Le Temps

[13 mai 1901]

 

Larroumet

 

Le Roi Candaule, de M. André Gide, que l'Œuvre nous a donné, m'a intéressé à la lecture et ennuyé à la représentation. La brochure, en effet, permet d'y suivre une étude originale de sentiments et laisse à la réflexion le temps de comprendre la pensée subtile de l'auteur. A la scène, la finesse de cette analyse est perdue, car la marche du dialogue ne permet pas à l'esprit de s'y arrêter et l'originalité exceptionnelle de la donnée ne paraît plus que bizarrerie.

Joignez à cette erreur initiale l'emploi d’une [langue] déconcertante, un mélange du vers blanc et de la prose poétique, tantôt grandiloquent et tantôt analytique, une expression qui va du réalisme le plus hardi à l'idéalisme le plus raffiné. Malgré un effort, toujours méritoire, et parfois heureux vers la distinction, bien des vieilleries se retrouvent dans ce genre composite. La manière de M. André Gide, emphatique et précieuse, fait penser tantôt au Grand Cyrus de Mlle de Scudéry, tantôt à la Gaule poétique de Marchangy.

Et comme nous sommes à l'Œuvre, où les acteurs psalmodient au lieu de parler, l'effet ordinaire du plain-chant — souverain, comme on sait, contre l'insomnie, — ne tarde pas à se produire.

Dans sa préface, M. Gide nous indique discrètement la genèse de son drame et nous en expose complaisamment la portée. Il s'est servi d'une des plus jolies anecdotes qu'ait recueillies [mot illisible] Hérodote pour mettre en action une pensée de Nietzsche. Voilà certes un amalgame peu banal.

[mot illisible] entendre malice, l'auteur des Histoires, raconte l'aventure du roi Candaule, qui [dénonce] de manière amusante et tragique un genre de sottise vaniteuse assez commun chez les mâles, et la vengeance de sa femme, tout aussi conforme à l'éternel féminin, les femmes n'aimant pas que l'on dispose d'elles sans les consulter. Candaule, comme on sait, avait une femme très belle et en était très fier. Il en vantait les charmes à son confident Gygès, mais, la description ne lui suffisant pas, il obligea Gygès à se cacher dans la chambre conjugale et à voir la reine sans voiles, pour le seul plaisir de dire le lendemain à son ami :

— Avais-je exagéré le bonheur de posséder une telle femme ?

Mais la reine avait vu Gygès. Cruellement blessée dans sa pudeur, elle obligeait Gygès à tuer Candaule, en lui offrant comme prix du meurtre son trône et son lit.

Hérodote ne voit pas à cette aventure d'autres causes que la niaiserie d'un homme et la rancune d'une femme. Mais, depuis la Grèce naïve, les abstracteurs de quintessence ont beaucoup raffiné dans l'étude des sentiments humains.

Nietzsche est venu, après bien d'autres. M. Gide se demande d'après lui si, dans un acte comme celui de Candaule, il n’y a pas autre chose que de la sottise, par exemple de la générosité. Candaule ne voulait pas d’un bonheur égoïste. Possesseur d'une jolie femme, il souhaitait faire partager non seulement la joie de ses yeux, mais celle de tout son être, à un ami très cher. Il fut donc « généreux jusqu'au vice », car, dit Nietzsche, « c'est une chose curieuse à constater que l'excessive générosité ne va pas sans la perte de la pudeur ».

Oui, continue M. Gide, « la pudeur est une réserve ». Alors le généreux Candaule, appliquant en despote la théorie qu'il a suivie en sophiste, non seulement offre la vue de sa femme à Gygès, mais il le pousse dans le lit conjugal, et l'y laisse.

M. Gide ne s’est pas contenté de joindre un problème de philosophie d'après Nietzsche à l’histoire qu'il aggrave d'après Hérodote. Il a compliqué celle-ci par une légende merveilleuse qu'il a trouvée dans Platon et qui se rapporte au même Gygès. Ce Gygès avait découvert dans les flancs d'un cheval de bronze un anneau magique; qui avait la propriété de rendre invisible celui qui le passait à son doigt. Il s'en servit pour posséder la reine, et tuer Candaule.

