La Gazette de France

4 juillet 1901

 

Charles Maurras

 

La bienveillance et le bonheur

 

Je ne sais quel accueil firent, en mai dernier, les spectateurs du nouveau Théâtre au Roi Candaule, d'André GIDE. Mais ce petit livre subtil et fort, qui interprète si librement les antiques fables du roi lydien et de son berger, n'a pas laissé de me faire réfléchir à de beaux problèmes quand je l'ai lu dans la solitude et à mon loisir. Pour bien marquer le rythme de sa prose, M. André Gide l'a découpée en forme de vers ; et il l'a même parsemée d’allitérations, d’assonances, de vagues rimes. Ne nous en plaignons pas, puisque cet appareil étrange et malheureux étouffe mal une intéressante Pensée.

Le roi Candaule est arrivé au degré du parfait bonheur, vous devinez qu'il aspire à descendre ou du moins que, faute de pouvoir augmenter ses plaisirs, il les épanouit, les répand, les dépense et les rayonne de toute la puissance de ses désirs dont c'est le seul objet comme le seul emploi. Ayant fait et fini son bonheur, il le montre. Il y fait accéder le petit univers de ses proches et de ses amis. La seule idée qu'il y ait près de lui, ou seulement dans son royaume, un infortuné, cette idée indigne et afflige Candaule. Le plus heureux des hommes est ainsi le meilleur. Du bonheur sort la bienveillance, comme de la fleur sort le fruit.

Oui, mais la bienveillance met alors un terme au bonheur. Si, comme on l'a écrit, la générosité est le luxe de la puissance, c'est un luxe ruineux. Machiavel l'avait aperçu avant M. André Gide. Le politique florentin enseigne crûment à son prince qu'il ne faut accroître personne, car accroître quelqu'un, c'est se diminuer et former sa propre misère. Il est beaucoup d'ingrats, beaucoup d'envieux, de jaloux parmi ceux que Candaule admet gracieusement à sa table et qu'il traite avec une magnificence infinie. Mais celui auquel il aura accordé le plus, le gueux Gygès, sera aussi celui qui, un jour, devra tout lui prendre.

Vous rappelez-vous le joli texte d'Hérodote au chapitre VIII de Clio ? « Le roi Candaule aimait éperdument sa femme et la regardait comme la plus belle des femmes. Obsédé par sa passion, il ne cessait d’en exagérer la beauté à Gygès un de ses gardes, qu'il aimait beaucoup et auquel il communiquait les affaires les plus importantes. Peu de temps après, Candaule (il ne pouvait éviter son malheur) tint à Gygès ce discours : Il me semble que tu ne m'en crois pas sur la beauté de ma femme. Les discours font moins d'impression que la vue des objets... » Et tout le charmant et tragique récit ! André Gide l’a su interpréter avec beaucoup de liberté; Bonum de se diffusivum dit, je crois, l'Ange de l'Ecole. Les effusions du roi Candaule se développent jusqu'à ce terme logique, et sublime et bouffon de mettre la reine Nyssia en partage entre Candaule et son ami. Mais comme on pense bien, la mort seule peut expier cette perfection du libéralisme. Sur un signe de Nyssia, le roi Candaule tombe sous les coups de Gygès.

Nyssia (la puissance, ou la richesse, ou le bonheur, ou la beauté, ou l'amour), Nyssia ne veut point d'un maître si accommodant ! Elle veut être possédée pour elle-même, et avec cette ardeur que la jalousie donne seule. Quant à Gygès, c'est un vrai amant. Il est trop neuf, trop jeune, trop peuple pour rien imaginer au delà de l'objet aimé, dont il tire toutes les essences de son bonheur encore en herbe et en croissance. Pour Nyssia, Gygès ferait disparaître le monde ; il a bien fait disparaître son bienfaiteur !

M. André Gicle a confié non des symboles mais des allusions politiques profondes à ce petit drame de philosophie naturelle. Oh ! bien discrètement. Mais discrétion est loin d'exclure précision. Ce que M. André Gide nomme, avec sa finesse, « le communisme » de Candaule lui parait un effet direct, et en quelque sorte, fatal de la prospérité de ce roi. Il veut voir et sans doute aussi faire voir dans cette histoire « la défaite, le suicide presque d'une aristocratie que ses trop nobles qualités vont démanteler à souhait, puis empêcher de se défendre. » Le jeune auteur ajoute qu'il n'y a d'ailleurs là qu'une invite à la généralisation. Mais cette invite me parait assez dangereuse. Où M. Gide dit au lecteur : Généralisez, je dirai volontiers: Gardez-vous en bien, vous venez de lire une psychologie du bonheur individuel. Elle n'est que trop juste. Tirez-en une politique, vous la gâterez !

