Le Journal

25 octobre 1934

 

Clément Vautel

 

Mon film

 

De retour de Russie, les délégués français au congrès des écrivains soviétiques viennent d'exposer, dans une réunion publique, leurs idées et impressions sur la littérature chez l'URSS moscovite.

 

Cette réunion était présidée par le camarade André Gide, qui — relate un de nos confrères sympathisants — a « exalté l'œuvre des écrivains prolétariens ». L'auteur de la Porte étroite, type accompli du bourgeois esthète pour qui rien ne compte que son « moi », est évidemment bien qualifié pour prononcer un tel éloge de la littérature placée sous le signe du marteau, de la faucille et peut-être aussi du rasoir.

 

D'après les gendelettres revenus de Moscou, tout est pour le mieux là-bas en ce qui concerne la « chose littéraire ». A les croire, l'écrivain russe « dispose de la plus grande liberté pour exposer les évolutions de ses personnages et discuter de leur situation sociale ». Mieux encore, la « littérature soviétique n’a aucun rapport avec le marxisme ». Ah bah !

 

Une petite question cependant (elle n’a pas été posée au cours de la réunion) ;

 

— Est-ce qu’un écrivain a le droit, en Russie, de publier une œuvre dont les conclusion seraient anticommunistes ?

 

Je crois entendre d'ici les distinguos, le bafouillage des camarades et même d’André Gide.

 

Ils pourraient cependant répondre avec franchise :

 

— Eh bien ! non, un écrivain de Soviétie n'a pas ce droit… Et s'il le prenait, il serait fusillé ou, pour le moins, exilé au fin fond de la Sibérie avec son éditeur et son imprimeur.

 

A part ça, la littérature russe est libre… Ce serait le moment de « placer » le fameux monologue de Figaro : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. » Mais Figaro lui-même ne monologuerait pas ainsi à Moscou : les murs y ont des oreilles.

 

Je lis dans un livre impartial récemment écrit sur le régime bolchevik :

 

Les écrivains sont les plus suspects. L'agrément du Parti et la condition préalable à toute édition. Une certaine liberté est pourtant laissée aux livres qui exercent leur ironie, non sur la doctrine du Parti, mais sur le fonctionnement des rouages du régime. L’autocritique ne s exerce qu’aux dépens des échelons inférieurs… Elle n’autorise pas les livres qui critiqueraient directement le régime fussent-ils limités à la théorie et mesurés dans leurs termes. (En somme, c’est une soupape d échappement comme la caricature et la chanson sous nos « tyrans ».)

 

Les orthodoxies se suivent en Russie, encore qu'elles ne se ressemblent pas.

 

Le camarade André Gide aurait dû avoir le courage de déclarer :

 

La Russie est gouvernée par un gouvernement dictatorial…C'est assez dire que la littérature, sous toutes ses formes, à commencer par le journalisme, n'y est pas, ne peut pas y être libre. La dictature, quelle que soit sa couleur, n'admet aucune liberté, surtout celle de la plume. Il en est ainsi dans l’U.R.S.S. Nous trouvons que c'est très bien et nous en ferons autant, camarades, après le « grand soir ».