La revue de Belgique

1904

Christian Beck

[citation latine illisible] (1)

I

Introduction

 

Parmi les agents qui tendent à enrayer le progrès de la sociologie, il faut compter dans une certaine mesure l’intrusion des littérateurs dans son domaine (2). Quelle est la cause de cette intrusion ?

Rousseau ayant exercé une influence énorme sur l'évolution de la vie affective dans les sociétés contemporaines (3), cette évolution en amena une autre dans la philosophie ; tandis que, pendant longtemps, on avait rangé les éléments affectifs tantôt dans la psychologie de la représentation, tantôt dans celle de la volonté, on vit dans le sentiment prendre une place indépendante, qui, depuis, n’a cessé de croître. Kant, sous l’influence de Rousseau, assura un succès universel à la nouvelle classification psychologique.

Carlyle fut bien inspiré en choisissant pour type du « héros comme homme de lettre » (4) celui-là précisément de qui dérivait l’importance nouvelle du domaine propre au littérateur. (5) A la faveur de la conception nouvelle du rôle du sentiment dans l’univers, on vit le littérateur prendre une prépondérance jusque-là insoupçonnée dans l’histoire et qui, depuis, n’a fait que croître. (6) Ceux qui, en tant qu’hommes de lettres, augmentent l’étendue de ce rôle, étant par là même portés, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, à subir l’influence générale de Rousseau, et Rousseau, d’autre part, s’étant, depuis l’âge adulte jusqu’à la mort, occupé de questions sociales, il ne se faut point étonner que les littérateurs s’ingèrent à sa suite dans ce dernier domaine. (7)

Cette ingérence est-elle justifiée ?

Esthétiquement, il serait absurde de croire à un art social. Comme l’a très bien dit M. Eugène Montfort, il y a un art populaire, il n’y a pas d’art social. « Tout livre, fut-ce un poème ou un roman, est un catéchisme ou un code en projet (8). » Cette parole de Tarde pourrait aussi bien s’appliquer à tout geste humain. D’autre part, les phénomènes sociaux, comme tous les phénomènes sans distinction, peuvent constituer des éléments de sensibilité esthétique : de même que la pluie qui tombe devient en Verlaine un poème à mi-voix, les gens qui quittent les campagnes formeront, dans la vision de M. Verhaeren, une épopée. Il n’y a pas plus dans le second cas d’art social qu’il n’y aura d’art météorologique dans le premier, ou qu’il n’y aura d’art chimique dans l’histoire de Balthazar Claes ou d’art zoologique dans les récits de M. Kipling.

Sociologiquement, l’art est un objet de connaissance : l’étude de l’évolution de l’art ou des littératures est une branche de la sociologie. A ce point de vue, on peut croire, et il est même certain, que, pour ce qui regarde le rôle du sentiment dans la vie des sociétés, l’interprétation des monuments de la sensibilité, la compréhension des psychologies individuelles, l’évolution des images, — les connaissances empiriques des littérateurs doivent être souvent plus profondes que les acquisitions de la méthode scientifique dans une matière aussi complexe. En ce sens, l’ingérence sociologique des littérateurs pourrait être moins nuisible qu’utile, si tant était qu’ils ne l’exerçassent que d’une manière empirique ou même inconsciente (9).

 

Ainsi, la querelle du peuplier est fort intéressante, en ce que nous y voyons d’excellents écrivains, qui aiment leur province, qui pratiquent les voyages et qui habitent Paris, disputer lequel des trois il faut préférer. M. Barrès avait trouvé une fort bonne image pour éveiller la prudence des gens qui se disposent à quitter leur village ou à s’allier à une femme étrangère : il les nommait déracinés. L'image se répandait (et se répand encore, je pense) avec le même succès qu’autrefois les magnificences chrétiennes de M. de Chateaubriand. Le malheur fut qu'on voulut dogmatiser. (10) Dans la querelle du peupler, ce fut M. André Gide, si j'ai bonne mémoire, qui commença. Cet homme virgilien se promenait dans son village, car il a aussi un village, ou, plutôt, dans sa ferme. Il se promenait dans sa ferme et lisait le catalogue d'un pépiniériste. Sa vue fut frappée par un article où l'arboriculteur témoignait, offrait même de garantir que tous les produits avaient été transplantés et repiqués jusqu’à deux et trois fois.

Il s'agissait de rosiers. M. Gide écrivit un article. On sut, à l'effroi des doctrines, qu'un bon arbuste doit être déraciné, je veux dire qu'il doit l’avoir été.

Les choses ne pouvaient en rester là. M. Maurras le comprit. Ce maître excellent expliqua que M. Gide était un phoque : par quoi il faut entendre un être errant et mélancolique. Au reste, un vieux jardinier, que diverses personnes se hasardèrent à ranger, à côté du Vieux major et du Fidèle abonné, parmi les divinités dont la mythologie des journaux dote quotidiennement la France, assura M. Maurras que repiquer n'était pas déraciner. On conçoit aisément qu'un phoque (même virgilien) n'ait pas pu s'élever jusqu'à d'aussi horticoles distinctions.

Survint M. Eugène Rouart, qui expliqua...

Mais je veux vous confier un scrupule : c'est à propos de repiquage. Confus d'élever ma voix après celle du vieux jardinier, je ne sais comment exprimer mes doutes. On sait que je n’ai pour moi, hélas ! ni l’autorité de l’âge, ni celle du jardinage, ni celle de M. Gide, de M. Maurras ou de M. Rouart. Mais il m'est venu une idée comme quoi toutes ces savantes personnes pourraient s'être trompées — sur un point de détail heureusement.

