La Revue du siècle

1934

 

Jean Loisy

 

Gide et le communisme

 

André Gide insiste sur ce point qu'en adhérant au communisme il n'a pas changé de voie, mais s'est seulement avancé jusqu'au bout de celle qu'il suivait.

 

Cela me paraissait indiscutable en relisant cet Enfant prodigue, déjà ancien, et dont l'on retrouve certains accents, comme dénudés, dans les pages récentes sur la Russie : Gide, pareil à son prodigue, veut maintenant découvrir ces régions neuves où s'élabore un homme neuf, pareil à lui, accepte de se considérer comme inapte aux temps prochains, mais, du moins, conseille le frère qui, plus jeune, saura s'y installer pour y vivre mieux que dans l'étouffante maison paternelle.

 

L'évolution avait-elle cette fatalité qu'une fois accomplie, nous avons tendance, Gide, à lui attribuer aisément ? N'était-il pas, plutôt que l'homme de la route large et unique, celui de beaucoup de chemins ? N'aurait-il pu aboutir ailleurs qu'à Moscou ? N'ira-t-il pas au delà ?

 

Ne s'est-il pas, naguère, situé lui-même aux environs de Weimar ? Il se croyait alors réservé pour la sérénité finale de Goethe, et, sans doute, certain sensualisme, certain cosmopolitisme, certaine curiosité vive des sciences naturelles, certain aristocratisme nietzschéen pouvaient lui donner à penser qu'ainsi s'écoulerait sa vieillesse ; mais Moscou, avec ses expériences acharnées, son dédain du passé, son appétit d'un avenir tout différent, réussit à séduire l'inquiétude passionnée, le goût de recommencement total qui sont les marques les plus personnelles de son génie, plus profondes encore que l'amour de l'indépendance et que l'aristocratisme de la pensée ou, du moins, devenues plus importantes pendant ces années dernières. Peut-être ne se fixera-t-il pas dans la Russie réelle ; il est bien vrai que, vers une Russie idéale, une part de lui-même, et de plus en plus exigeante, se dirigeait, moins raffinée que la part seulement intellectuelle, qui le menait aux environs de Weimar, mais plus voisine de ces sources mêmes de l'être auxquelles il a fini par donner le pas sur l’intelligence.

 

Gide fut longtemps soigneux de s'abstenir des luttes politiques ; il concède, maintenant encore, qu'il n'y entend pas grand'chose, non plus qu'aux problèmes économiques. Aussi son adhésion au communisme est-elle sans doute moins une adhésion à des principes do gouvernement qu'à la recherche et à l’essai d'une éthique nouvelle ; la politique ne valant pour lui que comme fondation, c'est la maison qui le passionne, que ces fondations lui paraissent susceptibles de porter quelque jour.

 

Le communisme qui, pour durer avec quelque pureté, suppose le renouvellement de l'homme, avait d'autant plus de chances de séduire Gide qu'il prétend détruire l'homme moral, à quoi lui-même s'attaquait depuis longtemps, non pas encore au nom de la masse opprimée, mais de l'individu déformé.

 

Aussi trouve-t-on aisément dans ses œuvres anciennes les origines de sa nouvelle « foi » ; on les y trouve sous une forme négative, dans le repoussement obstiné des valeurs en cours, la seule partie positive de son éthique ayant été la recommandation constante et pathétique du sacrifice de soi : sacrifice à la recherche, non de « la » vérité, mais, pour chacun, de « sa » vérité propre, ou sacrifice à un être aimé.

 

La haine de la famille est certainement l'une de ses plus vives et, plus ou moins dévoilée, circule dans la plupart de ses ouvrages : il la retrouve à la base du communisme, qui prétend, sinon abolir, du moins relâcher les liens familiaux.

 

La haine du nationalisme découle naturellement de la précédente ; elle est plus tempérée, par esthétique, semble-t-il, car Gide trouve dans la bigarrure des tempéraments nationaux la raison des différences admirables et nécessaires que l'on découvre dans les arts et les littératures : contre le nationalisme, le communisme cherche à réaliser un type d'homme universel.

 

La haine du catholicisme couronne les deux autres ; il y voit, sortie de saint Paul, une hideuse transformation du christianisme : le communisme s'en prend au christianisme lui-même, comme à tout spiritualisme, et cela aurait pu retenir Gide, si les restes de son propre christianisme n'étaient devenus si particuliers que des mesures gouvernementales ne les sauraient plus atteindre.

 

La condamnation des sentiments familiaux, civiques ou religieux n'avait pourtant conduit Gide, il y a quelques années, qu'à un individualisme anarchique ; il se souciait assez peu, semble-t-il, sinon pour les soulager autour de lui, des souffrances des pauvres de ce monde. Elles lui devinrent intolérables au Congo et c’est la misère des nègres qui lui apprit la haine du capitalisme, précepte essentiel du communisme.

