The Weekly Critical Review


10 septembre 1903

Rémy de Gourmont

II


Valeur d’une métaphore

 

 

Je crois qu'un écrivain, quel qu'il soit, poète, philosophe ou romancier, doit être aussi un grammairien. Dante, Corneille, Voltaire, Victor Hugo étaient grammairiens, comme Aristote ou Virgile, comme Platon ou saint Jérôme. Il faut être grammairien, au moins après coup ; il faut être prêt à justifier la valeur des métaphores que l'on a employées. La métaphore est une méthode abréviative ; sa qualité principale, et sans laquelle elle n'est plus rien qu'un jeu de mots, est l'exactitude. Or, M. Barrès a imaginé l'expression péjorative de déracinés pour figurer l'état d'un homme qui, né dans un pays, est allé végéter dans un autre ; il songeait à des plants arrachés de leur sol et qui, déracinés, transportés en un sol nouveau, ne reprennent pas, s'étiolent, meurent. Mais il est allé trop loin. Il a voulu nous faire admettre que tout plant déraciné et transplanté est un plant perdu, que les arbres — et les hommes — doivent, sous peine de déchéance, croître là où la nature les a semés. A ce moment-là, l'erreur commence. Il y a les déracinés, soit ; il y a aussi les transplantés.

Les transplantés sont ceux qui, hommes ou arbres, ont été arrachés de la forêt ou de la pépinière natale, repiqués en un autre terrain, et qui cependant sont devenus de beaux arbres ou de beaux hommes, d'honnêtes et utiles créatures. En un mot, il y a les transplantations malheureuses : déracinement ; et il y a aussi les transplantations heureuses : transplantation proprement dite. Il s'agit de savoir si les transplantations heureuses se rencontrent en plus grand nombre que les transplantations malheureuses, si la transplantation est, en principe, favorable ou défavorable à la bonne venue des arbres.

Nous ne parlerons que des arbres. Il s’agit de justifier une métaphore, et non de combattre ou d’affermir une opinion sociale.

Pour prouver l’utilité de la transplantation, je citais la note suivante, découverte par M. André Gide, dans un catalogue d’arboriculteur :

« Nos arbres ont été transplantés deux, trois ou quatre fois et plus, suivant leur force, opération qui favorise la reprise ; ils sont distancés convenablement, afin d’obtenir des têtes bien faites. »

Ce qu’il y a de spirituel, et de merveilleusement adapté au sujet de la controverse, dans les derniers mots de ce paragraphe, n’a pas ébloui M. le baron de Beaucorps, et il a rédigé, à mon intention, un petit cours abrégé de sylviculture, fort raisonnable et fort instructif, où il nie délibérément la valeur culturale, « éducative », de la transplantation. Il y a beaucoup de vrai dans ses arguments, qui sont d’un homme pratique, connaissant et aimant les arbres ; mais tout n’y est pas incontestable, loin de là, et c’est pourquoi je continue la discussion.

Ramené sur son vrai terrain, sur la terre nourricière des arbres et des hommes, la question se ramène à ceci : vaut-il mieux semer les arbres sur place que sur pépinière, pour les transplanter plus tard.

Je ne suis pas sylviculteur, mais je me suis informé et j’ai appris que les deux méthodes sont équivalentes, l’une le semis, naturel ou artificiel, étant plus économique, quand il s’agit de peupler d’immenses étendues : l’autre la transplantation, étant plus sûre, mais plus coûteuse, et, par cela même, réservée pour les peuplements restreints et l’arrangement des bois et des parcs d agrément. Quant à la transplantation multipliée, c’est bien un artifice de pépiniériste, ayant pour but de développer les racines traçantes aux dépens du pivot et d’assurer la reprise des plants déjà âgés. On ne dit pas cependant que ce traitement, tout artificiel qu’il soit, cause du dommage aux arbres. Je suis témoin du contraire, ayant vu planter moi-même des produits de pépinière dont la croissance a été merveilleuse. Le système des arboriculteurs n’est pas indispensable ; mais il n’est pas nuisible et voilà un point acquis.

Que la transplantation, en général, n’entrave pas le développement des arbres, c’est d ailleurs un fait évident et connu de tous. Ni les parcs, ni les avenues, ni les jardins, endroits où se voient fréquemment d’admirables arbres ne se peuvent peupler par semis. On choisit, au contraire, dans les pépinières ou dans les forêts, les plus beaux plants, ceux qui s’adaptent le mieux au terrain et au milieu et on les dispose selon un ordre symétrique. Il n’y a que dans les forêts abandonnées à elles-mêmes, ou savamment cultivées, que l’on rencontre des arbres poussés àl’endroit même où la graine est tombée.

Il a donc deux systèmes de sylviculture : le système naturel et le système artificiel. Le premier consiste à aider seulement la nature, en se bornant, par des coupes, à ménager aux jeunes plants l’air et la lumière dont ils ont besoin sans pour cela les priver de l’ombre et de l’abri qui leur sont également nécessaires. L’autre système — il vient souvent en aide à l’insuffisance du premier — n’attend pas que la nature fasse elle-même son office de semeuse. Il sème artificiellement sur place ; ou bien, plus artificiellement encore, en des pépinières d’où les plants seront transplantés au lieu où ils devront prendre racines définitives et passer leur vie.