Les rosiéristes et les pépiniéristes envoient de loin leurs catalogues de produits, par exemple de Luxembourg dans le Grand-Duché jusqu'en Normandie ou en Bretagne. Lorsqu'un rosiériste envoie de Luxembourg son catalogue en Bretagne, c’est généralement dans l'espoir de vendre en Bretagne des rosiers qui viennent de Luxembourg. Ces rosiers, pour aller de Luxembourg en Bretagne, doivent effectuer un voyage parfois fatigant, que couronne l'épreuve, qu'on peut croire périlleuse, de la transplantation.

Dès lors, M. Gide et, à sa suite, MM. Maurras, Rouart, et le vieux jardinier lui-même, ne se seraient-ils pas mépris sur les intentions du catalogue ? Celui-ci ne voulait-il pas simplement donner à entendre que les produits du pépiniériste ayant subi deux et trois fois l'épreuve de la transplantation pourraient la subir une fois de plus sans dommage ? N'y aurait-il pas là un point de vue qui exclut totalement la question de savoir si, oui ou non, le déracinement est favorable aux arbres ? Auquel cas, la querelle du peuplier reposerait sur une mauvaise lecture de texte ; bien pis, il n'y aurait plus de querelle du peuplier. Mais cette dernière supposition est par elle-même si inconvenante que nous espérons qu'on se refusera délibérément à l'envisager.

 

II

Deux sortes essentielles de déracinement

 

Il y a, à première vue, trois sortes de déracinements : 1. le déracinement par mariage, ou déracinement exogamique proprement dit ; 2. le déracinement par naissance, que l’on nomme croisement ou métissage ; 3. le déracinement mésologique, par changement d’habitat ou d’aire géographique. Le second a le premier pour cause unique et nécessaire : on peut donc les grouper sous le nom de déracinement exogamique. On pourrait rattacher au déracinement mésologique le déracinement qui atteint une famille par suite d'un changement de profession, d’opinions, de situation sociale, etc.

Je vais, le plus brièvement possible, et en m’en tenant autant que faire se peut à l'énonciation des faits, que je choisirai parmi les plus connus, parler successivement des deux déracinements.

 

III

Déracinement exogamique

 

Tout dans la nature est disposé pour que la fécondation de la femelle par le mâle soit opérée par deux individus de provenance éloignée, l'un par rapport à l'autre.

Lorsqu'apparaît pour la première fois la division en mâles et femelles, c'est afin de satisfaire àce but de la nature. Le mâle abandonne à la femelle le soin d'accumuler les réserves nutritives, afin que lui-même, plus petit, plus léger, pourvu de cils vibratiles qui lui permettent de se transporter rapidement dans l'élément liquide, puisse rencontrer des femelles éloignées de la souche primitive. Dans la flore, vouée à une relative immobilité, l'intention exogamique de la nature n’est pas moins frappante. Maintes plantes en état de se féconder elles-mêmes ont évolué de telle façon que, gardant un organe mâle et un organe femelle, tous deux également féconds, elles ne peuvent, grâce à l’acquisition d'un dispositif spécial, les mettre en contact : il faut que l'organe femelle soit fécondé par le pollen d'une autre plante, apporté souvent de loin par un insecte (11).

Le mariage exogamique, si important dans l’histoire des sociétés humaines primitives, n'a pas d'autre but. Aussi constitue-t-il, comparé au matriarcat qu'il remplace, un des plus grands progrès de l'humanité. De date plus récente, l'horreur de l’inceste n'est qu'un des progrès de l'exogamie. Dans l'évolution historique de la coutume, si l'exogamie légale disparaît, c'est parce que les sociétés plus complexes la réalisent plus aisément et en quelque sorte sans s'en douter. Hormis peut-être dans certaines classes inférieures de la société, il se passe rarement quelques générations sans que des épouses issues de provinces ou même de nations différentes aient modifié notablement la direction ethnique de la ligne masculine.

Ainsi envisagés dans leur développement dynamique, les phénomènes dont nous venons de parler (12) seraient mal compris, si l'on en négligeait l'aspect statique nécessairement fondamental.

Il y a dans le degré de différence ethnique ou autre des deux conjoints une certaine norme qu’il ne faut pas dépasser. Plus l'espèce est supérieure, plus cette norme pourra être reculée. Enfin, dans l'espèce humaine, plus les deux conjoints seront supérieurs, plus grand sera le degré de différence qu'ils pourront se permettre avec avantage pour leurs produits. Cette différence, que l'instinct recherche (13), il la doit aussi mesurer (14).

 

IV

Déracinement mésologique :

a) par extension numérique

b) par variation mésologique spontanée

 

L'état stationnaire n'existe dans la nature que comme une quantité négligeable : toute espèce, animale ou végétale, doit nécessairement progresser ou disparaître. Se maintenir à un point acquis est impossible, parce qu'à côté d'une espèce stationnaire il y en a toujours dix qui se chargeront de progresser contre elle.

Le progrès d'une espèce (15) a lieu dans deux sens : multiplicité (c'est-à-dire augmentation du nombre des représentants de l'espèce) et intensité (c'est-à-dire augmentation des qualités). Les deux progrès ne sont pas, nécessairement connexes : ainsi, la France, qui peut passer pour la première nation du monde en tant que civilisation (progrès comme intensité), ne tardera pas à devenir la dernière au point de vue du progrès comme multiplicité, si son économie ne lui permet pas d’assimiler des facteurs nouveaux de multiplicité, tel, par exemple, que le remarquable projet de loi du colonel Toutée.

Nous parlerons dans un autre chapitre du progrès comme intensité dans ses rapports avec le déracinement mésologique.