 

Haine : ce mot quatre fois répété peut paraître fort étranger à la personnalité de Gide, que beaucoup ont décrite ondoyante, subtile, s'efforçant toujours à la compréhension des contraires et qui, certes, possède tous ces caractères ; mais Léon Daudet a fort justement écrit que Gide portait en lui un grand pamphlétaire contenu ; né pauvre et dépendant, au lieu de riche et indépendant, sans doute eût-il exploité cette veine. En tout cas elle est en lui et ne va pas sans haine — haine qui n'adopte point la forme passionnelle en s'en prenant aux personnes et conserve la forme intellectuelle qui ne s'en prend qu'aux idées — haine intellectuelle donc, mais qui, comme l'autre, ne va pas sans partialité, ni injustice.

 

Il faut ici reconnaître que la haine l'a emporté souvent, chez Gide, sur son pouvoir d'impartialité ; toutes les familles qu'il peint sont ridicules et odieuses ; le catholicisme qu'il attaque est sommaire et caricatural ; il ne voit le nationalisme que primaire ou excessif, selon les plus naïves chansons d'un Déroulède ou le plus brutal racisme d'un Rosenberg. Ce n'est pas qu'il mette en doute l'existence du côté noble chez le croyant ou le patriote, mais les vices fondamentaux de croyances périmées à ses yeux l'obligent en quelque sorte à n'en montrer que les mauvaises parties. Aussi semble-t-il qu'il n'existe pour lui qu'un type unique de « réactionnaire » ou plutôt de « conservateur » : Robert ou le grand prêtre de Saül ou Tirésias. Ce personnage âprement et, d'ailleurs, admirablement traité, reste toujours grotesque, si bien que la balance penche toujours du côté de l'anarchiste et avec trop de complaisance (surtout au théâtre où l'intérêt du débat réside en partie dans la valeur longtemps égale des arguments qui s'opposent et dans l'équivalente qualité des âmes de ceux qui argumentent). Gide était homme de parti avant de le dire et, peut-être même, de se le dire.

 

Toutes ses haines le guidaient vers le communisme puisqu'elles étaient absolues et ne prétendaient point à élargir, purifier, élever et limiter famille, patriotisme, religion et capitalisme, mais à détruire tout cela. Une tendance seule aurait pu le retenir : l'individualisme moral ou esthétique, le premier qui aboutit à l'anarchisme, et par conséquent, fort éloigné du sévère conformisme de l'U.R.S.S., le second opposé à une littérature soumise aux directives de l'État.

 

Pourtant l'individualisme, puissant, a cédé : c'est qu'il y a toujours eu chez Gide, en face de ce sentiment exigeant, une non moins grande exigence du sentiment opposé, qui fut, comme on l'a vu, la partie positive de sa morale et qui commande le sacrifiée de soi. S'il prétend pousser aussi loin que possible la recherche des possibilités humaines, Gide s'arrête lorsqu'elles viennent heurter quelque chose de plus grand, par besoin d'admiration, ou de plus faible, par amour de la pitié ; ainsi cédait son individualisme devant des conventions esthétiques reconnues bonnes, d'une part ; et, d'autre part, devant la religion, puis devant la seule morale du Christ ; il cède maintenant devant les nécessités d'une édification à laquelle il se voudrait dévouer tout entier, y reconnaissant la mise en pratique de quelques-unes de ses tendances essentielles.

 

Cette décision, qui a surpris un certain nombre de ses lecteurs, n'est donc point surprenante ; des personnages comme Lafcadio ou Édouard, dilettantes ou expérimentateurs, immoralistes ou amoraux, ont abusé longtemps sur la personnalité de leur créateur. On leur accordait la première place : ils n'étaient que des êtres d'attente ou de remplacement ; les créatures vraiment nées du tréfonds de l'auteur ne sont pas celles-là, mais des êtres en quête, d'abord, de leur vraie personnalité, puis du sacrifice de cette personnalité à quelque chose de meilleur. A quoi se sacrifierait une âme d'élite, mais sans foi ? Gide, dépouillé de sa foi ancienne, put jouer les Édouard : une nouvelle foi venue, il les laisse loin de soi.

 

Si, remontant vers la source, on cherche les origines de ces haines si vives et absolues de Gide, peut-être rencontrera-t-on notamment son ancien protestantisme mystique et sa pédérastie militante (j'écris cela aussi simplement qu'il récrirait lui-même).

 

Protestant, Gide a toujours eu la haine comme naturelle de saint Paul et du catholicisme ; lorsque son christianisme, mystique d'abord, eut évolué et qu'il n'y trouva plus, au lieu d'un message annonçant une vie future et purifiée, qu'une règle morale pour trouver, dès ce monde, la vie véritable, le terrain était prêt pour le communisme puisque le paradis devenait terrestre au lieu de céleste. D'autre part, « anormal » et repoussant à la fois immoralité et « anormalité », Gide inclinait à combattre avec vivacité des formes sociales particulièrement hypocrites dans le domaine sexuel, qui brimaient, raillaient, insultaient la tendance originelle de sa nature, et que ses observations ou raisonnements avaient, d'autre part, trouvées mauvaises.

