L’Ermitage


décembre 1903

Eugène Rouart

Un prétexte (1)

 

La querelle Gide-Maurras sur le Peuplier, offre l’occasion de reparler de racinement et de déracinement.

 

Le 1er février 1903, M. André Gide m’écrivait : ― « Quant aux boutures de rosiers, il ne me paraît guère que ce soit la saison d’en faire ; puis ce n’est pas facile à réussir : puis beaucoup prétendent aujourd’hui que greffer sur l’églantier fournit des sujets plus robustes ; enfin, ne craignez-vous pas le dépaysement ? J’ai fait venir des rosiers du Luxembourg et je ne sais d’où : ― tristes essais. A présent, c’est à Rouen et dans le pays même, à Fécamp, au Havre, à Jodesville, que je me fournis. »

M. Gide me refusait pour mon jardin brûlant de Grenade, des rosiers de son frais jardin normand. Il avait d’ailleurs raison, ses élèves se seraient vite desséchés chez moi. Je fus un instant attristé d’être privé de ce « rêve d’or », mon désir, mais je m’en consolais en constatant joyeusement que M. Gide était devenu régionaliste.

Dans « Prétexte », un livre nouvellement imprimé, M. Gide reproduit ses anciennes réponses à M. Maurice Barrès à propos des « Déracinés », il faut lire ses réponses et l’article consacré à ses réponses et à la querelle du peuplier, par M. Charles Maurras ― où il prend vivement à parti l’auteur de Saül.

M. Charles Maurras est, paraît-il, un esprit logique, sûr et conscient, qui, par nature ou par volonté supérieure, je l’ignore, a trouvé sa discipline ; il a su, à l’aide de bonnes et épaisses œillères, se créer un champ d’action solide et restreint ― c’est, si l’on veut, le catholique supérieur, qui, connaissant bien la valeur de son Eglise, n’en veut pas voir les tares. Il a retrouvé en ses laborieuses recherches une belle route empierrée du vieux Valois, et suivi d’une escorte ardente, il désherbe cette route, il y replace certains pavés un peu dégradés et mal joints ; à l’aide d’un sublimé concentré, il lave en passant quelques vieilles taches de sang pourri ― et sur cette large route bordée d’arbres séculaires, il endoctrine les nouvelles générations. Vaillamment il cherche à entraîner notre indiscipline et notre scepticisme.

Que nous le suivions ou non, c’est un vaillant général, dont il faut admirer la force, la belle tenue et l’esprit de suite, avec qui l’on ne peut qu’être heureux d’entrer en discussion.

M. Gide est un protestant ; « le temple, dit M. Maurras, est sa petite patrie ». On ne saurait nier que le sceau de l’Eglise réformée s’est imprimé fortement dans l’enfance au front de M. Gide ; même aujourd’hui cette marque n’est pas toute effacée. Mais je ne crois pas que ce soit le protestantisme qui ait fait de lui un être tout en nuance, un pur artiste d’une si haute saveur. Les deux réponses à M. Barrès semblent assez être la réplique de la Réforme à la France traditionaliste.

Mais M. Maurras crie un peu fort sur sa route pavée et n’a pas très bien saisi le caractère de M. Gide.

M. Gide est né sous une discipline terrible. Son père mourut jeune, il resta couché dès l’enfance sous les traditions d’une riche et opulente famille de bourgeois rouennais, mi-catholiques, mi-protestants, son enfance fut écrasée encore sous mille habitudes familiales ; ce n’est qu’à partir de vingt ans qu’il se dégagea complètement de ces liens. Il était juste, il était normal, indispensable, qu’élevé dans un tel milieu, son intelligence si forte, si souple et si variée, allât naturellement, sans effort, se ranger du côté de l’émancipation ; — que peu à peu, il découvrit et s’enchanta à connaître, à jouir, à chanter, à glorifier tant de choses, d’abord défendues et redoutées.