Sur le progrès comme multiplicité, bornons nous à dire que l'extension numérique d'une espèce entraîne nécessairement, au moins jusqu'à ce jour, son extension superficielle, soit la création de nouvelles aires géographiques : en ce sens, la loi du progrès dans la vie des espèces et l'histoire des sociétés est donc directement contraire aux tendances, que pour ma part je considère d'ailleurs comme précieuses, de MM. Barrès, Maurras et Rouart.

Il y a un troisième facteur essentiel de déracinement mésologique : la variation mésologique spontanée, c'est-à-dire la modification, par un agent de nature ou de culture, mais dont l'action est indépendante de la volonté de l'espèce, du milieu auquel elle était adaptée.

Contrairement à ce que croit M. Rouart, ce facteur de déracinement a une importance énorme. L'évolution de la chaleur tellurique, pour ne citer qu'un exemple, modifia complètement la nature et la répartition de la flore et par suite de la faune. Tout changement d'une espèce atteint les espèces circonvoisines. Dans les sociétés humaines, la découverte d'une mine, en détournant d'exploitations moins productives le capital, oblige la main-d'œuvre à venir s'agglomérer autour de la mine. Prétendre que les masses ainsi déplacées constituent une infime minorité est puéril : autant vaudrait nier l'importance de la race blanche en Amérique. L'histoire du déplacement des espèces est l'histoire même de la civilisation (16). L'industrialisme nécessairement croissant entraîne le déracinement nécessairement croissant des populations. Si le troupeau urbain vient du troupeau rural, on peut dire que, à un certain point de vue tout au moins, le déraciné est ici supérieur à l'enraciné : les moyennes craniologiques comparées fournies par l'anthropologie sont à l'avantage de l’habitant des villes.

On diminue l'importance prépondérante de la variation mésologique spontanée comme facteur de déracinement, en paraissant croire que celui-ci est généralement lié àdes dispositions intérieures, de l'ordre mental, sentimental, ou moral, comme serait par exemple le goût de la liberté ou celui de la nouveauté. Cette erreur perce un peu partout. Elle est tellement peu fondée, que dans bien des cas nous voyons l'émigrant, qu’on suppose d'humeur vagabonde, perdre volontairement, par le fait même de son changement de résidence, la qualité de libre, pour tomber dans celle de serf privé du droit d'aller et de venir. En voici un exemple remarquable emprunté au célèbre Molineus (17) : « Des événements récents nous ont montré la mainmorte tenant lieu de refuge et d’asile contre la tyrannie. Dès le temps de François Ier, ces exactions que l'on nomme tailles, inventées plusieurs siècles après le règne de Charlemagne, et consenties d'abord comme temporaires, furent augmentées avec excès ; tellement qu'une multitude nombreuse, chassée de Picardie et de Normandie par les extorsions des justiciers et des agents fiscaux, ne pouvant supporter de telles charges, se vit forcée de chercher d'autres terres que celles du royaume ; fuyant cette désastreuse oppression, ces hommes rencontrèrent une barbarie non moins grande ; car, en s'établissant dans les forêts et dans les déserts des Séquaniens [qu'on appelle la Franche-Comté (18)], pour les mettre en culture, ils ont été réduits à la condition de servitude que l'on nomme mainmorte. Ces choses, honteuses pour la France, se sont passées en 1556 et je les ai vues. »

Il est certain que plus d'une fois les lois ont favorisé le déracinement d'une manière excessive et néfaste. Les excès de centralisation sont d'ailleurs, nous sommes bien obligés de le constater, autant imputables à la monarchie qu'aux Jacobins. La France, disait Law, est gouvernée par trente intendants. Dans divers de ses écrits, M. Maurras semble méconnaître cette vérité. C'est cependant un témoin peu suspect, Alexis de Tocqueville, qui dit : « Sous l'ancien régime comme de nos jours, il n'y avait ville, bourg, village, ni si petit hameau en France, hôpital, fabrique, couvent, ni collège, qui pût avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières, ni administrer à sa volonté ses propres biens. Alors comme aujourd'hui l'administration tenait tous les Français en tutelle ; et si l'insolence du mot ne s'était pas encore produite, on avait du moins la chose (19). »

Parmi les lois engendrant le déracinement, je citerai les nombreux partages de biens communaux provoqués par le législateur au XVIIIe siècle et les lois du 14 août 1792 et du 10 juin 1793, qui accentuèrent les mêmes tendances. Citons aussi la loi des 28 septembre, 6 octobre 1791 qui, « s'inspirant d'idées absolues qui n'ont rien de commun avec l'histoire et avec la marche réelle de l'humanité » (20), proclama le principe : « Le droit de clorre et de déclorre ses héritages résulte essentiellement de celui de propriété et ne peut être contesté à aucun propriétaire. » Cette dernière loi est cependant justifiable à d'autres égards. Comme l'abolition du droit de retrait lignager, celle des communautés taisibles et celle, qu'elle entraînait, des droits de vaine pâture et de parcours, elle favorisait le déracinement, mais correspondait à d'inéluctables besoins économiques nouveaux.

 

V

Le point de vue zootechnique

 

Le point de vue zootechnique introduit dans la querelle est tout àfait faux. On ne peut rien tirer, au point de vue de la connaissance, d'une métaphore qui consiste à comparer une société humaine à un troupeau domestique. Une bête domestique, un mouton, par exemple, n'est rien d'autre qu'une petite usine destinée à fabriquer de la viande, de la laine, du lait, etc. Une société humaine, au contraire, n’a d'autre but que la consommation ; la conservation sociale même n’est ici qu'une forme prévoyante de la consommation. Pour te troupeau considéré en lui-même, tout était causalité ; ici tout est subordonné à la finalité.

