Les Nouvelles Littéraires

1934

 

Jean-Pierre Maxence

 

Deux marxistes devant Dostoïevski

 

Un régime de dictature politique et sociale peut, grâce à une police avisée et à une propagande intensive, réussir à se débarrasser de certaines oppositions contemporaines. D’une presse libre on fait aisément une presse officielle — il n’y faut que quelques subsides et quelques camps de concentration ! On peut toujours exiler Thomas Mann, Ferrero, Einstein ou Dounine. La grandeur défunte, au contraire, résiste mieux. On ne conçoit pas une Italie, aussi fasciste qu’on voudra, répudiant Dante ; une Allemagne brûlant les œuvres complètes de Goethe ; une Russie soviétique dressée contre Dostoïevski. L’ombre du génie est ici plus forte que la présence actuelle et vivante. C’est la première nécessité à laquelle doive obéir une révolution : celle de revendiquer les grands hommes du pays où elle commence à s’implanter. Tel est le privilège de l’esprit. Si dictatorial, si oppressif qu’on imagine, un « ordre » durable, même collectif, ne peut s’établir contre lui.

 

Ainsi comprend-on que la « critique marxiste » se soit attachée à Dostoïevski. Dans la mesure même où il tend à devenir un nationalisme panrusse, le stalinisme éprouve le besoin de mobiliser toutes les forces du passé slave. Or, Dostoïevski compte au premier rang de ces forces. Il fallait donc « traiter » avec lui, tenter au moins de lui assigner sa place dans l’ordre marxiste.

 

L’entreprise ne va pas sans difficulté. Quelle que soit la profondeur de l’adhésion qu’il apporte aujourd’hui à la République des Soviets, M. Gide lui-même ne renierait pas ses propres propos au point de nier le caractère essentiellement non-conformiste de l’œuvre de Dostoïevski.

 

C’est l’homme intérieur — c’est tout ce qui, dans l’être humain échappe au milieu ambiant, aux contraintes sociales, aux conditions matérielles de vie que Dostoïevski a choisi d’explorer. Il est un écrivain pour lequel l’âme existe — et existe indépendamment, non certes du corps, mais de l’état collectif des corps. Aussi conçoit-on qu’il offre quelque résistance à la critique marxiste et qu’il ne se laisse point commodément mobiliser au service d’une « société matérialiste » qu’il a toujours haïe sous toutes ses formes, et dans le capitalisme lui-même.

 

Cette difficulté, on en sent vivement la pointe dans l’étude quasi officielle, consacrée au grand romancier par Lounatcharski dans le récent fascicule de la revue soviétique La littérature internationale.

 

Dès l’abord, Lounatcharski élude l’essentiel du problème. Il consent bien à admirer Dostoïevski, à lui accorder « un grand intérêt », « une grande maîtrise », mais ce n’est que par rapport à son époque. « Pour la partie saine de notre société, et avant tout pour le prolétariat, Dostoïevski est intéressant comme écrivain génial représentatif d’une période de notre histoire. A notre époque, seule la partie des petits bourgeois et des intellectuels qui n’acceptent pas la révolution et qui s’agitent convulsivement devant l’offensive du socialisme peut aimer Dostoïevski comme son écrivain. »

 

Que pense M. André Gide, auquel on doit des analyses si pénétrantes de Dostoïevski, de ce rejet du grand romancier dans l’inactualité et la décadence ?… N’est-ce point l’auteur de Prétextes qui plus que nul autre, a montré la valeur éternelle parce qu’elle ressortit aux plus intimes passions de l’homme, du romancier des Frères Karamazov ? Et pourtant, en bonne « critique marxiste », n’est-ce pas Lounatcharski qui a raison contre M. Gide ? Une société matérialiste peut-elle accorder à une œuvre une portée qui dépasse son temps ?

 

C’est, on le voit, toute la question de la pérennité des plus hautes valeurs spirituelles que le marxisme orthodoxe met en jeu.

 

Cette négation de l'esprit à laquelle se trouve contraint Lounatcharski lui interdit de pénétrer l'essentiel du romancier russe. Il ne le juge véritablement que de l'extérieur. Lorsqu'il écrit : « Le trait significatif de l'œuvre de Dostoïevski est qu'elle dégage le même processus de décomposition de l'ordre ancien dans la ville que dégage l'œuvre de Tolstoï pour le seigneur et le village », tout n'est point faux dans sa notation. Un grand écrivain, en effet participe à l'atmosphère, à la tragédie de son temps. Mais ce qui fait précisément la grandeur « significative » de Dostoïevski , c’est qu'il échappe à son temps, qu'il le domine, qu'il transpose les conflits d'un jour et d'une classe en conflits éternellement valables parce qu’ils sont les conflits mêmes du cœur humain. Le « trait significatif » de Dostoïevski — et M. Gide l'a bien vu — c’est sa psychologie chrétienne, son démonisme, sa croyance au surnaturel, sa puissance à rendre présent au lecteur le monde invisible du mystère. La critique marxiste ne saisit que l'ombre du grand romancier. Il n'analyse que ce qui est commun à Dostoïevski et aux plus médiocres écrivains de son temps. Même si Lounatcharski le glorifie et le proclame, le talent, le « génie » du créateur d'Aliocha et de Mychkine lui échappe. La « critique marxiste » rejoint ici la plus étroite des critiques tainiennes. M. Bourget, s'il ne croyait pas à l'esprit, parlerait de Dostoïevski à peu près dans les mêmes termes que Lounatcharski !

 

On saisit là et la faiblesse et l'aveuglement du marxisme. Il est des réalités que littéralement, il empêche de voir ; des attitudes qu’il est incapable de comprendre ; des forces qu'il est contraint de méconnaître. Le mythe social masque ce qui, dans l'homme, reste original et personnel, et qui demeure le « secret » d'un grand écrivain.

 

M. André Gide, devenu marxiste à son tour, reviendra-t-il sur son Dostoïevski moraliste ?

 

A la lecture de la pauvre et stricte étude de Lounatcharski on est tenté d'adresser à la critique marxiste ce reproche singulier mais grave : elle interdit de penser comme M. Gide lorsque M. Gide a raison.

Or, nous avouons préférer la lucidité d'un esprit « non prévenu » devant Dostoïevski à l'aveuglement d'un marxiste, pour lequel toute critique des grandes œuvres se trouve réduite à une analyse de leurs conditions historiques.