M. Maurras montre M. Gide — autour de la table de famille — où l’on renforce dans l’âme des jeunes gens l'horreur des « Roumis » (2), qui ont accompli la Saint-Barthélemy et révoqué l’Édit de Nantes — (comme nos grand-mères, dans leur propriété des environs de Paris, où il restait tant de traces de leur cruel passage, nous imprimait, il y a vingt ans, l'horreur des Prussiens). — M. Maurras ne voit-il pas que celui qui a écrit les Nourritures terrestres, Saül et Candaule est devenu un ennemi pour le milieu familial où l'on lit la Bible — et que cet auteur révolterait les paisibles familles où il entrerait pour casser les vitres, conduire les jeunes gens aux fenêtres, pour les en précipiter au besoin et les envoyer à l'air cueillir de plus modernes pensées, de plus exaltantes impressions.

Ce milieu a depuis longtemps rejeté M. Gide, qui l’a quitté, je pense, sans regret, jusqu’au jour où il rentrera comme une force classée et admirée.

Si parfois dans nos discussions nous retouchons à certains sujets sensibles, je ne l’ai guère trouvé plus protestant que je ne me trouve catholique ; il n’aime pas plus son église que je n’aime la mienne, il en connaît tous les travers mais si nous accentuons nos discussions il se retrouve quand même protestant et moi catholique — parce qu’il a le sentiment et le souvenir des mères tendres penchées sur nous, mais rien de plus — et nous nous sommes toujours, après tout, retrouvés d'accord sur toute idée vraiment française et généreuse.

M. Maurras, en incriminant M Gide, n'a pas compris que, née d'un tel milieu, l’expansion de cet homme était merveilleuse, et que, fatalement, un esprit de cette force et de cette culture, après avoir évolué, selon son tempérament et son époque, reviendrait un jour prochain à la discipline et à la tradition — son art déjà le prouve.

Au sujet lie la querelle du peuplier, qui divise ces messieurs, il ont tort l'un et l'autre ; — le catalogue des pépinières Croux, ne peut rien contre la thèse de M Barrès, où le terme déraciné n'est pas pris en absolu, puisque l'homme n’a que des racines figurées mais la phrase de M. Gide que je cite en tête de cette étude prouve en faveur de la théorie de M Barrès, qui se solidifient bien plus encore lorsque, tout à l’heure, nous définirons ce qu'en zootechnie nous appelons l'aire géographique.

D’ailleurs les notes de Croux, qui est un négociant, ne peuvent avoir aucune valeur théorique, ni même pratique, ce marchand ne peut pas dire à M. Gide : « N’achetez pas mes produit enracinés au val d'Aunay, ils ne vaudraient rien en votre terre de Cuverville. »

Il dit au contraire : « J'ai déjà tellement tourmenté mes sujets: au val d’Aunay, ils sont cuirassés contre toutes les misères, ils sont résistants, ils viendront bien chez vous. » Cet homme favorise son commerce comme il peut et il a raison à son point de vue.

Le sens de M.Barrès est différent: — il ne veut pas dire que le peuplier déplanté, arraché, déraciné à Charme ne reprendra pas à Nancy par exemple,— mais que le peuplier de Charme aura moins de chance de réussite a Marseille, Paris et Bordeaux, qu'à Nancy ou qu'à Charme, s'il était resté en place, — parce que plus loin de son sol, de son atmosphère, de son milieu de formation.

Pour s'exprimer contre Croux, le négociant avise, s'il en était besoin, M. Barrès n’aurait qu'à dire : « J'ai fait venir des rosiers de Normandie, du val d'Aunay, de je ne sais où, — tristes essais. A présent c'est à Nancy et dans le pays, à Charme même, a Buxières, à Bavon, à Rambervilliers et à Raon-l’Etape que je me fournis. »

Mais la pratique du jardinage ne peut donner raison à M. Maurras : arraché et déraciné veulent, exprimer la même action — son jardinier Marius et son vieil amateur ergotent inutilement sur les deux mots.

Lorsqu’en novembre je ferai replanter mes peupliers carolins, à mon jardinier je dirai : « Tu arracheras les carolins pour les planter demain » ou bien : « Tu déracineras les carolins pour les planter demain. » Il n'est pas critique littéraire, il comprendra.