Suivons cependant M. Rouart sur le terrain où il a voulu porter la question. Contrairement à sa proposition, il y a des exemples d'espèces domestiques améliorées par le changement d'aire géographique. Parmi les bovidés taurins la variété meusienne de mon pays, assez médiocre, fournit, au plateau de Herve, des sujets excellents, supérieurs comme aptitudes laitières à ceux mêmes situés au bord d’un cours d’eau.

Parmi les ovidés ariétins, les southdowns dépassent toutes les autres bêtes ovines pour la perfection des formes, la précocité, l’ampleur du corps, la finesse du squelette. Ces bêtes sont originaires du comté de Sussex. Les éleveurs de southdowns en France, cependant, ne le cèdent en rien à ceux d’Angleterre.

La race du Danemark, dont l'aire s’étend de l’Islande et de la Norvège jusqu'en Espagne, gagne en taille et en développement, lorsqu'elle pénètre dans les polders des Pays-Bas.

On pourrait multiplier ces exemples indéfiniment. Bornons-nous à nous en rapporter à l’autorité de Sanson (21), qu'invoque M. Rouart : « Il y a toujours avantage pratiquer à exploiter les individus ou les sujets d’une race dans un milieu supérieur, sous le rapport de la fertilité ou de la puissance alimentaire, au milieu naturel et à l'aire de cette race. »

N’oublions pas, en étudiant d'autres opinions de Sanson, qu'il réagissait contre les néo-partisans de Buffon, lequel (22) croyant avec la Bible à l'origine orientale de tous nos animaux domestiques, voulait remédier à leur prétendue dégénérescence par des croisements systématiques les retrempant sans cesse à leur source.

Il convient d'ajouter que l'opinion d'Agassiz, expliquant la dualité des aires d'une même espèce par une simultanéité de manifestation originelle, est aujourd'hui universellement abandonnée au profit de l'explication par le transfert.

Que reste-t-il donc de l'argument zootechnique?

Il est évident que des animaux, domestiques ou non, isolés ou grégaires, adoptant une aire géographique nouvelle et différente sont obligés, et leurs descendants, à des efforts plus ou moins considérables pour s'adapter au milieu nouveau. D'où, élimination des plus faibles, et, au point de vue spécial de l'éleveur, déchet, perte de plusieurs individus, transformation des descendants des survivants dans un sens qui peut être excellent pour l'animal, mais qui souvent contrarie l'éleveur. Ainsi il est désagréable pour un éleveur russe qui a payé 200 francs un coq anglais pourvu d'une crête magnifique, de plumes étincelantes, et d'autres enviables accessoires, de voir tourner les descendants dudit et de ses conjointes à l'état de vulgaires poules russes... qu'un renard ne distinguerait même plus de la tonalité générale du steppe. Conclusion : il faut être prudent en matière d'élevage, s'entourer de tous les renseignements et de toutes les garanties convenables avant d'annexer à sa ferme des sujets nouveaux. Mais la conclusion n'est pas extensible a priori àd'autres ordres de phénomènes.

Qu'est-ce qu'un mouton, pour l'éleveur ? Exclusivement, nous l'avons dit, une petite usine agricole, destinée à fabriquer au moindre prix de la viande et de la laine. Lors donc qu'on parle d'un « bon et sain troupeau » d’hommes, on fait une comparaison qui ne pourrait devenir une assimilation qu'à la condition qu'on démontrerait au préalable que l'excellence et la santé chez l'homme consistent exclusivement dans la production machinale d'un maximum de valeurs économiques, avec le minimum de consommation. Il nous paraît inutile d'insister (23).

 

VI

Déracinement en fonction du progrès comme intensité

a) point de vue négatif ou régression des fixes

b) point de vue positif

 

La zoologie nous donne de nombreux exemples d'animaux d’espèce mobile qui, ayant choisi un milieu fixe, dégénèrent. C'est le cas d'une foule de parasites : ainsi, Saculina Carcini, parasite de Carcinus Moenas, dès qu’elle s'est fixée sur son hôte, tombe de la dignité de crustacé au rang de végétal inférieur (24). Ce qui est vrai des individus ne l'est pas moins des colonies. « Il y a, en particulier, deux circonstances qui ont eu une influence prépondérante sur le sort des colonies : ou bien l'individu qui les a fondées a conservé la faculté de vivre d'une vie vagabonde et s'est mis à ramper sur le sol ; ou bien, arrivé à une période variable, du reste, de son développement, il a perdu cette faculté et a dû se résigner à se fixer sur quelque corps étranger où il est demeuré à peu près immobile pendant le reste de son existence. Dans le premier cas, il s'est trouvé mécaniquement forcé, pour ainsi dire, de constituer ces colonies linéaires dont les transformations ont produit les groupes les plus élevés du règne animal : annelés, articulés, mollusques et vertébrés. Dans le second cas, l'individu primitif a produit des colonies irrégulières, aux formes généralement indéterminées, telles que les colonies d'éponges, de polypes hydraires, de bryozoaires et d’ascidies (25). De même, dans les sociétés humaines, lorsqu'au IXe siècle de notre ère nous voyons, une foule d'individus perdre la liberté d’aller et de venir (perte qui fut en bonne partie causée par le fait que ce droit était devenu pour eux de fort peu de prix), leur évolution vers l'immobilité s'accompagne d'une notable déchéance économique et d'une insécurité dépressive.