Il y a plus. Dans la pièce de l'Œuvre, ce n'est pas le flanc d'un cheval de bronze qui recèle l'anneau, mais le ventre d'un poisson pêché par Gygès. On reconnaît ici l'histoire de Polycrate, tyran de Samos. Non seulement cette addition est inutile, mais, au lieu d'éclairer l'action, elle l'obscurcit par des effets de scène impossibles à réaliser, le spectateur devant supposer, à certains moments, qu'il ne voit plus Gygès toujours visible.

Je préfère à ce postulatum impossible et gênant une réminiscence de l’Amphitryon de Molière, agréable et piquante, quoique bien timide et courte, si l'on se rappelle l'original. La reine Nyssia est honnêtement enchantée de la nuit qu'elle a passée avec Gygès et qu'elle a cru passer avec Candaule. Elle exprime sa reconnaissance à celui-ci. Il s'en montre moins surpris que l'Amphitryon de Molière, mais tout aussi jaloux. C'est un effet de comédie, mais nous sommes en plein drame, et l'auteur, s'il nous fait rire malgré lui, reste extrêmement sérieux.

Ce n'est pas, du reste, la seule fois qu'il produit un effet exactement contraire à son intention. Après un peu d'étonnement, son « généreux » Candaule ne nous apparaît plus que comme un prodigieux niais. Il a beau raisonner et expliquer son acte, comme nous sommes au théâtre, nous n'avons pas le temps d'entrer dans sa pensée. Nous ne nous attachons qu'à l'action, qui est odieuse et grotesque. En vain le héros prend soin de vous dire :

— Je fais une chose admirable... Qui donc ferait jamais cela, si ce n’est moi ?

Nous ne parvenons ni à l'admirer, ni même à le comprendre. Il nous paraît stupide.

Esthète égaré par un sujet impossible, M. André Gide n’en a pas moins un instinct théâtral qui surmonte parfois le ridicule de sa donnée. Il dénote, çà et là, quelque entente de la mise en scène. Il sait créer une atmosphère et celle de la voluptueuse Phrygie circule à travers son drame. Surtout, il manie bien le poignard de Melpomène. Son Gygès égorge au premier acte sa propre femme et Candaule au dernier de manière fort truculente.

Cela compense quelque peu le raté d'un effet que l'auteur regardait avec raison comme essentiel au sujet et sur lequel il comptait beaucoup, le déshabillage de la reine Nyssia. Celui-ci, aussi complet que possible dans l'histoire, est à peine indiqué dans le drame. Nyssia reste couverte d'une pudique chemise de nuit, qui l’enveloppe de la nuque au talon.

La qualité de la pensée et du style, malgré la fausseté radicale du genre, n'est pas banale et je répète que si le Roi Candaule est agaçant à entendre, il est agréable à lire. Nombre de couplets sont d'une finesse délicate et d'une agréable couleur. Beaucoup plus philosophe que dramaturge, M. Gide a des réflexions joliment paradoxales, s'il en a d'agaçantes. Lisez notamment sa préface. Si vous prenez votre parti du ton supérieur et tranchant, comme de mentions ou allusions inutilement méprisantes à l'égard de ceux qui entendent le théâtre et l’art autrement que lui — ainsi un coup de griffe à l'adresse de M. Rostand, qui a eu le tort impardonnable de réussir avec éclat — vous y goûterez nombre de remarques ingénieuses.

Le Roi Candaule n’emploie pas moins de treize acteurs. En fait, il n'y en a que trois, Candaule, Gygès et la reine Nyssia. Les deux hommes, M. Lugné-Poe, qui fait Candaule, et M. de Max, qui fait Gygès, ont naturellement imposé à Mlle Henriette Roggers la diction chantante de l'Œuvre, mélopée du rite dont ils sont les prêtres. Il en résulte, ainsi que je l'ai dit, des vêpres soporifiques. Il faut louer néanmoins la puissance d'expression pittoresque que M. de Max conserve toujours, même lorsqu'il abonde dans le sens de ses défauts. Il faut noter aussi le beau cri que la belle Mlle Roggers pousse en découvrant l'immonde supercherie dont a été victime la reine Nyssia.

Neuf camarades secondent avec zèle ces protagonistes dans de mauvais bouts de rôle. L'un d'eux s'est fait un succès d'étonnement en exhibant une paire de jambes nues et velues. Peut-être a-t-il voulu par ce spectacle dédommager le public de la chaste réserve observée par Mlle Roggers dans sa toilette de nuit, mais la composation a paru insuffisante, voire déplaisante.

 

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