Pour plus de preuve, je citerai à M. Maurras les phrases suivantes, extraites de la Botanique agricole de M. Nanot, de Versailles : « Quand les pépiniéristes arrachent les jeunes plants provenant d’un semis, ils ont soin, lors du repiquage, de supprimer l'extrémité du pivot de la racine Cette mutilation a pour effet... » etc...

 

« Beaucoup d'arbres fruitiers périclitent parce que leur pivot non mutilé, pénètre dans un sous-sol aride ou trop humide, incapable de les nourrir. »

Donc, non seulement on arrache, on déracine, mais de plus on mutile cette racine.

M. Maurras cherche donc à M. Gide une querelle ainsi mauvaise, que M. Gide lui en a cherché une à l'aide du pépiniériste Croux et en lui citant le marquis de Vilmorin.

Mais la zootechnie va nous donner de plus puissantes armes pour réfuter les dires de M. Gide, que celles fournies par Marius, le bon jardinier, de l'implacable critique.

J'aime assez rapprocher « l'étude de la zootechnie » de l'étude des sociétés humaines, si nous examinons des animaux moins raisonnables que l'homme, nous avons du moins la facilité de les voir plus facilement évoluer d'ensemble et plus rapidement : chez eux, la génération se succédant tous les trois ans au plus. Les connaissances zootechniques offrent donc un vaste champ d'observations précises et certaines, bien plus sûr que celles dont doivent se contenter les médecins étudiant l'hérédité, ou les économistes essayant de fixer des indications humaines.

« En outre, on a la facilité d'expérimenter sur le bétail à son gré, selon ce que l'on veut étudier. »

Les opérations zootechniques que nous avons tentées, — les études que nous avons faites d’après les données des savants spécialistes nous ont conduit à penser avec eux qu'on ne déplace pas facilement, dans un but pratique, les familles d’animaux domestiques.

André Sanson, dans son admirable Traité de Zootechnie définit ainsi l'aire géographique : « Les représentants de chacun des types spécifiques (ce type morphologique des parties fondamentales du squelette est aux animaux vertébrés ce que la forme cristallographique est aux minéraux) occupent naturellement, à la surface du globe terrestre, un certain espace qu'on a nommé aire géographique.

La constatation d'un tel fait est d'une importance énorme pour la zootechnie. Il a été pendant trop longtemps méconnu, et il l’est encore trop souvent.

La loi qui le régit assigne à chaque race, abandonnée à ses seuls instincts, un habitat particulier, en dehors duquel ceux-ci ne peuvent pas être satisfaits.

Déterminer les conditions de cet habitat, afin de ne pas transgresser la loi dans nos combinaisons artificielles, est donc une obligation impérieuse pour éviter un échec. »

Cet habitat qu'influent le sol et le climat, s'imprègne, se reflète en les races qui le peuplent, c'est l’idée que Taine a rendue saisissante dans son Histoire de la littérature anglaise qui est un des livres de prédilection de M. Gide.

Dans ses réponses, M. Gide, lui, propose de lutter contre l'enracinement qui est, selon lui, de l’encroûtement, il propose de dépayser, — il dit : Le fort en sera fortifié, les faibles en périront — en prouviez, enracinez les faibles — des autres, par le dépaysement, on obtiendra plus d'efforts, plus de sens de la lutte, ils se feront de plus solides muscles ils deviendront des héros.

Chantons alors Desmolins et son culte des Anglo-Saxons ; — mais voilà une doctrine qui n'est pas économique.

Cela, en outre, n'a rien à voir avec la théorie de M. Barrès ; en agissant comme le voudrait M. Gide, on formerait des exceptions cela n'aurait plus aucun intérêt social ; — c'est hors de la pratique, qu'un être d"exception apparaisse, se dresse sur la société : à la rigueur on l'accepte, on l'admire, mais c'est suffisant, on n'a pas à l’éduquer, le former, s'il s'échappe du troupeau, au moule commun, tant pis et tant mieux — de grâce, ne favorisons pas l'exception, pas d’école de héros. M. Gide connaît-il quelque chose de plus révoltant et de plus triste, dans nos temps modernes, que les innombrables pépinières d'artistes, — l’art fut-il jamais autant galvaudé ?