Sur le déplacement comme condition du progrès des individus, je ne dirai qu'un mot : voyages et pèlerinages furent de tous temps liés à toute ascèse (26). C'est ce que M. Gide a fort bien compris. Dans la pratique, il ne me paraît pas que MM. Barrès, Maurras et Rouart rejettent ce principe. Nous en sommes fort heureux, puisque c'est à son application que nous devons Amori et Dolori Sacrum et Anthinea. M. Rouart invoque l'avis de Léon Tolstoï. Un des principaux disciples de celui-ci, M. Burikoff, de Genève, nous disait naguère que le seul état, pour ainsi dire, que pût adopter un chrétien (chrétien équivalant dans la pensée de Tolstoï à type idéal de l’homme) était le vagabondage, Nous ne croyons pas que cette opinion soit fort éloignée de celle du comte Tolstoï. On a généralement considéré comme une forme de l'intensité de la vie la Sehnsucht allemande, le vagabondage des héros slaves de M. Gorki, celui des tramps américains, ainsi que les caravanes de marchands, inspirés par un esprit individualiste, dans l'Inde, en Asie antérieure et dans notre moyen âge.

Dans la vie des peuples, le progrès comme intensité est en très grande partie une question de moyens de transport à l'intérieur comme à l'extérieur, une question de locomotion. Un homme qui ne parle qu'un idiome peu véhiculaire, comme le flamand, le letton, le breton, le basque, est de toute nécessité réduit à la mentalité inférieure d'un paysan. Lorsqu'une tribu ne possède point de bêtes de somme, il y a beaucoup de chances pour qu'elle soit fort voisine de l'anthropophagie, comme la plupart des tribus africaines, et il est certain qu’elle pratiquera l'esclavage avec tous ses corollaires. Lorsqu'une nation possède énormément de chevaux, comme la Russie, il y a des chances pour qu'elle soit fort voisine de la barbarie, parce qu’avec plus de chemins de fer elle aurait vraisemblablement moins de chevaux. L'histoire de la civilisation n'est pour beaucoup que l'histoire des réponses successives à cette question : A quelle distance de notre habitation pouvons-nous, nous rendre en âne journée (27) ?

Entreprendre, comme M. Goblet d'Alviella l’a fait pour les symboles, (28) l’histoire des migrations d'une invention sociale quelconque, c’est le plus souvent faire l'histoire même de cette invention. Le développement de l’« internationalité » même, avec les expositions internationales, les banques de crédit international, les tarifs internationaux pour les postes, les télégraphes et les chemins de fer, les traités internationaux pour les extraditions, pour le droit commercial, pour les usages de la guerre, pour les monnaies, les tribunaux internationaux et les sociétés financières internationales sans nombre, est aujourd'hui la condition du développement de toute nation, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. L’extension des communications d’homme à homme met à notre portée juridique des biens de plus en plus nombreux, de plus en plus éloignés de nous. Jadis, il fallait habiter sa terre ou sa maison, et l’on ne concevait le communisme, l'indivision, qu'entre parents on entre voisins, entre personnes rassemblées sous un même toit, ou enfermées dans un même rempart. A présent, l’indivision existe entre tous les actionnaires co-propriétaires du canal de Suez, disséminés sur tous les points du globe, entre tous les citoyens de nos Etats grandissants, co-propriétaires du domaine public répandu sur le territoire de la métropole et des colonies. De même, s'il s'agit d'une religion ou d’une langue, de plus en plus nous, la possédons en commun avec des hommes de plus en plus éloignés de nous, alors qu'autrefois une même langue n'était parlée que par deux on trois familles contiguës.

 

VII

Conciliation du point de vue individualiste

et du point de vue grégariste par l’enracinement subjectif

 

Ce qu'il y a d'excellent dans les vues de M. Rouart, interprète en cela d'une heureuse réaction qui commence à se dessiner dans la jeunesse contemporaine, c'est qu'il s'intéresse à la vie grégaire.

Nous sommes de ceux, nombreux aujourd'hui, — trop nombreux peut-être, hélas ! si l'on en juge aux ravages exercés par cette idée dans des consciences mal préparées —, qui pensons que l'aboutissement du monde est dans les individus. Nous ne pouvons nous satisfaire, toutefois, d'aucune des formes données jusqu'à présent à cette idée. Néanmoins, encore même que l’on n’admettrait comme satisfaisante et définitive aucune de ces formes, telles par exemple que la fameuse maxime ibsénienne : « L'homme fort, c’est l'homme seul », on peut, sans éclectisme, concéder à l'influence de chacune d'elles une part d'utilité, comme à la signification de chacune quelque part de vérité. Il en est cependant par lesquelles on s’engage dans de singulières absurdités. Supposons, pour prendre une des plus extrêmes, la proclamation, avec Nietzsche, du caractère unilatéral de l'éthique, c'est-à-dire l’existence et la nécessite d'une éthique des « maîtres » répudiant toute solidarité avec la morale des « esclaves », et par conséquent ne cherchant même pas à modifier celle-ci. Dans ce système (29) on veut supprimer tout rapport moral du « surhomme » avec la foule ; quant à la question des rapports des surhommes entre eux, elle ne paraît pas se poser, soit que l'urgence fasse défaut, soit que l'ordre esthétique doive les dominer tout entiers. Pas de rapport moral avec la foule ne supprime pas, certes, tous rapports : on peut exploiter la foule, on peut même, à la rigueur, se laisser exploiter par elle, il suffit qu’on n'attache à ces relations aucune valeur morale. Le juste et l'injuste n'existeront pas. Surtout, on se gardera de tout sentiment de pitié. En somme, le surhomme constituera, dans l'ordre de l'éthique, une sorte de monade.

