Je suis partout

1934

 

Pierre-A Cousteau

 

Les camarades Gide et Malraux parlent du paradis aux opprimés

 

Devant la façade blanche du Palais de la Mutualité, une foule compacte, canalisée par des jeunes gens à cheveux crépus et à brassards rouges, piétine sagement. Ce n’est pas une foule strictement prolétarienne comme à Bullier ou à Vincennes. Des « intellectuels » absaloniens, le col ceint de lavallières romantiques, mettent de la fantaisie dans la houle des casquettes et aussi des bourgeoises endiamantées qui frissonnent d’aise au contact de la canaille.

 

« Est-ce vrai qu’il sera là en personne ? dit à côté de moi une élégante aux yeux noyés d’extase.

 

— Qui ça camarade ? demande bourru, un apprenti tchékiste du service d’ordre.

 

— André Gide.

 

— Rassurez-vous, camarade, le camarade Gide prendra la parole. »

 

La voilà toute rassérénée, et elle reprend sa patiente progression, « sans pousser », avec le même fatalisme que les autres foules, celles des frères émancipés qui, eux aussi, font la queue pendant des heures, mais à la porte des boulangeries.

 

Il s’agit d’ailleurs ici, d’un pain d’une qualité supérieure, le pain d’esprit, que vont dispenser du haut de la tribune des camarades Gide, Malraux, Poznes, Ehrenbourg et Vaillant-Couturier. Le compte rendu du récent congrès littéraire de Moscou est le prétexte de cette orgie de propagande. Près de la porte d’entrée, le directeur commercial de la N.R.F patrouille, un sourire aux lèvres.

 

Me voici enfin dans la salle. Elle est pleine. Ma première impression se confirme. Les snobs et les salonnards ont donné à fond. Il n’est pas pour s’en convaincre que de contempler, la gaucherie de certains au moment où les poings se brandissent aux accents de L’Internationale, suivant les rites du nouveau savoir-vivre moscoutaire.

 

Sous une étamine écarlate où se détache en énormes lettres blanches une phrase de Gorki, les orateurs et les membres les plus distingués de l’« Association des Écrivains et Artistes révolutionnaires » sont massés sur deux rangs. Je reconnais Andrée Viollis et Luc Durtain.

 

Vaillant-Couturier — il a beaucoup engraissé ces derniers mois — donne la parole à l’illustre « camarade » André Gide. L’auteur des Nourritures terrestres toussote et bafouille un peu. Son génie s’accommode mal des fracas de la foule, et son passé ne le prédispose guère aux revendications sociales. Les gens de Moscou le savent bien, qui lui télégraphièrent au lendemain de son adhésion au parti :

 

« Expliquez-nous d’urgence comment nous pourrons rattacher votre œuvre à la révolution d’octobre. »

 

Le lien, évidemment, fait défaut, et avec une gêne visible, André Gide, s’efforce de compenser son insuffisance doctrinale par des flatteries d’un genre assez vil.

 

« La Révolution de 89 n’a pas modifié la condition de l’homme, tandis que celle de 1917 l’a bouleversée… je souris de ceux qui prétendent que l’homme reste immuablement semblable à lui-même… J’ai toujours lutté contre les conventions bourgeoises. »

 

Voilà le grand mot lâché. Faut-il troquer les conventions bourgeoises contre les conventions communistes ? L’orateur se défend d’obéir à un mot d’ordre, et il ajoute que les écrivains soviétiques sont les seuls écrivains vraiment libres. Cette affirmation paradoxale appelle quelques explications. Froidement, l’infortuné André Gide, qui pourtant vaut mieux que cela lance cette phrase, indigne du plus obtus des primaires.

 

« La cause de la vérité se confond avec la cause de la révolution. En servant de la révolution, on sert la vérité. »

 

C’est navrant. La salle croule sous les applaudissements. Encore quelques mots pour souhaiter que la « joie (sic) de l’U.R.S.S rayonne bientôt sur toute la terre », et Vaillant-Couturier annonce une bonne nouvelle : l’adhésion à l’A.E.A.R de l’illustre rentier et pornographe bien connu Victor Margueritte, qui déclare dans une lettre enflammée son enthousiasme pour l’incomparable Russie soviétique.

 

L’orateur suivant, Wladimir Pozner, est prodigieusement ennuyeux.

 

« Je me promenais l’autre jour dans un quartier ouvrier de Moscou », commence-t-il.

 

Aie ! C’est une gaffe. Vite, il se reprend :

 

« Je veux dire un quartier où il y a beaucoup d’usines, car tous les quartiers sont ouvriers en U.R.S.S. »

 

On a eu chaud !

 

Le discours de Pozner est d’une parfaite orthodoxie. A nous les chiffres ! A nous les statistiques ! On a édité en quatre ans 19 millions de livres de Gorki. Voilà qui dit en long sur la valeur d’une œuvre littéraire. Le petit père Gorki bat de plusieurs kilomètres le journal officiel de la République française. Et ne croyez pas qu’en U.R.S.S. on publie pour le plaisir de publier. Non, les Russes, à la différence de ces imbéciles de Français, s’intéressent aux choses de l’esprit. Pozner lit à tour de bras des lettres « spontanées » de kolkhoziens, de mécaniciens, de débardeurs et de troufions de l’armée rouge qui n’en ont pas encore assez et qui en redemandent. Cela évoque irrésistiblement les confessions des miraculés des pilules Pink et des sels Kruschen.