Il est certain que les aristocraties, les puissances, les grandes valeurs politiques se sont souvent comportées comme le roi Candaule. L'excès du bonheur les a conduites à un grand abus non de leur force mais plutôt de leur bonté. Devenues libérales, elles ont préparé de leurs mains leur faiblesse et leur destruction. Mais ce chemin ainsi suivi plusieurs fois par les événements de l'histoire n'est pas leur seul chemin, ni leur chemin fatal. Bien des sociétés ont raisonné, agi comme le roi Candaule : ne voyant plus comment augmenter leurs trésors, elles se sont appliquées à n'en rien épargner. Mais bien d’autres aussi ont réfléchi avant de faire les prodigues et se sont préservées avec soin de ce grand péril.

Entre la prodigalité des particuliers et celle d'un Corps, d'une Compagnie, d'un Etat il faut distinguer fortement. La prodigalité privée n'engage que son auteur. Prenez garde qu'elle devient moins irréprochable si son auteur a d'autres charges que la sienne et que, par exemple, il soit un chef de famille : le bien qu'il dilapide est en effet celui qu'il devait à ses successeurs. Vous voici seul, indépendant, célibataire, qui refusez un héritage important pour une certaine raison; cette raison perdra beaucoup de sa force si vous n'êtes plus seul, si vous dépendez d'un groupe fondé par vous, si les enfants créés par vous pèsent sur vos réflexions : le même acte trouvé généreux dans le premier cas sera très justement appelé dans le second prodigalité illicite, il est bon de donner, c'est à condition de ne donner que son bien. Le bien d'un chef de famille, à plus forte raison celui d’un chef d’Etat ne sont pas des biens personnels. Candaule n'est pas un bon homme quand il fait présent à Gygès de la pudeur de Nyssia ; le roi Louis XVIII n’est pas un bon roi quand il accordait à ses sujets les dangereuses libertés des Chartes anglaises.

Ainsi la générosité, changeant de nom, peut devenir une véritable scélératesse suivant les personnes et suivant les lieux. Non par humanité, non par étroitesse, les théoriciens du pouvoir sont quelquefois fondés à dire aux maîtres du monde : Soyez durs ou Soyez étroits car ils le disent dans l'intérêt même des sujets. La réalité de l’histoire vérifie du reste que le commun bonheur de ces maîtres et de ces sujets est sorti, soit de l'étroitesse volontaire soit de la méthodique dureté des premiers.

Mon cher André Gide, louons Candaule, si Candaule est un vieux garçon. Les meilleures leçons de libéralisme sont dans Horace. Un voluptueux sans postérité a bien raison, s'il est heureux, de se moquer des précautions et de communiquer à tous toutes ses joies. Je le voudrais seulement un peu plus perspicace que votre Candaule. Votre Candaule dit : Je risque. Que ne dit-il avec toute la clarté désirable : je perds ? Ah ! je regrette un monologue où Candaule, ayant énuméré tous les gens qu'il a obligés, les services qu'il a rendus, les faveurs qu'il a obtenues, les bienfaits qu'il a répandus, ferait aussi le compte non des ingrats, mais des ennemis qu'il s'est procurés, comme à coup sûr, par cet ingénieux procédé. Un tel, dirait Candaule, a été introduit par moi dans cette maison : il va me la faire fermer. Tel et tel étaient bien étrangers l'un à l'autre. Les ayant mis en relation, j’attends leurs deux coups de couteaux… Et ce Candaule qui n'agit point par principe ni par devoir, mais par humeur, par une efflorescence pure et simple de son optimisme natal, n’hésiterait pas à se trouver un peu fou; mais cette clairvoyance, ajoutée à ses autres biens, aiderait uniquement à les dissiper.

Je ne sais si je m'explique avec clarté. Mais il me semble que la générosité n'est vraiment parfaite que lorsqu'elle est consciente de sa folie. Homère en donne un bel exemple dans l'Iliade. Xanthe, l’un des chevaux d'Achille, vient de prophétiser au héros thessalien le genre et l'imminence de sa mort. Mais lui, frémissant de colère : Xanthe, pourquoi me prédis-tu la mort ? Est-ce à toi de me faire une prédiction inutile ? Je sais que tel est l’ordre du destin que je meure sur ce rivage loin de ma patrie. Mais malgré cet ordre du destin, je ne cesserai de combattre les Troyens, que je n’aie couvert la terre de morts et que je ne les aie mis en fuite... En finissant ces mots il pousse ses chevaux à la tête des troupes avec de grands cris. Voilà ce qui est parler et agir.

 

 

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