Toutefois, comme la vérité est plus puissante que les systèmes, il faudra bien que cette monade mette d'accord ses sentiments avec sa conduite morale, ou plutôt avec son absence de conduite morale. La décision par laquelle le héros, ou prétendu tel, ira s'évertuant à supprimer toute moralité dans ses rapports avec la foule, doit être basée sur un jugement, une appréciation, et cette appréciation sera nécessairement méprisante pour la foule, ou, ce qui revient au même, pour la morale, œuvre et caractéristique de la foule. En conséquence, le héros pratiquera le mépris de la foule. Mais le mépris est un sentiment, comme tel il a nécessairement une valeur, il accroît ou diminue la vitalité de celui qui l'éprouve ; par conséquent, il constitue un objet de morale, que dis-je ! Il devient lui-même une morale, avec toutes les suites qu'on voulait s'interdire.

Que si donc, comme cela est désirable, des individus s'élèvent super turbam, impossible néanmoins qu'ils n'entretiennent pas de rapports moraux avec cette foule. Que ce rapport s'exerce dans le sens de la pitié, de la justice ou du mépris, ce peut paraître indiffèrent en soi ; mais constatons qu'il y a rapport. Quel rapport le surhomme va-t-il préférer ? Je l'ignore, et pour cause. On voudra bien, toutefois, nous permettre d'observer que, si le nombre des combinaisons du mépris comme élément de prosopopées n'est pas près d'être épuisé, et si ce sentiment témoigne souvent chez ses adeptes d'un désintéressement qui les honore, en ce sens qu'on ne voit pas très bien en quoi ils se distinguent de l'objet auquel ils l'appliquent, il y a lieu de constater que ses manifestations sont en général liées à quelque pauvreté intellectuelle (30), comme dans le cas de Nietzsche, qui n'échappe à la monotonie que par l'auto-contradiction.

Le progrès du troupeau est utile au progrès de l'individu. Désirer le premier de ces progrès, en tant qu'il ne fait pas obstacle au second, est une forme nécessaire de l'activité morale de l'individu et une condition de son équilibre interne. Soit que l'on pense avec Herbert Spencer que « la production du type le plus élevé de l'homme suit seulement pari passu la production du type le plus élevé de la société » (31), soit qu'au contraire on attribue avec sir Alfred Lyall (32) une influence prépondérante à l'action individuelle des héros, on ne peut nier l'existence de courants entre ces deux pôles de toute civilisation, la foule et l'individu. Dès lors, l'individualisme ne doit point exclure le grégarisme.

Ce grégarisme lie-t-il l'individu à son espèce jusqu'au point où l'affirme M. Barrès ? « La plante humaine, dit-il, ne pousse vigoureuse et féconde qu'autant qu'elle demeure soumise aux conditions qui formèrent et maintinrent son espèce durant des siècles. » Il est difficile de répondre à cette question, parce que nous savons pas ce que c'est qu'une espèce humaine. Si je suis cordonnier et Croate, mon espèce est-elle celle des cordonniers ou celle des Croates ? Celle des Croates, voudra peut-être bien me répondre M. Barrès. Pourtant, la vie du savetier croate diffère peut-être moins de celle du savetier tartare que de la vie du médecin d'en face. Nous ne savons pas davantage à quelles conditions nous aurions dû demeurer soumis, entre toutes celles que nous abandonnâmes après en avoir vécu pendant des siècles. Seront-ce les forêts et les marécages ? Sera-ce le druidisme ? Sera-ce l’édit de Caracalla, ou bien la coutume féodale ? Sera-ce la langue de Louis le Germanique ou bien celle d'oïl ? Sera-ce le commerce au comptant, l'industrie sans machine à vapeur, l'agriculture sans engrais chimiques ? Enfin, la condition séculaire de notre espèce, n'est-ce pas de nous mouvoir, de voyager, d'émigrer, de coloniser et d'imiter toutes les espèces différentes de la nôtre ?

La condition essentielle de notre espèce, c'est, j'y consens bien volontiers, de recevoir l'héritage des morts ; mais le propre de cette masse sans cesse accrue et différente d'héritages successifs est de précipiter toujours davantage notre marche vers l'inconnu de demain, qui bientôt à son tour ira se joindre aux forces toujours actives du passé et modifier leur action. Aussi la métaphore de M. Barrès est-elle trompeuse : l'humanité, individu ou espèce, n'est pas une plante, c'est un organisme locomoteur aiguillé par la mort.

Est-ce a dire que nous soyons aiguillés par la fatalité ? Telle n'est pas ma pensée. Le passé comme l'avenir est toujours ouvert, il se transforme au fur et à mesure que nous y entrons et nous ne sommes pas moins ses pères que ses fils. Au surplus, ne se modifie-t-il pas en nous chaque fois que nous nous modifions nous-mêmes, et ne se transforme-t-il pas selon la connaissance que nous en prenons ? Je l'ai appelé « mort ». Ne dirons-nous pas mieux qu'il est la forme la plus puissante de la vie ? On a nommé tradition le mimétisme du passé, on a nommé mode le mimétisme du présent. Comment nommera-t-on le mimétisme de l'avenir, sinon génie ? Et cette faculté maîtresse de l'homme, le génie, ne s'implique-t-elle pas aussi dans cette création du passé, œuvre de l'histoire, de la philologie, de l'anthropologie, de l'archéologie, qui a élargi la réalité du temps jusqu'au delà de toutes les légendes et de tous les mythes, et, comme on l'a dit, nous permet de connaître mieux que la reine de Saba la sagesse du roi Salomon, mieux qu'Alexandre l'empire d'Alexandre lui-même ?

