Revue d’Art dramatique

mai 1901

 

Paul Lory

Théâtre de l'Œuvre.Le Roi Candaule, drame en trois actes, d'André Gide (1)

 

Dans sa délicieuse préface, si discrètement ironique et si généreusement réservée, quoi qu'en pense M. Catulle Mendès dont elle souleve la colère un peu puérilement, légère erreur d'un écrivain généralement davantage affranchi de tout souci personnel, M. André Gide annonce que sa pièce est née de la lecture d'Hérodote. Et, en effet, à ne considérer que la spontanéité, l'ingénuité des caractères et même leur sécheresse, ou tout au moins leur nudité, que corrige je ne sais quelle bonhomie éparse, et, d'autre part, la grandiose simplicité du style, on accorde à M. Gide qu'Hérodote passa par là et qu'un sillage de fermeté radieuse et de gravité souriante en marqua le passage. Mais M. Gide, qui est un modeste, négligea de nous faire connaître qu’en ses libres flâneries à travers les mondes, il emporta sans doute, parmi quelques livres de prédilection, un Platon et qu'au milieu d'amis d’élite il se délassait en en récitant. Car comment expliquer autrement la joie qui emplit certaines scènes du premier acte du Roi Candaule, non une joie bruyante, éperdue, telle que, par exemple, nous l’offrent des parties du premier Faust de Gœthe, mais une joie rythmée, sûre d'elle-même qui sait qu’elle est rare et belle et se savoure avec délices ? A moins qu'on ne suppose que M. André Gide, ennuyé de la morosité d'une époque ou les mortels ne savent plus glisser, mais appuient lourdement (« chacun peint et personne ne dessine »), a retrouvé en lui-même la divine grâce de Platon et l'a ressuscitée comme en se jouant pour sa propre récréation, mais aussi pour l'agrément de tous, en exhibant de la beauté.

Et n'est-elle pas belle l'aventure de ce roi, si heureux de son bonheur qu'il lui semble qu'il va être malheureux de tant de félicité, s’il ne la communique à ses semblables ? Et il élit le plus malheureux de son royaume et le sacre, pour ainsi dire, l'homme heureux et l'intronise en un bonheur sans bornes.

Mais ici nous touchons du doigt la naïveté, pour ne pas dire l'imbécillité du roi Candaule. M. Gide se défend d'avoir créé des symboles : nous aurions mauvaise grâce a vouloir être plus symbolistes que l’auteur de Paludes. Nous avons donc le droit de remarquer combien absurde est la tentative de Candaule qui croit supprimer le malheur en supprimant un malheureux, car quel que soit le bien-être que le règne paternel de Candaule dispense à ses sujets, il est inadmissible que Gygès y soit seul infortuné, quelque chose comme le malheureux. Et puisque nous chicanons M. Gide sur un postulat dont il ne démontre pas l'évidence, il sied d'ajouter que la conception de Candaule est aussi antiphilosophique que possible. On ne devient pas heureux « par ordre », on ne devient pas heureux par suggestion, en tous cas on ne le demeure pas. Et puis peut-être ne suffit-il pas de revêtir un manteau royal ou de coucher avec une reine, eût-elle les plus beaux seins du monde, pour posséder et étreindre cette gracile et mouvante et si capricieuse et si éphémère proie qu'est le bonheur. Tout cela d'ailleurs, M. Gide le sait à merveille. D'ailleurs pourquoi nous plaindrions-nous qu'il nous interdise le symbole, puisqu'il nous autorise par là à voir en cette ravissante Nyssia une femme en chair et en os, d'une sensibilité obscure et violente, dont tous les gestes nous passionnent parce qu'ils sont vrais, non d'une vérité abstraite, comme ceux de Candaule, mais d'une vérité vivante, concrète. La révolte de Nyssia, qui se venge d'avoir été livrée, à son insu, à un inconnu, en ordonnant à cet inconnu fasciné d'assassiner celui qui la lui donna, est une brutale mise au point. Nous sommes avertis, comme par un cri, comme par un coup de poing, que nous ne sommes pas dans un monde chimérique et que Candaule lui-même pourrait bien n'être pas un fantôme. M.Gide, avec un art supérieur, a gradué ces émotions : autour de son Candaule, il a tissé, par d'exquises métaphores irréelles et aussi des mots heureux d'épicurien, une sorte de nuage vaporeux où brillent des points d'une lumière éclatante; la lumière s'exalte de plus en plus, mais s'éloigne à mesure jusqu'à s'effacer, et c’est à ce moment qu'apparaît soudainement la péripétie suprême, la farouche révolte de Nyssia, si douce tant qu'elle fut sous le joug d'un seul homme.

Que restera-t-il de ce tumulte de sensations, de ce chaos d'idées se heurtant et contrastant violemment ? Le bruit s'en est-il arrêté au seuil de l'unique représentation de la pièce, ou, le franchissant, fera-t-il son chemin en soufflant où il veut ? Cette dernière hypothèse semble peu vraisemblable. M. Gide, ne se payant pas de mots, ne pensait pas que sa pièce serait applaudie pour son mérite littéraire. Et ce n’est pas au moment de la gloire de celui à qui Gide adressait un implacable odi profanum qu'on pourrait se risquer à le contredire. Il a raison, les dramatistes préposés aux divertissements plus ou moins intellectuels continueront à ignorer Le Roi Candaule, comme ils ignorent d'autres œuvres, Paludes ou Le Prométhée mal enchaîné. Mais si quelque jour il prenait à des jeunes gens fantaisie de « servir la beauté », ils ne pourraient méconnaître les principes esthétiques dont s’inspire M. Gide et moins encore cette beauté supérieure qu'enferme le roi Candaule, difficile à saisir, difficile à définir, qui est quelque chose de très fondu, de très harmonieux et, en somme, peut-être simplement le sens de la vie.

Toutes les nuances du caractère de Gygès, à vrai dire plus uni et plus fortement construit que celui de Candaule, M. de Max les fit valoir, et sa voix magnifiquement rauque trouva des accents d'une puissance qu'aucun autre acteur n'atteindrait. Lugné donna un Candaule qui, par plus de précision, eût acquis de la splendeur et de la sérénité, mais qui réalisa pourtant une grande part du caractère, tel que, sans doute le concevait l’auteur.

 

(1) Paru dans les éditions de La Revue Blanche, 3 fr. 50.

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