analyse, dans leurs conclusions.

Vous lirez avec beaucoup de plaisir, je crois, ce Sophocle qui a passé Platon, par Marc-Aurèle et par Maeterlinck.

Et puis, du reste, ce vous sera une occasion et une tentation de revenir au Philoctète de Sophocle, qui est la plus belle chose du monde.