Loin de nous donc l'intention de ceux qui, sous le prétexte d'augmenter la dépendance du fils au père, de l'individu à l'espèce, se plaisent à étendre le domaine de la fatalité parmi les hommes. La vie va quelquefois plus bonnement. Ne nous montre-t-elle pas, présidant au réveil de chaque nationalité, celui-là précisément que sa naissance semblait devoir écarter de l'œuvre entreprise et des sacrifices au prix seul desquels les destins la couronnent ? N'était-il pas Allemand, Strossmayer, le grand apôtre des Jougo-Slaves ? Slave, Kossuth, le plus éclatant représentant du magyarisme ? Allemand, Rieger, le principal promoteur du mouvement tchèque ? Enfin, le flamingantisme ne trouve-t-il pas dans Conscience, fils d'un père français, son plus éminent initiateur (33) ?

Ainsi donc, s'il est vrai, comme nous le pensons, que la plus puissante synthèse historique soit la patrie, étendue en profondeur dans le temps, en largeur dans l'espace ; que sa force en profondeur et l'action de cette force sur chacun de nous augmentent de plus en plus ; que le développement de la patrie, nécessaire à la vitalité de ses fils, ne l’est pas moins aux destinées de l'univers, au point qu’on (34) a pu dire avec raison que le meilleur moyen qu'un Français, par exemple, ait de servir l'humanité reste encore de commencer par être un bon Français ; d'autre part, il n'est pas moins vrai que ni le fatalisme, ni l'exclusivisme ne sont dans l'ordre du plus grand bien pour la patrie ni pour la vie grégaire.

Au fur et à mesure, au contraire, que croîtra la puissance en profondeur de la patrie, celle-ci deviendra la résultante de forces de plus en plus humaines, et, se dégageant de plus en plus des fatalités naturelles, d'un même mouvement, elle envahira davantage l'être intérieur et permettra de plus en plus à ses enfants la conciliation de la vie individuelle et de la vie grégaire par la coordination subjective, dans la connaissance ou dans l'inconscient, des nécessités de ces deux formes, et par l'adéquation culturelle croissante de l'individu à elle-même.

Grégarisme ou individualisme, elle favorise l'un et l'autre. S'il est vrai que la nature n’atteint au durable qu’à force de détruire l'éphémère, la patrie réalise par une masse énorme d'expériences contradictoires l'idée, ou la préidée infiniment obscure, qui vivait téléologiquement en elle. La patrie ne trouve son essence ni dans la langue, ni dans la race, ni dans le droit, ni dans l'unité politique, ni dans les religions, ni dans la culture, ni dans la richesse commune : elle est faite de tout cela. A la diversité et à l'étendue des éléments dont elle s’organise en leur communiquant sa vie profonde et dont elle agrandit l'individu, celui-ci ne peut s'adapter harmonieusement par nul moyen si parfait que sa propre connexion intime avec l'unité de la patrie : de même que l’embryogénie répète, avec une énorme accélération (tachygenèse), la généalogie de l'espèce, de même l'individu, par l'acquisition de l’esprit de la patrie, reproduit, à son personnel profit, le long travail d'assimilation qu'elle dut accomplir sur chacun de ses éléments historiques. — Pour se réaliser, tout individu a besoin de s'incarner dans une modalité relative ; un sol le supporte, une voix l'exprime, mille personnes l'entourent, auxquelles chacun de ses gestes l'agrège. Et quelle modalité élire où s'engendrer, sinon celle par qui tous les siècles passés, en lui, vivant, irrésistiblement convergent ?

 

(1) Apollonii Rhodii Argonauticorum  Libri IV. Graece cum versione lat. scholiis grr. commentario indicibus edidit Christianus Daniel Beckius. Lipsae, apud E.B. Schwickertum, CICICCCXCVII, p.6, Argumentum.

(2) Ils habituent à croire qu’on peut aborder le point de vue sociologique sans la discipline préalable et l’aide constante de toutes les sciences fondamentales. Ils introduisent un esprit de passion dans des études difficiles. Ils surchargent la science d’hypothèses. Ils contribuent, comme l’a déploré M. Vacher de Lapouge, à la frapper de discrédit dans l’esprit du public.

(3) Cf. Harald Höffding, Jean-Jacques Rousseau und seine Philosophie, aus dem Dänischen übersetzt. Stuttgart, 1897.

(4) Carlyle, Les héros, trad. Isoulet.

(5) On accordera que cet élément est surtout, et à toutes les époques, le sentiment. Nous n’entendons nullement, d’ailleurs, dans cette affirmation, nous rallier aux vues par lesquelles Léon Tolstoï, lui-même sous l’influence de Rousseau, prétend dénoncer dans le phénomène esthétique une simple communication des sentiments, à l’exclusion de tout sentiment spécifique de beauté (Tolstoï, Qu’est-ce que l’art ? trad. Wyzewa, Perrin).

(6) J’ouvre le chef-d’œuvre du principal disciple de Rousseau (Paul et Virginie, édit. Charpentier, p. 164) et je trouve que « faire des livres est la fonction la plus auguste dont le Ciel puisse honorer un mortel sur la terre ». Cette phrase, aujourd’hui banale, eût été impossible avant le XVIIIe siècle. Rappelons aussi que la dernière, historiquement, des écoles littéraires de la France, le naturisme, reçoit sa principale influence de Paul et Virginie. Cette école pousse plus loin que les précédentes, y compris le romantisme, l’héroïsation, pour ainsi parler, de l’homme de lettre (voir les œuvres de Saint-Georges de Bouhélier).

(7) Joigniez, comme contre-partie de notre explication, Tocqueville, Ancien Régime, chapitre intitulé : « Comment, vers le milieu du XVIIIe siècle, les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays. »

(8) G. Tarde, La Transformation du Droit, Alcan.