 

« Le jour où nous avons reçu le dernier livre de Gorki, écrivent collectivement des paysans, nous avons dépassé de 30% le plan des labeurs. »

 

Un certain Jef Last occupe maintenant le micro. C’est un Hollandais jovial, le plus sympathique et le moins ennuyeux des orateurs. Il parle gentiment en zézayant de la « lidérature zoviétique » et de « l’auto-critique », ce magnifique procédé de délation inventé par le Guépéou et qu’on nous présente ce soir comme une suprême conquête de la liberté.

 

Après lui, Ilya Ehrenbourg, un sémite ventru et arrogant, explique avec les trémolos de chauvinisme dans la voix, pourquoi la littérature soviétique est tellement supérieure à la littérature bourgeoise, et à la française en particulier. Avec quelle condescendance cet Oriental bien renté — qui personnellement préfère l’air de Paris à celui de Moscou, mais il omet de le dire — parle des plumitifs des pays capitalistes ! Ce mépris n’exclut pas les chers confrères révolutionnaires.

 

Pour nous reposer des flots d'éloquence et des statistiques, des jeunes gens et des jeunes filles de l'A.E.A.R. viennent maintenant exécuter sur l'estrade des chœurs russes à la mode moderne. Les chants sont toujours aussi beaux. Malheureusement, on distingue trop nettement les paroles, orgueil des mirlitons bolcheviques : Soviets rime avec 1917, et nous apprenons qu’« il va vers le soleil levant, notre pays ! »

 

Un délégué ouvrier des usines Citroën succède aux choristes. Il dit l'infamie de la bourgeoisie, qui opprime le peuple en le gavant de littérature pornographique et policière, alors que les prolétaires ont soif de bons livres, comme, par hasard, ceux de MM. André Gide, Malraux, Victor Marguerite, Ehrenbourg etc. Mais qui vous retient, braves gens même en régime de barbarie capitaliste, d'élever votre esprit en achetant d'occasion La Garçonne et Corydon ?

 

Enfin, voici la vedette, la grande vedette, M. André Malraux en personne. C'est vraiment l'enfant chéri des révolutionnaires, si l'on en juge par la fureur des bravos. Il est beau, jeune, svelte et photogénique comme Jacques Catelin. Ses longs cheveux noirs s'ornent sous les projecteurs de reflets fauves. Son élocution est impeccable, son verbe chaud et prenant. Parmi, les mauvais bergers de cette soirée je lui décerne sans hésiter le titre d’ « ennemi public n°1 ». D'abord parce qu'il a beaucoup de talent et ensuite parce qu'il est de mauvaise foi, et cela de façon éclatante.

 

Les sophismes les plus absurdes prennent dans sa bouche des accents de vérité qui risquent d'égarer jusqu'aux plus avertis. Je relis sur mon carnet cette phrase notée au vol :

 

« Il n’y a pas d'écrivains contre-révolutionnaires en U.R.S.S., nous dit-on ? Ce n’est pas parce qu’on leur interdit de l’être au point de vue légal mais parce qu’ils ne peuvent pas l’être au point de vue artistique. »

 

« Ce n'est pas seulement idiot, c'est aussi complètement faux, il n'y a pas de littérature d'opposition en U.R.S.S. parce que le Guépéou ne la tolérerait pas, et le Guépéou se moque bien des valeurs artistiques. Il n'empêche que cette monstruosité, étayée par l'éloquence de M. André Malraux, a galvanisé 3.500 auditeurs qui n’étaient pas tous des imbéciles.

 

« L'U.R.S.S. est le pays du désintéressement. Un raid d'aviation se termine chez nous par une publicité pour une marque d'huile. Voyez, au contraire, l'héroïsme des matelots du Tcheliouskine, qu'aucun vil mobile n’a poussé à sauver leurs camarades. »

 

L'imposture est grossière. Pourtant, personne dans la salle ne lève le doigt pour dire que les sauveteurs bretons n'espèrent pas devenir millionnaires en risquant leur vie.

 

Mais voici qui est infiniment plus grave. M. Malraux déclare que l'U.R.S.S. est le seul pays où la dignité de l'Homme soit l'objet de toutes les sollicitudes. Et il cite avec émotion le cas du canal de la mer Blanche, construit, après que toutes les entreprises privées eurent échoué, par des bagnards, auxquels on a ainsi donné une occasion de se racheter.

 

« Ils étaient 200,000. Ils sont partis. Ils ont vaincu. » (Tonnerre d’applaudissements.)

 

Cette impudente affirmation relève tout simplement de la malhonnêteté intellectuelle. M. Malraux est trop averti des choses de l’U.R.S.S pour ignorer l’histoire du canal de la mer Blanche. Il pouvait sans danger vanter certaines réalisations sociales soviétiques qui sont affaire d'opinion, mais ce canal ! Et le donner en exemple ! Deux cent mille pauvres diables, recrutés par le Guépéou, directeur officiel de l'entreprise, dans les prisons et ailleurs, envoyés dans les solitudes arctiques, décimés par le typhus et le scorbut, raclait le sol gelé pour ne pas mourir sous le knout ! C’est cela la dignité humaine, la régénération ? Mais alors, les pharaons, qui édifièrent les pyramides sur le sang des fellahs, sont les devanciers de Staline, les libérateurs d’une humanité souffrante. Seulement, M. Malraux, qui certainement sait tout cela, dit exactement le contraire. Au nom de cette vérité qui se confond avec la cause de la révolution.