Un Degas, un Renoir, un Gauguin se forment seuls. Qu'a donc donné notre art officiel. — Quelle grotesque réunion est, aux yeux du monde civilisé, notre académie des Beaux-Arts, dont ne fut pas Puvis de Chavannes.

Il y a longtemps que les éleveurs sérieux ont signalé l’inutilité du cheval de course anglais — et un animal quelconque de concours devient sans intérêt dans la pratique.

Au reste, on sait bien que dans les temps modernes le héros est l'ennemi du nombre, du suffrage universel — la médiocrité nonchalante et routinière seule engendre le succès immédiat.

Renan fut encombrant pour la populace chrétienne du second Empire — Taine le fut pour les jacobins sectaires — Barrès l'est pour les poncifs du jour, — Sanson le fut pour l’administration impériale qui le destitua parce que trop indépendant. — M. Gide, avec ses façons et son art d'aristocrate, le sera demain, lorsque MM. Jaurès et Faberot auront le pouvoir.

La doctrine de M. Gide n'est pas économique, en zootechnie nous avons le souci du troupeau et de la reproduction la plus parfaite possible — il n'y a pas dexemple d'un ensemble d'animaux, se reproduisant en allant vers l'amélioration ailleurs que dans leur aire géographique.

Je ne veux pas dire qu'une vache nivernaise mourra en arrivant en Normandie, cela veut dire qu'en Normandie la Nivernaise fournira moins de travail, donnera de moins beaux produits et s'engraissera moins facilement que dans les herbages de la Nièvre — et en Nièvre, la Normande sera inférieure à ce qu'elle était dans son pays d'origine, — et pourtant pour une fonction déterminée, il se peut qu'un paysan nivernais achète et entretienne chez lui des vaches normandes ; c'est un luxe et il ne pourra pas les faire reproduire chez lui que sous peine de rapide dégénérescence.

Norad a démontré de façon absolue que nos populations bovines, chez lesquelles on a introduit le sang anglais dit amélioré, sont les plus facilement atteint de tuberculose.

De même on emploie à Marseille, Gênes, Milan, des chevaux du Perche et du Brabant, mais ils ne pourraient reproduire là sans dégénérer ; à Anvers et Rotterdam, on pourrait choisir, parmi les superbes juments du port, un lot, les faire emplir par l'étalon, et l'on aurait des produits remarquables parce que l’Egous cabalus Belgius est là bien à sa place, en plein centre de son aire géographique.

L'homme est moins près de la nature, plus éloigné encore de l'instinct, il peut, grâce à des soins délicats, créer au besoin une atmosphère artificielle autour de lui, — et grâce aux transports rapides modifier son alimentation à sa volonté, — il semble, au premier abord, plus libéré que l’animal domestique, et qu'il a plus de facilité de se mouvoir, d'élire lui-même sa région — mais son cas se complique d'intellectualité, de sentimentalité pour tel lieu où il s’est développé, où il a aimé et souffert, et, somme toute, lui aussi se trouve faible contre le dépaysement.

Mais, comme on a besoin industriellement du percheron à Marseille, — il se peut qu'on ait besoin àToulouse d'un homme du Nord pour y monter une sucrerie, et à Lille d'un Toulousain pour y chanter des opéras de Wagner : cela ne veut pas dire que Lille enverra son meilleur ingénieur à Toulouse et Toulouse son meilleur chanteur à Lille.

Des conditions particulières, industrielles, peuvent amener le déplacement nécessaire d'homme ou d'animaux hors de leur milieu d’origine, mais c'est une infime minorité, et dans cette minorité il y a encore un grand déchet pour la réussite apparente… pour la reprise, — tristes essais, dirait M. Gide, s'il voulait voir.

