Le Figaro

[10 mai 1901]

 

Henry Fouquière

Les Théâtres

Le Théâtre de l’Œuvre : Le Roi Candaule

Pièce en trois actes, de M. André Gide

 

M. Gide a placé, en tête du Roi Candaule, une préface explicative, que j'ai lu avec une grande attention: d'où il en est résulté pour moi une difficulté, beaucoup plus grande qu'avant, à comprendre non le sujet, mais la portée de son oeuvre. Il nous dit qu'il a voulu « faire œuvre d'art simplement ». Mais quelle œuvre dramatique n'a pas cette visée ? Il ajoute qu'il ne veut pas qu'on voie, en sa pièce, des « symboles » Mais tout aussitôt il nous dit que son drame est « une invite à la généralisation » et qu' « il n’est pas impossible d'y voir la défaite, le suicide presque d'une aristocratie que ses trop nobles qualités vont démanteler à souhait, pour l’empêcher de se défendre ». Mais quelle aristocratie ? Celle des rois héraclides de Lydie ? Je n'y entends rien. Où M. Gide a tout à fait raison, c'est quand il termine sa préface en affirmant qu’un caractère peut être exceptionnel et nouveau à la scène, sans cesser pour autant d'être naturel. Ceci est juste. Aussi je ne critiquerai pas ce que le caractère de Candaule a de nouveau, mais ce qu'il me semble avoir d'incohérent. Pour s'en rendre compte, il faut rapidement dire le conte.

M. Gide — et je l'en loue encore — ne s'est pas tenu pour lié par la légende, très incertaine en ses versions contradictoires, de Candaule, de Gygès et de son anneau. Il y a mêlé celle de l'anneau de Polycrate, et tout ceci est son droit, puisqu’il ne fait pas de l'histoire, mais du théâtre. Donc, Candaule, puissant roi de Lydie et d'incomparable richesse (comme Crésus), donne une fête à ses amis. A cette fête, il a voulu que sa femme Nyssia assistât, dévoilée, contre l'usage, car, dit-il, il ne goûterait pas la plénitude de son bonheur, s'il ne la faisait pas constater par d'autres. Au cours du festin, un des convives trouve un anneau dans la chair du poisson qu'il mange. On va chercher le pêcheur qui a vendu ce poisson aux cuisiniers du Roi. Le pêcheur, c'est Gygès. Très pauvre, il se sentait heureux pourtant, avec sa cabane, ses filets et sa femme. Or, celle-ci étant venue au [plusieurs lignes illisibles] et a mis le feu à la hutte [mots illisibles] avec les filets. Gygès a accepté philosophiquement ce malheur. Moins on a de choses, dit-il, et mieux on les possède. Aussi prend-il avec moins de résignation la nouvelle que sa femme a servi aux plaisirs d’un des seigneurs de la Cour et il la tue. A cet acte d’énergie, Candaule se prend d’amitié pour Gygès – ce qui est en contradiction absolue avec sa conception du tout bonheur et de la joie qu on doit y trouver.

Quoi qu'il en soit, voici Gygès favori du Roi. Mais il ne se sent pas son ami recevant tout de lui sans lui rien donner. A quoi Candaule repond que Gygès lui a donné un trésor. Car la bague trouvée dans le poisson qu'a pris le pêcheur permet à qui la porte d'être invisible. L'expérience se fait. Et Candaule, non seulement veut que son ami voie sa femme Nyssia nue, mais encore qu'il la possède.

Les choses vont ainsi. Cygès quitte, au petit jour, la couche de Nyssia, qui l'a pris pour son époux. (Ici, Amphitryon apparaît). Mais, le lendemain, Nyssia rappelle à Candaule, devant Gygès invisible, les délices des caresses inusitées qu'il lui a prodiguées. Candaule — trait délicieux, mais de comédie « rosse » — veut absolument savoir pourquoi sa femme appelle cette nuit sa « plus belle nuit ». La curiosité des plaisirs d'autrui est une des joies de l'adultère, disait La Rochefoucauld. Aux paroles de Nyssia, Gygès sent son amour devenir tout-puissant; et, cessant d'être invisible et se trouvant seul avec elle, il lui déclare sa passion et lui dévoile l'aventure. Sur quoi Nyssia, outragée en sa pudeur de femme et, peut-être, engagée par les comparaisons qu'elle a faites entre son mari et Gygès, exige que celui-ci poignarde Candaule. Il obéit, épouse Nyssia et est proclamé roi. Mais, aussitôt, Gyges renvoie sa femme dans le harem et lui met sa tunique sur la tête pour remplacer ses voiles. Il est d'une autre école de maris que le bon Candaule.

Le dernier acte, retour à la légende classique, est de belle impression dramatique, sur la fin. Mais le caractère de Candaule ne s'éclaire pas. Est-ce un vaniteux et un imprudent, puni pour avoir oublié qu'il est sage de cacher son bonheur, ce que Victor Hugo a dit, d'un vers exquis :

 

Ami, cache ta vie et répands ton esprit.

 

Ou bien, est-ce un type — abstrait et absolu — de la bonté, punie également et incomprise par des hommes d’âme trop basse pour en saisir la grandeur ? Ceci serait d'une belle philosophie. Mais, je le répète, la forme de l'œuvre la rend obscure.

Cette forme, c'est le vers blanc et le vers désarticulé, mis au service d'une langue fort alambiquée et qui ne va pas sans prétention. Sans l'assonnance de la rime et sans le rythme du nombre, il n'y a pas de vers. Dès lors, pourquoi couper le discours en lignes inégales, tantôt de trois syllabes, tantôt de vingt et une ?

Pourquoi ? L'auteur, dans sa préface, nous dit que c'est « parce qu'il l'a voulu ». La raison est insuffisante pour ma raison. Et dire que sans ce parti pris, l'auteur — je vais le blesser peut-être — eût pu nous donner une pièce en vers excellents, je ne dirai pas en vers comme tout le monde, mais en vers comme ceux qui les font le mieux ? Chemin faisant, j'en ai trouvé quelques-uns qui riment et qui ont douze pieds et même une césure, d'honnêtes et gentils vers, qui suffisaient à Musset et qui ont leur poésie tout de même. On les a même applaudis. Mais il faut être original, nouveau jeu, moderne style et ne faire grâce au vers que pour le désarticuler !

Quant à la façon dont le drame est interprété, l'auteur a dit un mot, dans sa préface, de son désir. Il a souhaité que la mise en scène présentât « toutes sortes d'agréments » et même « parlât aux sens ». La première partie du programme a été tenue en partie par les décors et les costumes, très convenables. Quant à la seconde... Ah ! que c'est difficile à dire ! Le rôle de Nyssia était tenu par une fort jolie personne, Mlle Henriette Roggers, actrice très moderne et de vif entrain. C'est elle qui devait nous apparaître telle que Candaule désirait la faire apprécier par son ami. Elle a donc quitté, sur le bord de son lit, ses sandales et même laissé choir le moins antique des jupons ; mais elle nous est apparue vetue d'un sarrau, d'une longue chemise d'une discrétion austère et désappointante. Par contre, un des seigneurs de la Cour de Candaule, supprimant tout maillot, a exhibé des jambes nues sous un duvet qu’un long murmure de la salle a dénoncé remarquable. Que tout cela est puéril ! J’aime mieux avoir à louer le très beau sentiment tragique que M. de Max a montré dans le rôle de Gygès. Quant à M. Lugné-Poe, qui jouait Candaule, je ne puis me faire à sa diction de prédicant. Dans ce personnage de Héraclide superbe il m’a fait l’effet d’un pasteur protestant qui serait somnambule.

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