L’Action Française

1934

 

Thierry Maulnier

 

Un humaniste marxiste

 

La « conversion » de M. André Gide au marxisme était déjà bien oubliée, quand M. Ramon Fernandez apporte au célèbre écrivain un secours imprévu. Dans une lettre ouverte publiée à la Nouvelle Revue Française, M. Ramon Fernandez annonce en effet, à M. André Gide qu’il est sur le point de suivre son exemple, et que la plupart des motifs de défiance qui l’écartaient du communisme ont à présent disparu.

 

Ce sont les évènements récents, il va sans dire, qui ont provoqué, chez un auteur qui s’est toujours proclamé, jusqu’à ces derniers temps, un des derniers champions de la liberté de l’esprit, cette évolution soudaine. M. Ramon Fernandez nous explique que trois raisons principales lui avaient fait rejeter le marxisme. L’offensive « fasciste » lui fait considérer deux de ses raisons comme non-avenues :

 

« …Ayant jugé que le marxisme n’embrassait pas toutes les réalités, ni toutes les possibilités de l’esprit, je voulais éclairer cette marge ignorée des révolutionnaires pressés par l’action…Cette raison ne tient plus, vous disais-je, et voici pour quoi. Le redressement farouche et fou du capitalisme que nous constatons aujourd’hui a cette conséquence que le marxisme, vaille que vaille, est devenu l’unique rempart des opprimés, je veux dire simplement de ceux qui ont faim… Courons donc au plus pressé et laissons les arguties pour des temps meilleurs… »

 

« La seconde raison, c’est que l’idée d’une adhésion au communisme comporte à mes yeux une action de tous les instants, un dévouement total à la cause. Il ne me suffit point de dire : « Je suis communiste. » Cela n’est rien. Il faut réaliser le communisme par une application quotidienne. J’avais autre chose à faire… Aujourd’hui, c’est différent, parce que toute absence dans le camp du prolétariat suscite une présence dans le camp des ennemis. »

 

Laissons de côté le ton.

 

Laissons de côté l’insupportable sentimentalité ou la discutable démagogie politique, qui pousse M. Ramon Fernandez à employer des expressions qui paraissent empruntées à ce qu’un Jean Guéhenno conçoit et formule de plus bas : « défendre ceux qui ont faim…, les ennemis du prolétariat. » On éprouve quelque peine à constater qu’un esprit aussi scrupuleux que M. Ramon Fernandez n’hésite pas à accuser ses ennemis politiques de vouloir affamer le peuple. Mais n’accordons point à des formules malheureuses une importance immodérée et examinons les arguments fournis avec tout le sérieux que nous a paru mériter jusqu’ici la pensée de M. Ramon Fernandez.

 

M. Ramon Fernandez était écarté du marxisme, nous dit-il, parce qu’il lui paraissait restreindre le domaine légitime de l’esprit et subordonner la recherche et la méditation à l’action immédiate ; s’il se refuse encore aujourd’hui à adhérer au communisme, c’est parce que ce parti lui parait comporter une discipline spirituelle trop étroite, un décalogue trop impératif. En d’autres termes, si M. Ramon Fernandez est de plus en plus tenté par le marxisme, c’est pour des raisons d’ordre intellectuel.

 

On ne songe pas à le lui reprocher. Il est légitime, il est nécessaire de confronter les programmes économiques et politiques aux plus hautes exigences de l’esprit, aux valeurs supérieures dont ils préparent la ruine ou assurent la pérennité. Nous ne demandons donc pas à M. Ramon Fernandez d’oublier, lorsqu’il pense politique, qu’il est un intellectuel, et de se limiter au réalisme de la sécurité et du profit. Intellectuel, son rôle est de songer d’abord à l’intelligence, et il convient qu’il accepte ou refuse le marxisme selon la manière dont le marxisme assure la sauvegarde, le perfectionnement, le service de l’esprit.