Et encore, si un des sujets exilés réussit et qu'il s'hybride, sa descendance s'hybridera à nouveau et entrera en variation désordonnée, c'est-à-dire que nous ne pourrons plus jamais être sûrs de la valeur du produit à venir, sujet à toute variation, à des réversions plus ou moins apparentes.

Ainsi, si un sujet d'un père Uzétien et d'une mère Normande s'allie à une Béarnaise, leur produit entrera en variations désordonnées et ne pourra plus se rattraper vers un type déterminé que très difficilement, qu'après plusieurs alliances avec le même sang.

En zootechnie, nous ne pouvons être sûrs de la valeur de nos produits qu'autant qu'ils appartiennent à un type pur et sur un habitat préalablement étudié, propice et familier ou très analogue à ceux familiers aux ancêtres des produits : ce sont des lois invariables. Des sujets en variations désordonnées peuvent, par hasard, nous donner de beaux, d'admirables produits, mais c'est un hasard, nous ne pouvons le prévoir. Il n’y a fixité et sécurité dans la production que dans les conditions que nous avons citées.

On a l'exemple humain de nombreux types, de la vieille noblesse française ou d'aristocratie bourgeoise, dont les familles alliées d'un bout à l'autre de la France ou de l'étranger, sont en très nette dégénérescence, et à côté d’eux des types issus de vieilles familles terriennes restées très pures, très équilibrées, très fortes.

On a aussi l'exemple d'hommes supérieurs venus à Paris ou les centralisait leur valeur particulière : — laisser des descendants en pure dégénérescence physique, morale et intellectuelle, — c'est parmi eux que le professeur Metchinkoff (3) trouverait le plus d'organes désharmonisés.

On ne peut suivre les raisonnements spécieux de M. Gide, toute la raison est avec M. Barrès, — les prétendus êtres d'exception sont déjà trop nombreux, assez de médiocre élite intellectuelle, — c'est le bon, le sûr, le sain troupeau, qu'il importe de bien diriger ; — et avec Sanson, M. Maurice Barrès a eu le sens exact du danger qu'offrait le déracinement aux jeunes sujets.

La France lui saura gré quelques jours d'avoir souligné ses dangers.

J'ai dit que M. Barrès était pour la direction sûre et saine du bon troupeau.

Les bons troupeaux, dans leur aire géographique, sont de fortes réserves pour les nations, — mais il y a hors des troupeaux des êtres qui sont issus du croisement de ces troupeaux, soit pour les animaux, aux confins des aires géographiques, soit pour les hommes dans les grandes villes qui sont le plus souvent cosmopolites. M. Maurras traite ces êtres de phoques, parce que de plusieurs coins de terre ou de plusieurs races.

Je me contenterai de dire, moins littérairement, plus pratiquement, que ce sont des métis en variations désordonnées.

Et alors M. Gide aura un peu raison, et nous pourrons demander avec lui à M. Maurras : « Où faut-il qu'ils s'enracinent ? » M. Maurras trouve que le problème est simple et prétend que les angoisses du phoque n'ont jamais effrayé que M. Gide. S'il n'effraye personne, ce problème a, du moins, inquiété beaucoup de bons esprits.

Les métis peuvent se tourmenter, et au jour de tristesse, sentir ce qu'il peut y avoir de pénible à n'avoir point de racines particulières et en souffrir.

Que M. Maurras qui doit être, je pense, méridional, se reproduise avec la collaboration d'une bretonne, et qu'il continue à habiter le quartier latin. Où enracinera-t-il son produit ? pas sur le pavé de Paris, je pense. L'agglomération à outrance, la ville, qui sort l'homme de ses habitudes primitives, qui le distrait, l'éloigne de la nature, du sentiment si vif chez les ruraux, du renouveau et du déclin, de l'aube et du crépuscule, de le naissance et de la mort. Qui le fait vivre presqu'à rebours des lois naturelles, ainsi que l'exprime si puissamment Tolstoï aux premiers mots de Résurrection, ne peut servir de lieu d’enracinement. Pas plus que l'enceinte d'un concours agricole ne peut servir d'habitat à une population d’animaux domestiques.

