Journal de Rouen

25 septembre 1934

 

Guy Pillion

 

La « conversion » de M. André Gide

 

Nous n’avons pas eu l’occasion de connaître l’effet produit dans les milieux intellectuels soviétiques, par la fameuse conversion d’André Gide aux dogmes marxistes. Or, voici qu’un écrivain notable de l’U.R.S.S livre à ce sujet un témoignage des plus intéressants. Ses pages consacrées à l’auteur de l’Immoraliste ont beaucoup de chance d’être mal accueillies par ceux qui, admirant sans réserve l’œuvre gidienne, ont applaudi à sa nouvelle attitude.

 

Avec une satisfaction non déguisée et très légitime, Henri Massis en souligne le sens dans le dernier fascicule de la Revue Universelle. On va voir pourquoi.

 

Bien entendu, Ilya Ehrenbourg se montre d’abord fidèle à la consigne officielle. Il se félicite de ce qu’« un des soutiens les plus puissants de la culture du vieux monde » soit entré dans le camp de la Révolution et il veut y voir « la capitulation de la culture tout entière ». Mais, cela étant dit, le critique entreprend à son tour une étude du « cas » de Gide, où il fait montre d’une singulière perspicacité. Son propos est de discerner comment un tel individualiste a pu adhérer au collectivisme.

 

Cette évolution, selon lui, s’explique entièrement par le destin même de Gide. Destin « tragique », car l’auteur des Caves des Vatican n’a pas crée ce qu’il aurait dû et pu créer. Quoi qu’on ait dit, il « n’était ni essayiste, ni critique, ni philosophe » ; il « était né romancier » et a longtemps erré en quête d’un roman. »

 

Il n’a pas trouvé de héros dignes de sa plume, écrit Ilya Ehrenbourg. Ou bien ses personnages sont mesquins et insignifiants, ou bien ils vivent hors d’un monde réel dans la seule conscience de l’auteur. Aussi Gide avait-il foncièrement raison de dire qu’il n’avait devant lui que de l’espace et la projection de sa propre ferveur. Les passions des gens qui l’ont entouré ne pouvaient susciter ni inspiration, ni effroi. A parler net, « l’espace » était cruellement désert.

 

Et sur les Faux Monnayeurs :

 

Était-il possible qu’André Gide s’éprit de tels héros ?... Le sort des Faux Monnayeurs ne peut émouvoir personne. Mais existent-ils ces héros ? C’est un roman sur le roman et sur un romancier, mais nullement un roman sur les hommes. Des hommes, il ne s’en était pas trouvé pour une telle entreprise. Des charpentes gigantesques furent montées. L’édifice calculé pour une ville entière impressionnait par sa grandeur. Il fallut le peupler d’une gent intermédiaire entre les ombres et les infusoires. Le livre demeure saisissant en sa hardiesse artistique, mais c’est un livre sur un livre : aucune vie dans le désert ne s’était-il manifestée.

 

Les nouvelles préoccupations de Gide auraient surtout l’avantage de l’éloigner d’une pareille sécheresse.

 

Aux sentiments de son camarade d’U.R.S.S – note Massis – c’est donc pour rencontrer enfin la vie qu’André Gide fait reposer tous ses espoirs en l’expérience soviétique, c’est pour combler son néant, peupler son désert, s’ouvrir une porte sur la réalité, d’où il était exclu, n’être plus seul avec lui-même. Gide, n’a-t-il pas toute sa vie, dit-il, cherché une issue à l’immense désert qu’était cette chambre exiguë où des amis s’éclairaient à la projection du talent de Gide, cette salle de travail avec ses manuscrits consacrés à Dostoïevski, à Nietzsche, aux singularités de l’amour et bizarreries de la justice mais en fait toujours consacrée à l’unique héros de l’épopée sans issue : Gide.

 

Ilya Ehrenbourg, on ne s’en étonnera pas, veut nous persuader qu’une aussi grave déficience vient en définitive de la pauvreté et des tares de notre époque et de la société bourgeoise ; qui « n’est plus capable de fournir une matière au travail d’un grand artiste »…Peu importe pour le moment, le responsable. Il reste la claire indication d’une faillite.

 

L’accent mis sur ce terme par Henri Massis nous a incité à relire les deux essais auxquels l’excellent écrivain donna précisément pour titre – il y a cinq ans : « Faillite d’André Gide ». Nous ne pouvons songer d’en reparler ici. Il nous parait cependant curieux de transcrire les passages qui se trouvent encadrer le dernier article :

 

L’impuissance à donner la vie, l’incapacité de la rejoindre, de l’étreindre, et la « défaite » — (le mot est de Charles du Bos) —, qu’il a subie lorsqu’il a tenté de la brasser pour en nourrir une œuvre d’envergure, un tel échec n’est pas seulement révélateur de la faillite d’André Gide en tant que romancier ; c’est aux valeurs humaines qu’il entend substituer à celles qu’il déprime, c’est au « novateur » qu’il veut être, c’est à l’homme, c’est à l’homme qu’il porte atteinte : et rien mieux que cette indigence créatrice n’est propre à découvrir ce qu’il y a de ruineux dans son dessein…

 

Le pathétique d’André Gide, c’était sa lutte contre son passé, contre les contraintes de son éducation puritaine : il était fait aussi de cette longue ruse où il s’ingéniait pour rebrousser ce qu’il eut en lui, au seuil de sa jeunesse, d’authentiquement spirituel. Le passé détruit, son âme reniée, le fond de sa nature « atteint », ne lui reste plus que sa « joie » de l’instant…

 

Peut-il exister encore un tragique gidien ? L’homme n’ayant plus à feindre, l’artiste ne se trouve-t-il pas mortellement touché ? Dans cet état nouveau – et précaire – où il croit trouver le calme, l’équilibre, la libération de soi-même, André Gide ne peut aboutir qu’à la faillite de son œuvre et de sa vie.

 

Ainsi, une part des conclusions d’Ilya Erhenbourg rejoint celles d’Henri Massis. Toutefois, les démarches spirituelles, les hautes exigences qui inspirent l’auteur des Jugements confèrent à son analyse une valeur particulière dont parait dépourvue la critique de l’écrivain russe.