 

Voilà probablement les deux sources essentielles des haines qui ont disposé Gide au communisme ; l'une provenant de son besoin d'absolu, l'autre de son besoin de rénovation, l'une des plus hautes aspirations de son esprit, l'autre de la constitution intime de sa chair. Cette conjuration des tendances les plus instinctives et des plus élevées devait l'emporter sur les tendances weimariennes de l'intelligence.

 

La question est maintenant de savoir comment évoluera la foi nouvelle de Gide : cela dépend, d'une part, de la direction que prendront ses idées approfondies (car il ne saurait se dispenser d'examiner maintenant de près ces limites où s'avoisinent politique, économie, morale, psychologie), d'autre part, de l'évolution de l'U.R.S.S.

 

À ce dernier point de vue, il nous semble d'ici que, quant à la famille, si les Soviets l'ont assouplie et s'ils détournent les sentiments qu'elle faisait naître vers d'autres groupements, ce n'est pas sans creuser une sorte de vide et amener un dessèchement de cœur et d'âme qui se plaint de façon lugubre dès que cesse le tumulte du Plan : ne crut-on pas entendre, dans les notes publiées à la N.R.F, par Ilya Ehrenbourg, le gémissement désolé qui conduira les êtres vers de nouvelles familles et de nouveaux foyers ?

 

En admettant que le nationalisme ne renaisse point dans l'ordre nouveau, les guerres de pays à pays ne seront-elles pas remplacées par des guerres de classe sans cesse renouvelées : l'aristocratie extirpée, la bourgeoisie réduite, c'est la paysannerie qu'il faut combattre, et ne voit-on pas poindre des catégories nouvelles : techniciens, soldats, « brigadiers de choc » à qui l’on réserve la meilleure part pour en faire l'armature du régime et qui paraissent fort susceptibles de constituer des castes aussi oppressives que les anciennes ?

 

La religion est proscrite, donc la bigoterie abolie ; n'est-ce pas au bénéfice d'une bigoterie opposée, athéisme naïf et prétendument scientifique, aussi éloigné des tendances dernières de la science que les plus grossières superstitions religieuses ?

 

Enfin le capitalisme individualiste n'est-il pas remplacé par un capitalisme bureaucratique d'État qui, réglant les moindres besoins des individus à sa guise, transforme la nation entière en caserne, où, d'ailleurs l'on ne mange pas à sa faim dans toutes les escouades ?

 

Est-ce cela que nous croyons apercevoir, que Gide verra ? Discernera-t-il, au contraire, dans une période de transition, à côté de ce qui nous semble ruine, erreur ou recommencement à peine camouflé, les prémices de temps meilleurs ?

 

Son besoin d'absolu, détourné du ciel vers la terre, le dispose également à l'enthousiasme et à la désillusion, balancé par un esprit critique qui a toujours été vif même, et surtout, à l'égard de ce qu'il aime.

 

Son intérêt pour l'U.R.S.S. ne sera donc point aveugle. S'il lui semble que d'autres théories ne sauraient que maintenir l'Humanité dans la dureté et la faiblesse, et que celle-ci est la seule chance de salut, il discernera pourtant ses déviations et ses manques. Elle porte l'espoir le plus intense dont se soit chargé son cœur depuis, la dévotion de la jeunesse parce qu'elle s'appuie sur cette croyance enthousiaste et illimitée en l'Homme qui est peu à peu devenue sienne : aussi aura-t-il envers elle beaucoup de patience et beaucoup d'exigence. Il lui rendra, en revanche, l'important service d'en parler avec amour, mais sans étroitesse ni fanatisme.

 

André Gide, en raffinant la théorie que l'on nous a présentée jusqu'ici, peut donc devenir un arbitre du communisme, si le communisme lui-même gagne en humanité ce que l’application lui fait perdre en pureté, se révèle enfin viable et subsiste, s'il ne s'achève pas au contraire en terrible caricature d'un idéal surhumain ou inhumain, il deviendrait plus difficilement un arbitre de la France renouvelée, où le communisme n'a aucune chance de s'établir et, surtout, de durer.

 

Une connaissance subtile des classiques et un sens exquis du génie français l'y disposent, mais nous avons vu qu'il est un ancien mystique protestant et un « anormal », un « Français minoritaire » et un homme « exceptionnel », enclin, par conséquent, à une révolution totale et non à une évolution modérée et modératrice.

 

Or c'est une révolution modératrice, conciliatrice, que la France doit entreprendre au plus tôt pour se sauver elle-même pour donner au monde un exemple de résonance profonde et de longue utilité : révolution anticapitaliste, mais non marxiste, antidémocratique, mais non raciste, antimatérialiste, mais non cléricale. On ne peut parvenir à croire que Gide n'y trouverait pas mieux son environ naturel et n'y exercerait pas mieux sa totale influence que dans les rangs du parti le plus tyrannique, à la fois le plus chimérique et le moins idéaliste, enfin le plus opposé au climat français comme à l'intérêt de l'humanité entière. Ce parti a de quoi séduire, et vivement, son cœur et son tempérament : je ne puis croire qu’il ait de quoi retenir son intelligence et ce sens du réel et du général auquel il faut bien, en fin de compte, se reporter lorsqu’il s’agit de politique.