Le Nouveau Cahier bleu

[10 ?] Mai1934

 

Benjamin Fondane

 

La ligne générale de Gide

 

Depuis que notre étude : « Gide suivant Montaigne » a été écrite et publiée, voilà quelques années, Gide a quitté le « que sçai-je », pour devenir communiste. La cause est belle, dangereuse... et trop de gens la lui ont reprochée, pour que je veuille l'en blâmer. Que ne pouvons-nous lui ouvrir les bras ! Gide rompt avec son passé de dilettante, d'incrédule, de sceptique, d'immoraliste, voire de chrétien ; il rompt avec « Numquid et tu… », en même temps qu'il lâche Montaigne. Quoi de plus beau, de plus viril, de plus édifiant ! Ce n'est pas nous qui lui demanderons d'être « logique », pas nous qui lui reprocherons de déserter, de trahir. Et d'abord que trahit-il, que déserte-t-il, puisqu'il n'a jamais su se tenir à rien ? Ce n'est pas que Gide change ; pour la première fois il se fixe : ce n'est pas qu'il choisit ; pour la première fois il est choisi.

 

Mais hélas, Gide n'a pas changé : « Sur la route même de Montaigne, Nietzsche... » écrivit Gide lorsqu'il vint à Montaigne ; de même, Nietzsche, ce fut sur la route du Christ... Et maintenant, sur la route même de Montaigne, Lénine... C'est dire que Gide n'a rien rompu, n'a rien quitté, qu'il entend conserver son passé intact. Il ne s'agit pas d'une conversion, d'un chemin de Damas, qui oblige à brûler les ponts derrière soi, non : « Ne parlez pas ici de conversion ; je n'ai jamais dévié de chemin ; j'ai toujours marché droit devant moi, je continue ». Ce n’est donc pas sur la seule route de Montaigne qu'il trouve Lénine, mais sur la route même du Christ, de Nietzsche, de Dostoïevski, voire de Blake. Et les disciples, de blanchir son linge, de démontrer que la « ligne générale » de Gide, n'a jamais dévié. Son œuvre semble-t-il, n'a été qu'une critique féroce du capitalisme, une acerbe analyse des contradictions bourgeoises. Naturellement, cette critique, s'ignorait ; cette analyse était aveugle. Elles ouvrent à présent les yeux ; voilà tout. Mais pourquoi cette prévention de Gide contre la « conversion » ? Certes, nous connaissons tous la transformation des idées, ce phénomène inexplicable, mystérieux dont nous sommes tantôt le mannequin, tantôt le bouc émissaire. Mais il semble qu'il n'y ait qu'un seul moyen de lui enlever son mystère : c'est de le morceler en une infinité de points, de façon à ce que la progression soit lente, les transitions invisibles ; en ce cas, il nous est permis de parler d'évolution, de progrès, de marche de l'inférieur au supérieur ; c'est le fruit mûr de notre moi, la somme, à chaque étape, d'une position rejointe et qu'il faudra quitter pour aller plus loin. « Elle ne suffit pas ; quittez-là ; passez outre », disait le Boudha de ses huit étages qu'il fallait parcourir pour arriver au Nirvana.

 

Par contre, le mot « conversion », place le même phénomène de la transformation des idées, sous un tout autre angle ; il méprise les transitions lentes, obscures, pour s'attacher exclusivement aux sauts brusques, aux mutations, à ce que Dostoïevski ou Kierkegaard appellent les « soudains », les « tout-à-coups ». Ici, il s'agit des « maladies inapparentes » du Dr Nicolle, et l'homme n'est, selon l'expression du Dr Knock, qu’« un malade qui s'ignore » ; là, par contre, la maladie est déclarée ; il y a forte fièvre, drame intérieur, événements catastrophiques. Il est évident que cette seconde transformation des idées amenée par la maladie, restera toujours suspecte aux yeux de la raison ; mais, dans le premier cas, à là faveur de la maladie « inapparente » l'éclat en sera atténué ; il sera malaisé d'y déceler la « santé artificielle » dont parle Kierkegaard, le processus de la transformation sera donc déclaré raisonnable. Je conviens qu'il a de quoi satisfaire les pires matérialistes.

