La Petite République

[11 mai 1901]

 

Henry Bauer

Au Nouveau Théâtre — Première représentation : Le Roi Candaule, pièce en trois actes d’André Gide.

 

Cette représentation a été donnée sous les auspices de la Revue Blanche et sous la direction artistique de M. Lugné-Poe. Même si l'événement de la soirée ne remplissait pas absolument notre désir et la volonté des organisateurs, il faudrait rendre grâce à une initiative pour l'art, exempte de toute vue d'intérêt.

Le « drame » reproduit la légende à peu près telle que l'a contée Hérodote. Le roi Candaule offre un somptueux repas à ses courtisans, à des parasites stupides; les vins les plus fins, les mets délicats abondent sur la table du souverain de Lydie. Pour faire honneur à ses hôtes, il obligea sa femme Nyssia à être au banquet et à dévoiler son visage superbe. Les convives s'empiffrent, et, plus d'une fois, leurs propos licencieux font rougir la reine. Cependant la chair d'une dorade succulente a été partagée, et l'un des gloutons se casse deux dents sur une bague contenue dans son morceau.

Cette bague sur laquelle est écrite cette inscription : Je cache le bonheur, il la donne au roi qui aussitôt mande devant lui le pêcheur de ce poisson splendide. C'est un misérable pêcheur qui n'avait pour tout bien que sa hutte, ses filets et sa femme. Tout à l'heure, sa femme, revenue un peu saoûle des cuisines du roi, mit le feu à la hutte qui brûla avec les filets ; il ne reste donc plus à Gygès que sa femme adorée. « Je voudrais la voir », dit le roi, et le pêcheur amène une ignoble souillon trébuchante qu'il se flatte d'avoir à lui seul. Mais Sébas, l'un des convives, lui ôte cette fierté en proclamant que la veille il posséda cette gothon dans la cuisine. Gygès prend un couteau sur la table et tue sa femme. « Je n'ai plus maintenant qu'une chose sur terre, s'écrie-t-il, que nul ne pourra m'enlever : c'est ma misère. » — « Je te l'enlèverai », reprend le roi et il ordonne qu'on prépare au pêcheur une chambre dans son palais et qu'on le revête des plus riches habits.

La bague cachée dans la dorade avait la vertu magique de rendre invisible celui qui la mettait à son doigt, Candaule ayant éprouvé la puissance du talisman, l’offre à Gycès; c’est que le trop heureux roi, affolé de générosité, est hanté de l'idée de partager la plus belle des reines avec Gygès. Du misérable pêcheur, il a fait un seigneur opulent ; du veuf meurtrier et inconsolable, il fera l'hôte de la couche royale, le possesseur des charmes de Nyssia. Devant le pêcheur rendu inviaible par l'anneau, il étale son bonheur comme une bravade, il dévoile autant qu'on le peut sur la scène les secrètes beautés de la reine, et quand assez de voiles sont tombés pour assurer l'entreprise, il s'enfuit, cédant sa place au pêcheur.

La reine prodigue au roi les mots de reconnaissante tendresse qui suivent une nuit de voluptés sans pareilles; mais Candaule, qui déjà regrette son excessive générosité, tente d’écarter de ses confidences l’invisible Gygès. L'heureux pêcheur, tout fier d'avoir ouï vanter à la reine « la plus belle des nuits », s'en déclare l'auteur. Nyssia, indignée, lui ordonne de tuer le roi et de régner avec elle. C’est fait. Pauvre Candaule !

Cette analyse prête une sorte de précision à un drame de représentation énigmatique et sommaire. On dirait d'un conte licencieux du dix-huitième siècle, d'un chapitre fragmenté des Bijoux indiscrets  ; on dirait parfois aussi d'une mystification aggravée sur un ton dont les interprètes psalmodiant des proses partout arrangées en litanies, comme celle-ci :

 

Je commence à croire en effet

Que si le roi nous retient ici dans les fêtes

Et nous comble de ses bienfaits,

Ce n'est par politique ni par sottise,

Mais comme tu me le disais,

Par une sorte de générosité indécise.

 

Concurremment avec le spectacle, j'ai suivi et relu la brochure ; je ne pouvais admettre que l'auteur gracieux et personnel des Cahiers d’André Walter fût réduit à des spéculations si peu significatives. De l'ensemble de la lecture naît une impression d'harmonie et d'ironie philosophique ; c'est un dialogue pyrrhonien sur le fond inassouvi de tout bonheur, sur l'équivoque de toute générosité.

Mais tout art doit répondre à son objet. Quoi que prétende l'auteur, un dialogue philosophique n'est pas un drame pour en prendre le titre. Si la représentation du Roi Candaule paraît obscure et vide, si telle jolie partie de discours et certaines idées ingénieuses n'y étincellent pas, c'est faute de mise en action plastique, c'est par le manque de cette gradation synthétique, de ce mouvement analytique qui composent un drame.

De même, il ne suffit pas de morceler les phrases les plus ordinaires des usages de la vie, de les placer en colonnes et sans nulle raison rythmique, sans musique imagée, de décréter sur le bloc : Tu seras vers !

 

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

 

Il ne sera pas dieu.

Lugné-Poe a bien marqué la lassitude mélancolique et l'inassouvissement dans l'excès des voluptés qui personnifie le roi Candaule.

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