Il n’est guère d’espèces d’arbres qui ne soient pas transplantables. Quoi qu’en pense M. de Beaucorps, on transplante le pin maritime lui-même, de même que le pin sylvestre, l’épicéa, le mélèze et d’autres résineux. Un traité recommande, pour ces sortes d’arbres, la transplantation par [touffes], et ajoute : « Ce mode de plantation, que nous avons nous-même pratiqué sur une assez grande échelle et avec différentes essences (pin sylvestre, épicéa, sapin) nous a toujours très bien réussi, même dans les sols et aux expositions les plus défavorables. Nous pouvons donc la recommander avec confiance, en renvoyant le lecteur, pour plus amples détails, à l’article que nous avons publié sur ce sujet dans les Annales forestières, tome IV, p.329 ».

Le chêne est un des arbres que l’on est le plus souvent obligé de transplanter, même dans les forêts cultivées selon la méthode naturelle. Cela tient à ce que la fructification du chêne, la glandée, est assez irrégulière ; lorsqu’elle se produit, on récolte le gland et on le sème sur pépinière, pour avoir du plant d’avance et pour pouvoir parer aux années de disette. Il arrive aussi que, dans les semis naturels, le chêne croissant beaucoup plus lentement que les essences tendres, se trouve étouffé. On est donc obligé de remplacer les petits chênes ainsi détruits par des plants de pépinière, âgés de trois ou quatre ans et ayant ainsi une certaine avance de croissance sur les jeunes arbres qui les entourent La plupart des beaux chênes que l’on voit dans les forêts à Fontainebleau, par exemple, sont très probablement des transplantés. Le système naturel de culture forestière n’est pas d’origine très ancienne et il n’a jamais pu être appliqué avec succès aux bois de chênes « C’est un fait reconnu dit le Cours de Lorentz que le chêne se reproduit mal de semence dans nos taillis. »

Le semis, d’ailleurs, méthode économique, est inférieur à la plantation, donne de moins bons résultats : « La pratique tend de plus en plus, continue le Cours, à établir la supériorité de la plantation. Non seulement on est parvenu à atténuer singulièrement la dépense qu'elle occasionne en plantant des semis très jeunes, que l’on élève en pépinière à très petits frais, mais il est incontestable qu'une plantation [ainsi] faite, présente la plupart du temps, des chances de réussite plus assurées que le semis, préparé avec le plus de soin. »

On peut en rester sur cette conclusion J’admettrais même qu’on y apportât quelques adoucissements ; on dirait seulement : La transplantation n’est pas nuisible aux arbres ; et je me tiendrais pour satisfait : la métaphore serait justifiée.

Ceci adopté, je reconnaîtrai volontiers que les pratiques des arboriculteurs, s'il n'est pas prouvé qu'elles soient favorables, il n’est pas prouvé non plus qu’elles empêchent la croissance et la venue normale des arbres « transplantés deux, trois, quatre fois et plus ». Il ne semble pas nécessaire, quand on opère sur le terrain même, de faire subir aux jeunes plants une éducation si mouvementée, mais peut-être, tout de même, que cela leur forme le caractère. En tout cas, une transplantation, opérée au bon moment, dans de bonnes conditions, ne nuit jamais, et tous les arbres s’y prêtent, même ceux qui sont doués du pivot le plus entêté.

Le pivot, d’ailleurs, n’est qu’un organe momentané. Destiné à enraciner le jeune plant, il disparaît quand son œuvre est accomplie. Dans les arbres, il y a deux sortes de racines, les pivotantes et les traçantes : « Le pivot proprement dit, [lignes illisible].

Ces obstacles, on les lui fournit dans les pépinières, sous la forme d’un caillou plat qui force le pivot à se déplacer, à se ramifier à droite et à gauche. Ce caillou est un artifice de culture, sans doute ; mais qui dit culture, dit artifice. Grâce au caillou glissé sous sa racine centrale, l’arbre va acquérir très vite la faculté de subir sans dommage la transplantation dans un sol différent, où il prendra de nouvelles forces. L’instruction, cet autre artifice, caillou glissé sous l’instinct de l’enfant, va le forcer de regarder autour de lui, au lieu de rester les yeux fixés sur sa terre natale. Et, comme le jeune arbre, il va se trouver prêt pour la transplantation. La subira-t-il sans dommage ? C’est une toute autre question. Et c’en est une aussi de savoir si l’instruction a toujours les effets heureux qu’on lui attribue. Les hommes ne sont pas des arbres ; une métaphore n’est pas un raisonnement. De ce que l’on transplante les végétaux, il ne s’en suit pas que l’on doive aussi transplanter les humains. Cependant les hommes sont faits pour marcher, et il n’est pas miraculeux de les voir se transporter d’un lieu à un autre. Ce qui semble artificiel chez l’homme, animal migrateur, c’est l’enracinement. Mais tout ce qui fait la supériorité de l’homme est artificiel. L’enracinement des tribus humaines a produit la civilisation, notre civilisation. Peut-être que la transplantation, qui entre de plus en plus dans nos goûts, en produira une autre, et que nos descendants la préféreront à celle qui nous enorgueillit.

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