 

Je dois reconnaître que chez Gide, malgré le ton plaintif et désespéré de son « Numquid et tu… ? », il n'y a jamais eu de drame, ou, du moins, pas de drame « apparent » ; pas de saut par conséquent, pas de conversion. Mais peut-on appeler « évolution », « ligne générale », ce qui, dans sa trame, présente des ruptures, des contradictions, de singulières discontinuités ? Si Gide n'a pas procédé par « sauts » pour aller du Christ à Montaigne, et de Montaigne à Lénine, il faut reconnaître que ces événements méritaient bien un tel honneur que « saut » il y a, idéologique, même si Gide a fait tout son possible pour amortir les chocs, même si son couvercle invisiblement s'est dilaté jusqu'à atteindre la quadrature. Mais enfin, quadrature il y a ; il y avait cercle. Ce n'est pas moi qui rappellerai les textes de Gide concernant les aristocraties, les foules, l'art, et son amour pour le Christ ; pas moi qui rappellerai son indifférence, pour le social et son trop grand attachement pour les libertés, les perversités, humanistes : j'ai beau lire, relire, je ne vois rien qui nous autorise à penser que quelque chose, dans l'œuvre de Gide, préfigurait sa structure actuelle. Je ne vois pas quel est le livre de Gide qu'on pourrait mettre, sans scrupule, dans la bibliothèque des Komsomols : peut-être « Les Caves du Vatican », à la faveur du malentendu anti-clérical ; mais il reste que Lafcadio n'est pas un personnage édifiant ; et l'on a vu, par les surréalistes, ce que serait un Lafcadio communiste. Je sais que, pour la Cause, il importe peu que la conversion de Gide soit authentique ; on avait applaudi autant à la conversion de feu Anatole France, dont voici Gide singulièrement rapproché, comme France s'était rapproché, lors de l'affaire Dreyfus de sa bête noire, Zola. Mais France mort, qui oserait aujourd'hui le penser « communiste » ? Qui, demain, se souviendra du « Camarade » Gide ? Car ce n'est pas leur passé qu'on leur reproche ; mais de n'avoir pas renié ce passé. Cependant, de tout l'œuvre de Gide, mis en suspens pour le moment, on veut bien repêcher « Le Roi Candaule », (1) nous affirmer qu'il s'agissait là de rien moins qu'un prolétaire, Gygès, aux prises avec un capitaliste — le roi Candaule — qu'il finit par assassiner. Gide aurait prévu là la mort des monarchies et l'avènement du prolétariat. Que pense Gide de tout cela ? Où est-elle donc sa « probité intellectuelle », dont il parlait dans son Journal, si forte qu'elle l'empêchait de rouler sous la table sainte ? L'aurait-il absolument épuisée dans sa lutte contre le christianisme ?

 

Examinons le Roi Candaule. Ça ouvre par une préface. Que veut Gide ? « faire œuvre d'art tout simplement... Mais puisque l'art n'est plus... (la disparition du « petit nombre » des aristocraties, en est la cause. B. F.) il me faut donc mettre en avant la part des idées, celle qui, à mes yeux n'est pas la plus importante, celle qui doit rester, je le pense, au service de la beauté ». La part des idées, quelle est-elle ? Quelle allusion politique ? D'après Gide lui-même, celle que Renan illustra par son Caliban : « la défaite, le suicide presque d'une aristocratie que ses trop nobles qualités vont démanteler à souhait, puis empêcher de se défendre ». Et voilà comment Gide envisageait l'avènement du prolétariat; grâce au suicide d'une aristocratie qui meurt par ses trop nobles qualités et non pas rongée par ses contradictions internes, de l'espèce la plus sordide. « Que le choix d'un tel sujet, du caractère exceptionnel de Candaule, trouve ici son explication ou son excuse. » Et l'on veut à présent que ce soit Gygès, et non Candaule, le personnage chéri de Gide, il ne faut pas pourtant avoir un flair excessif pour saisir que le roi Candaule c'est le problème même de Gide, le problème gidien par excellence, celui du bonheur, dont le thème, promené dans tant d'œuvres, a été repris par son Oedipe. Dire du mal de Candaule, en faire un bourgeois pourri, c'est juger Gide en son essence ; prétendre que Gide plaidait la cause de Gygès le pêcheur, le pauvre, c’est dire qu’il plaide dans son Œdipe celle de Thirésias, de Créon, ou dans les Caves du dernier acteur.

