La République

[11 mai 1901]

 

Robert Vallier

 

NOUVEAU THEATRE. — Le Roi Candaule, pièce en trois actes, de M. André Gide.

 

Nous venons d’être conviés à la répétition générale d'une pièce de M. André Gide, qui ne doit, je crois, être représentée qu'une seule fois. Nous ne lui consacrons donc quelques lignes qu'à titre de curiosité littéraire. Elle offre cette originalité, quant à la forme, d'être écrite en vers non rimés, la plupart des alexandrins, autant que j'en ai pu juger à l'audition. Pour le fond, elle n'est guère qu'une adaptation scénique très simple de la légende antique, modifiée en certains détails, de manière à en souligner le symbolisme, pour en dégager une moralité.

On sait comment Hérodote raconte l’aventure de Candaule, roi de Lydie, qui fut le dernier de la dynastie des Héraclides. Ce prince, explique-t-il, était tellement épris de sa femme, qu’il croyait que nulle autre au monde ne l'égalait en beauté. Et il ne cessait de vanter ses charmes à Gygès, fils de Dascylus, un de ses gardes, qu'il aimait beaucoup, et le confident de ses secrets les plus importants. Il voulut absolument lui en donner la preuve en le mettant à même de voir la reine dépouillée de ses vêtements. Mais la reine aperçut Gygès au moment où il quittait sa cachette. Elle en conçut contre Candaule une telle rancune qu'elle offrit à Gygès sa main et le trône de Lydie s'il consentait à la venger en poignardant son mari. Gygès résista d'abord, puis il finit par consentir. Il frappa Candaule pendant son sommeil, avec la complicité de la reine, et lui succéda sur le trône de Lydie, où il fonda la dynastie des Mermnades.

Platon, et après lui Cicéron, font de Gygès un berger du roi de Lydie, ayant trouvé au doigt d'un homme mort, un anneau qui, tourné d'une certaine manière, rendait invisible celui qui le portait. Xénophon le réduit au rang d'esclave. M. André Gide a voulu qu'il fût un pauvre pécheur. C'est dans le corps d'un poisson vendu par lui aux cuisines du roi Candaule, que l'anneau magique est trouvé. Candaule est le souverain asiatique qui ne sait pas le compte de ses fabuleuses richesses. Persuadé que nul bonheur n'est au-dessus du sien, il s'étonne de voir un heureux en la personne d'un indigent qui n'a pour tout bien que la compagne de sa misère, sa femme Trido. Est-ce donc une merveille de beauté ? On l'envoie chercher, malgré Gygès. Des courtisans ivres assurent la reconnaître et l'avoir vue se prostituer. Du coup, le bonheur de Gygès se trouve détruit, pour s'être exposé au regard des hommes. Désespéré, il égorge l'infortunée Trido.

Mais Candaule, alors, se fait fort de lui rendre un bonheur bien supérieur à celui qu'il a perdu. Du pauvre pécheur, il fait son ami, son favori, qu'il comble de jouissances et de richesses. Car le roi de Lydie veut que tout le monde soit heureux comme lui autour de lui. Cependant Gygès garde un fonds de tristesse amère ; au fond de son cœur, il regrette Trido. Candaule, à bout d'arguments pour le convaincre, n'hésite pas, dans son zèle d'« altruiste » frénétique, à essayer de compléter son œuvre, en substituant au souvenir des charmes médiocres de Trido l'éblouissante réalité de la beauté de la reine Nyssia. Gygès, rendu invisible par l'anneau qui lui a été remis, assiste au coucher de Nyssia, que Candaule lui-même débarrasse amoureusement de ses voiles. Le roi de Lydie va jusqu'au bout de son abnégation : au moment où Nyssia l'appelle dans ses bras, il se dérobe, il disparaît, et c'est Gygès qui se substitue à lui, éperdu de désir. Le lendemain, il avouera lui-même à Nyssia que, les heures passionnées dont elle remercia Candaule avec une effusion qui n'est pas sans déconcerter un peu sa philosophie, c'est à lui, Gygès, qu'elle le doit.

Et la reine arme son bras contre le magnanime et imprudent Candaule avec une colère où il entre une large part de gratitude attendrie...

Conclusion : cachez votre bonheur, si vous êtes heureux, et ne vous bercez pas de l'illusion naïve de le partager avec vos amis.

Il y a peut-être d'autres intentions dans cet apologue : c'est, du reste, le privilège des moralités légendaires de fournir à chacun des oracles selon son humeur. Une salle très sympathique a paru goûter les mélopées imagées qui se déroulent en dialogues le long de ces trois actes curieux, encadrés de poétiques décors. M. de Max a donné à Gygès une physionomie très pittoresque, et une mimique très expressive. M. Lugné-Poe a traduit avec intelligence les aspirations et les incertitudes de Candaule. Mlle Henriette Roggers, par sa beauté, ne rend pas invraisemblable les enthousiasmes passionnés provoqués par la reine Nyssia.

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