 

Mais cette attitude politique, qui est propre à l’intellectuel, si elle lui assure des perspectives supérieures, et plus complexes que tout autre, sur les problèmes humains ou sociaux lui impose en même temps une extrême prudence. Car elle le force à définir les institutions qu’il combat, et celles qu’il désire, non pas seulement selon les biens temporels qu’elles sont susceptibles d’assurer, non pas même seulement selon qu’elles comportent plus ou moins de dignité et de grandeur, mais encore selon la façon dont elles s’acquittent du rôle fondamental dévolu à toute société qui est le service d’une culture, selon les obstacles ou les facilités que cette société apporte aux mouvements de l’esprit, selon un humanisme. M. Ramon Fernandez le sait, du reste. Il n’en est que plus attristant de voir cet humaniste accepter à peu de choses près comme idéal politique, et se déclarer prêt à défendre, la forme de société la plus grossière et la plus barbare, le régime le moins compatible avec l'exercice et les raffinements de l’intelligence, qui soit aujourd'hui parmi les peuples dits civilisés.

 

Militant politique, M. Ramon Fernandez ne nous étonnerait pas. Ce qui nous importe, c'est qu'en manifestant au marxisme une sympathie active, il ne renonce en rien à sa tâche et à sa mission d'intellectuel, il apporte au collectivisme son appui et son tribut d'écrivain. Bien plus. Il considère le collectivisme, on le voit, comme la dernière chance de l’humanisme. « L'intellectuel, écrit-il, a besoin de la classe ouvrière pour se connaître complètement. » Et nous le voyons soutenir sans crainte l'idée surprenante que le marxisme est un instrument de progrès spirituel, ce « progrès matérialiste » signifiant l’accession à la dignité humaine, donc à la vie spirituelle, de millions d'hommes jusqu'à présent sacrifiés... » Nous ne ferons que mentionner deux des objections qu'un tel raisonnement impose : la première est que jamais la notion d'humanisme ne saurait se confondre avec celle d'une égalité prétendue des dignités ou des conditions, les seules civilisations humanistes du monde, les seules sociétés créatrices d'un type humain complet ou d'une culture valable ayant été les unes esclavagistes, les autres inégalitaires ; la seconde est que conférer au travailleur la propriété, d'ailleurs fictive, des outils de son travail n’est peut-être pas un moyen suffisant et certain de créer un type commun « d'homme vraiment humain ». Les chances semblent au moins égales, elles semblent infiniment supérieures, pour que l’institution définitive de la démocratie étatiste et égalitaire dans le domaine social aboutisse à transformer les peuples en autant de hordes de primaires enivrés d'idées fausses et d'ilotes techniciens.

 

Les solutions apportées par le marxisme aux problèmes de la production, la façon dont il règle le sort des travailleurs nous paraissent, quant à nous, inacceptables. Qu’on affirme, pourtant, que le collectivisme triomphera dans toute l’Europe, qu’il mettra fin au chômage, aux crises, aux guerres, un esprit indulgent pourra pardonner ces erreurs. Mais qu'on ne vienne pas dire que le collectivisme servira en quelque manière au progrès spirituelle de l’humanité, alors qu'il dénonce comme bourgeoises, et qu’il entend détruire les conditions mêmes, luxe, secret, silence, longs loisirs, liberté jalouse d’un esprit tout entier tourné en lui-même, farouche dédain de la foule, par quoi furent rendues possibles les suprêmes créations de l’art et de la pensée.

 

Le collectivisme n'a rien à voir avec l’intelligence ; idéologie grossière et grégaire, philosophie assez sommaire et assez exempte de subtilité, pour satisfaire l'homme sans culture, pour se faire accepter du terrassier moyen, son triomphe ne pourrait marquer que la prédominance des spécialistes manuels et des techniciens primaires sur ce qui reste des élites humanistes affinées par trente siècles de culture désintéressée. Aux individus d’élite merveilleusement nuancés, délicats et complexes, des vieilles civilisations, le marxisme oppose l'homme vulgaire, pourvu d'une science et d'une foi élémentaires, le serviteur social de demain. Il ne saurait exister d'humanisme sans aristocratie.

 

Libre à M. Ramon Fernandez de découvrir dans le marxisme, comme d'autres, une explication acceptable du monde, ou de saluer en lui le triomphe de l'immonde morale égalitaire dont tant de nos démocrates ont gardé le respect. On admet fort bien que M. Ramon Fernandez ait foi dans une telle morale, et préfère à tout sa victoire. Mais qu’il accepte de bonne grâce la subversion sans remède des valeurs intellectuelles et esthétiques, l’anéantissement des hautes recherches de la pensée et des raffinements dans l’art de vivre qu’une telle morale amène nécessairement. Qu’il souhaite, tant qu’il le voudra, le triomphe du marxisme ; mais qu’il n’y croie pas voir le triomphe de l’esprit.