 

Certes, Gide fait dire à Gygès des choses sensées : il ne méprise pas sa pauvreté ; il le fait digne et fier ; mais où est l'écrivain, quel réactionnaire, fut-il le plus vil exploitant d'hommes, qui ne parle avec pitié de la misère humaine ? Honneur, aux pauvres ! et c'est juste ; mais comment, sans leur pauvreté, serait-il possible d'obtenir l'admirable figure de Candaule, « les nobles qualités d'une aristocratie », dont la plus noble vertu est de se suicider ? Admirable Gygès, certes ! et admirable Nyssia, femme de Candaule, qu'à la faveur de la bague qui rend invisible, Candaule poussera dans les bras de Gygès. D'autant plus admirables qu'inexistants, car la fierté de Gygès, la vertu de Nyssia, ne sont que remplissage ; symbole simplement qui permettent au Roi de se donner des résistances, ce roi que Gide a doué de toutes ses vertus, certes, mais aussi ah ! de ses meilleurs défauts. Généreux Candaule ! noble Candaule ! heureux Candaule ! qui souffre de jouir seul de sa richesse, de son bonheur et voudrait l'étaler, pour jouir, en voyeur, de l'ahurissement des autres. Admirable Candaule aussi, qui risque son bonheur et le perd :

 

                                    ... l'homme s'use

                                    Quand il est pauvre, à désirer.

                                    C'est une forme du bonheur...

 

tel est le bonheur méprisable de Gygès, mais bonheur quand même car, pour Gide, la misère du prolétariat, est encore un bonheur. Mais voici celui de Candaule :

 

                                    Non pas désirer, te dis-je

                                    Non, mais de travailler pour ce qu'on désire

                                    Et quand il possède cela, le risquer....

                                    Risquer ! c'est l'autre forme du bonheur ; celle des riches:...

 

Candaule risque son bonheur, tout comme Œdipe le risque ; il travaille pour ce qu'il désire, tout comme l'Enfant Prodigue ; et, s'il appelle le malheur, c'est que le malheur volontaire c'est la suprême forme du bonheur, celle des héros... Gygès n'est pas riche ; il s'use à désirer ; c'est une forme de bonheur. Mais Gygès a couché avec la reine et tué Candaule sur sa requête ; il est roi, ce n'est pas lui qui exhibera aux autres la pure beauté de Nyssia. Car Caliban ne peut acquérir, en un jour, les « nobles qualités » d'une vieille aristocratie. Il possède violemment, et jouit de ce qu'il possède : il n'est pas encore qualifié pour la seconde forme du bonheur. Telle est la moralité de l'histoire... Comme vous voyez, un drame prolétarien. La « ligne générale » de Gide n'a jamais dévié.

 

A présent Gide « continue » ; il marche devant lui. Le voici haranguant les écrivains révolutionnaires : il met son cœur entièrement à nu, sauf un tout petit bout de phrase qu’il juge bon de remettre dans le texte de ce discours, publié par « Marianne ». Il avait été dur pour le christianisme, mais il ne veut pas qu’on le croie dur pour le Christ, laisser croire qu’il les unit dans un même mépris. C'est son droit. Mais pourquoi le texte supplémentaire qui figure dans le discours publié, n'a-t-il pas été prononcé à l’A.E.A.R. ? Pourquoi le Christ était-il rétabli pour « Marianne » alors qu'on l'absentait de force, devant un public communiste ? L'occasion était bonne pourtant de faire passer le Christ, par le trou de l'aiguille. Le Christ chez les bolcheviks, pourquoi pas ? Mais quel aurait été l'accueil réservé aux scrupules de Gide ? Son hétérodoxie n'allait-elle pas se retourner contre lui ? Ne valait-il pas mieux être prudent ? « J'ai toujours marché droit devant moi. Je continue. »

 

Ce qui me gêne ce n'est pas que Gide soit devenu communiste, mais qu'il n'y ait point eu conversion, reniement de son passé, passé honorable, mais point anti-bourgeois. Mais, converti, Gide aurait avoué une foi ; et c’est cela qui, plus que tout, lui répugne. Il préfère les convictions ; cela change, peut changer ; cela peut mener ailleurs ; le terme de la route, qui le peut connaître d'avance ? Mais dès qu'il y a conversion, il y a foi, il y a fixation. Il n'y a plus de route, ni en avant, ni en arrière. C'est un point mort. Un point où l'on peut être « saisi ». Et que deviendrait alors, Gide l'insaisissable ? C'est peu dire, par conséquent, qu'il ne faut voir, dans l'adhésion de Gide au parti communiste, qu'un acte de confusion ; c'est un essai, tenté par Gide, de risquer son éclectisme, son avoir, sa culture, je veux dire sa richesse. C'est « presque un suicide » provoqué par ses plus « nobles qualités ». Mais être communiste, n'est-ce pas une autre forme du bonheur ? Admirable Candaule !

 

 

(1) Dans la Nouvelle Revue Française : « La Ligne Générale » de Gide