Je n'aime pas Paris, où je suis né, où dès l'enfance on a enserré tout ce que mon être nouveau espérait d'espace et de mouvement.

Je n'y rentre jamais sans contrainte et oppression, pourtant, les miens vivent heureux là, ils souffriraient si on les privait de ce ciel terne, de ces rues grises et bruyantes et de cet air contaminé.

D'autre part, j'ai gravi lentement cet été, avec un recueillement prémédité, les pentes qui mènent à la forteresse de Laon. L'humidité terrible du lieu me faisait regretter le vent d'antan desséchant et le soleil accablant de ma vallée de Garonne, et l'air sain de l'Autunois.

La plaine de Picardie forte et fertile n'a pas su me parler, et découragé, je n'ai même pas été jusqu'à Montcornet, où est né le père de mon père. C'est tout juste si aux tables de famille picarde où je me suis assis dans les grandes fermes, j'ai un instant retrouvé une forme de langage ou un geste de vieille dame me faisant souvenir des anciennes cousines en deuil qui venaient passer l'été sous le toit de mes grands-parents.

J'ai cassé volontairement, comme un bon pépiniériste, mon pivot parisien ; tant de chemin de fer et de longues journées de voiture dans ma France, que je connais bien, dont laborieusement j'ai retourné déjàle sol en plusieurs provinces, ont séché mes radicelles, ou les ont rendu tellement lâches et extensibles, que vraiment je ne saurais dire si c'est dans la Brie, en Franche-Comté, en Nièvre, en Morvan, en Bourgogne, Normandie, Languedoc ou Auvergne, que je suis le plus satisfait.

Produit en variation désordonnée entre Picard, Champenois, Bourguignon, Parisien et Briard, enserrés jusqu'à vingt ans, entre l'asphalte de Paris et une atmosphère surchargée de respiration et de relent d'égout ; j'aime tout ce qui ne me rappelle pas la ville triste et sévère ; et un seul sourire du soleil d'hiver en Provence ou en Languedoc me dit plus que le formidable rire échauffé de toute une salle de spectacle dans la Ville Lumière, et je préfère l’architecture de mon ramier de carolin à celle de l’Opéra.

Alors, me voila moi aussi, phoque pathétique, destiné à prendre place auprès de M. André Gide, et pourtant, n'en déplaise à Maurras, je suis de bonne foi.

J'ai cherché à me raciner, mais sans résultat.

Au reste que M. Maurras se calme, et qu'il nous laisse à tous un peu de répit, nos racines naîtront plus tard, lorsque nous n'y penserons plus. Mon fils sans doute me fixera où il naîtra, sur un sol bien choisi pour le travail sacré de la terre.

Quant à M. Gide, arbrisseau de haut luxe, il a lui aussi coupé son pivot d'avec Paris, qui l'a vu naître. Il est déraciné, et s'en va d'un bout à l'autre bout de l'Europe.

Il fut ballotté longuement comme un bateau ivre qui chantait les nourritures de la terre sur le flot bleu de la Méditerranée, il s'en allait se réchauffer ou se réjouir aux vignes de Syracuse et de Marsala, ou s'exalter aux palmiers poudreux de Touggourt.

Allons, que M. Maurras attende pour excommunier et pour classer à jamais dans une froide chapelle de protestation, un tel français d avenir, qu’il le guette, tout développé et plein de ferveur et d’ardeur encore à quarante ans ; il est venu ferme et audacieux posé en ennemi de la société présente, mais faisant beaucoup pour l'amélioration de l'humanité car, qu'on le sache bien, c'est l'un des apôtres d'une humanité plus élevée et plus consciente.

Bagnols-de-Grenade, septembre 1903.

 

(1)   Lire « Prétextes », un volume par André Gide, Mercure de France, et le curieux de feuilleton de Charles Maurras, dans la « Gazette de France » du 14 septembre 1903, sur « la Querelle du Peuplier ».

(2)   Roumis, les chrétiens pour les musulmans d’Algérie, les catholiques français pour certains protestants.

(3)   Metchinkoff, Etude sur la Nature humaine.

Retour au menu principal