L’Ermitage

juin 1901

 

Francis Vielé-Griffin

 

Lettre à André Gide, après l’émouvant « Roi Candaule ».

 

« Notre esprit français est fertile. Il produit les plus riches efflorescences de poésie savante. Mais notre critique jalouse, étroite et misérable dédaigne l’œuvre du voisin qu'elle envie... L'ingratitude de la France pour son cerveau est immorale… »

(Paul Adam, 23 mai 1901.)

 

Il vous a plu, mon cher Gide, de convier, nouveau Candaule, un Autrui hostile à contempler sur le tréteau votre muse voilée ; on n’eut pas besoin de l'invite farouche d'une Nyssia, pour lever sur vous le petit stylet professionnel ; c'est qu'aussi, le scandale fut insolite :

De la Beauté évoluait dans une atmosphère de noblesse harmonieuse ; le parler de France prêtait sa plastique vigueur aux formes d’une pensée proportionnée volontaire et hautaine : quelque délicatesse, enfin, présidait à une soirée parisienne.

 

Nos Gygès, assez peu semblables, en somme, au mâle violent qui clôt d'un coup de dague le rêve impossible de Candaule, ne pouvant connaître votre pensée, l’ont contemplée avec la jalousie pathétique et risible que l'on prête aux gardiens du sérail ; certes, ils vous ont envié, Gide, car que pouvaient faire ces stériles du don actif de votre Pensée ? Ils vous eussent bien tué ; mais la pauvre arme vénale du journalisme est impuissante, aussi, désormais (1), et le geste jadis menaçant de la critique fut gauche et faux : on sent que cette main lâcherait volontiers la férule, pour se tendre. Vous serez loué, Gide, si jamais vous le souhaitez.

 

C'est une habitude singulière, à vrai dire (ne va-t-elle se perdre ?), que celle de faire de l'Art le prétexte d'un soir pour grouper, quelques heures, durant ce que la pauvreté intellectuelle de notre époque hâtive comporte de plus tristement besogneux : la « critique dramatique ! ». Que la saine fantaisie de M. Pottecher convie à ses spectacles champêtres et moralisateurs quelque foule villageoise ; que, dans le vain mais respectable souci d'élever la foule vers la Beauté, il s’organise dans nos faubourgs des soirées populaires, et des théâtres du peuple : que devant un cercle intime — tel fut jadis dans les Versailles le « public » de Racine, — une tragédie se déroule et émeuve ; c'est chose plausible, louable ou simplement belle.

 

Mais que signifie au juste l’acte de réaliser, pour les seuls pathétiques manœuvriers du mensonge éphémère, un spectacle d'art, d'art pur, d'art éternel ?

Ah ! ils en ont plus amèrement senti leur triste condition ; ils vous ont trouvé orgueilleux, moi, je vous ai trouvé cruel, Gide, ô bien involontairement sans doute, et j'ai plaint cette chambrée inquiète, que vous troubliez dans sa petite vie tintinnabulante, vaniteuse et falote.

Car elle fut bien émue, je vous assure, et votre fantaisie ardente triompha, croyez-moi, dans plus d'une âme qui dut se défendre le lendemain d'avoir ressenti quelque émotion. Oui, certes, et c'était là peut-être, le but vrai de votre expérience : votre parole serrée, sans surcharges, sans ornements, incisive, prompte et complète a dominé d'autorité ! une salle prête aux allusions grivoises et les scènes s'imposaient à son émotion sans qu'elle se souvint d'en sourire.

Dès le début, un souffle de noblesse venu du tréteau où s'exhiba votre Muse exquise, est passé sur ce parterre, et la tenue parfaite du drame vint rendre — miracle ! —aux mots simples, francs et forts leur valeur chaste et classique.

 

Mais que vont-ils en dire ces forçats du bavardage ? Nous nous promettions de lire avec une bienveillance insolite les petits comptes-rendus de cette soirée ; voire, nous dûmes surmonter, pour quelques quarts d’heures, le dégoût de tenir entre nos doigts ces tristes papiers obscènes et sanguinaires — où s'instruit le vice adolescent, où se raffermissent les convictions homicides des adultes : les journaux. Oui ! et dans ce coin-ci de quatrième page, là, au pied d'un feuilleton, j'ai lu de ternes phrases, des signatures. Oh ! n'allons pas analyser cette misère ; elle est intellectuelle, elle est morale, elle est totale. Celui-ci se plaint que la pièce fait penser ; celui-là, que Nyssia ait gardé une chemise, déclarant, dans son langage de boursier, qu'il avait escompté cette scène ; un professeur qui semble avoir trop bien dîné croit relire le grand Cyrus ; un autre apprend de vous, Gide, le nom de Nietzsche et cause familièrement de ce philosophe ; voici, hélas un homme qui a bien senti votre œuvre, qui l'a soufferte et comprise, car il aime la Beauté, mais il n'ose ou ne peut en convenir publiquement, il s'offense de votre orgueil et se récuse ! il ne dit rien ; tel autre, car le grotesque eut aussi son mot à placer, vous traite de nébuleux étranger ! Curieux reproche, Gide, et qu'il nous appartient d'analyser.

 

Qu'on ne soit pas prophète dans son pays, passe : c'est de tradition hébraïque ; mais que sous prétexte qu'on est tant soit peu prophète, ou simplement poète, on doive perdre son statut personnel, sa nationalité, ses lares ; ce serait trop si tout ceci était autre chose qu'une façon naïve d'exprimer un étonnement sincère.

 

En effet, la chose la plus vraiment étrangère à nos précieux contemporains, c'est la Pensée — je ne dis pas la pensée des autres, sous les formes également franches du plagiat et de l'érudition : jamais, au contraire, les genres qui relèvent de cette double activité, qu'il s'agisse du Roman ou de l'histoire, du Poème ou de la critique, n'ont été plus féconds en publications, ni plus riches en gloires éphémères.

Mais la Pensée, dirai-je ? à l’état naissant, la pensée fraîche, l'acte de cérébration, la création de l'idée, cette Pensée-là est tellement étrangère à nos industrieux contemporains que l’homme qui pense leur paraît un étranger, ou tout au moins le plagiaire de quelque auteur étranger encore inconnu d'eux : « où a-t-il trouvé tout cela ? » — « Oh ! quand on sait l'allemand... »

Ainsi la pensée créatrice ne serait plus « de tradition française » ? aucune idée ne saurait désormais se formuler d'abord en français ! Concevez-vous où en est notre culture moyenne, mon cher Gide? et ne serait-il pas temps de fermer l'Ecole Normale, maintenant que l'avenir de Ecole du Journalisme est assuré ? Ne siérait-il pas même de fermer l'Ecole du Journalisme et de remettre le sort matériel de nos œuvres dramatiques à l'ingéniosité de M. Dufayel ?

 

Votre admirateur,

 

Francis Vielé-Griffin

 

(1) La critique n’a même plus le pouvoir de lancer un livre ou une pièce de théâtre. Elle peut leur nuire non les servir. Les journaux ont tellement conscience de l’inutilité de tout ce qui est critique ou opinion personnelle qu'ils ont progressivement supprimé les critiques littéraires, se bornant à donner le titre du livre avec deux ou trois lignes de réclame et dans vingt ans, il en sera probablement de même pour la critique théâtrale. gustave lb bon : Psychologie des Foules.

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