(9) On fut un jour amené à dire devant un peintre, homme fort inculte, et qui peignait fort bien le paysage wallon, que les couleurs n’existent point. Cette affirmation, qui ne serait exacte qu’à condition qu’on distinguât entre le sujet et l’objet, et qui en tant que paradoxe manquerait à coup sûr de vivacité, fit sur l’auditeur une impression profonde. Il s’indigna et, pressé de questions sur la cause de sa colère, il émit plusieurs objections qu’il abandonnait presque aussitôt, pour en venir enfin à la raison qui lui tenait au cœur : nous venions de lui paraître démoralisant. Le jugement porté par cet artiste n’est-il pas une collaboration à ce que dit Comte, dans sa Synthèse subjective, sur l’action du fétichisme dans les sociétés modernes ?

(10) Les questions soulevées par la Querelle sont scientifiquement insolubles à l’heure actuelle. On n’y verra clair qu’à l’aide d’une série d’enquêtes patientes et bien délimitées, comme celle entreprise par l’Institut de Sociologie (Instituts Solvay, parc Léopold, Bruxelles) sur « L’influence de la vie urbaine sur la dégénérescence des enfants jusqu’à la quatrième génération ».

(11) Les célèbres découvertes de Darwin dans la flore sont confirmées par ce que nous savons du règne animal. « Même chez les animaux inférieurs, dit Spencer (Principes de biologie, t.I, p.265), où il n’existe aucune différenciation de sexes, nous avons de bonnes preuves que dans les formes supérieures, l’union ne se fait pas entre les cellules spermatiques et les cellules germinatives qui se sont développées dans le même individu, mais entre celles qui se sont formées dans des individus différents. » Chez divers hermaphrodites, les Pyrosomes, les Pérophores, et autres mollusques supérieurs, les œufs et les spermatozoïdes mûrissent à des époques différentes ; chez les annélides, leur position respective les empêche d’entrer en contact.

(12) On pourrait ajouter à leurs enseignements les indications de la physique et de la chimie. Le plus haut de la matière (la matière organique) est fourni par l’union des corps qui présentent entre eux les plus grands contrastes chimiques. De tous les éléments connus, le carbone offre la plus grande cohésion atomique, l’hydrogène, l’oxygène et l’azote la plus petite. Hormis le fluor, aucune substance ne possède autant d’énergie chimique que l’oxygène, tant au point de vue de la multiplicité que de l’intensité de ses affinités ; le maximum d’inertie chimique, au contraire, appartient à l’azote. Enfin, au point de vue physique de la mobilité moléculaire, il est à remarquer que l’oxygène, l’hydrogène et l’azote ne nous sont connus qu’à l’état gazeux. Le carbone n’est connu qu’à l’état solide, mais encore ce corps est-il allotropique.

(13) Schopenhauer.

(14) Dans un autre domaine, Pascal exprimait une pensée assez voisine de la nôtre, lorsqu’il disait que l’âme n’est point grande pour avoir abouti à des points divers et extrêmes, mais pour en avoir empli la distance. Cette idée est une sorte de transposition de l’apophtegme Non in commotione Dominus comme la nôtre du Natura non facit saltus.

(15) Je demande qu’on ne voie dans ce mot de progrès rien de téléologique.

(16) Victor Helm, Kulturpflanzen und Haustiere, édition Schrader. Berlin, 1902.

(17) Cité par Championnière, De la propriété des eaux courantes, p. 493, note I.

(18) Non encore française.

(19) Ancien régime et révolution, livre II, chapitres II et III. L’opinion de Tocqueville est partagée par Taine, Origines de la France contemporaine.

(20) Viollet, Histoire du droit civil français, p. 558.

(21) Sanson, Zootechnie, t.II, p. 164. 3ième édition.

(22) Buffon, Discours sur la dégénération des animaux.

(23) D’une manière générale, ajoutons cependant qu’on se fait souvent une idée assez inexacte de ce qu’est l’influence des milieux. Pas deux faunes marines plus dissemblables que celles des rivages est et ouest de l’isthme de Panama. Ailleurs, au contraire, nous trouvons des aires de latitude très éloignée, très dissemblables géologiquement et météorologiquement, occupées par des faunes proches parentes. Le pleuracanthus des terrains dévonien et carbonifère ne diffère pas plus des requins actuels que ceux-ci ne diffèrent entre eux.

(24) Van Beneden, Parasites et commensaux. Paris, Alcan.

(25) Edmond Perrier, Les colonies animales et la formation des organismes. Masson, p. 714.

(26) A vrai dire, plusieurs ascètes, et notamment saint Augustin, ainsi que l’auteur de l’Imitation dans le célèbre passage : « Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre, les éléments ; or, c’est d’eux que tout est fait… » (I, XX, 8), blâment le goût des voyages, mais c’est en tant, non qu’ils sont voyages, mais que la condition du voyageur participe de la vanité commune à toutes les conditions terrestres.

(27) Cf. Wells, « Anticipations » (Mercure de France).

(28) Goblet d’Alviella, La migration des symboles. Paris, Leroux, 1891.

(29) Malgré l’incohérence de Nietzsche au point de vue logique – incohérence admirée par ses disciples – ses idées forment une sorte de tout auquel on peut donner sans superfétation le nom de système.

(30) Loin de nous d’ailleurs l’intention de rendre le nietzschéisme responsable des nombreux et bons petits « rentrons dans notre sur home » qui s’appliquent aujourd’hui à le propager dans les salons « qui donnent le ton », c’est-à-dire dans ceux dont la conversion succède immédiatement à celle des brasseries.

(31) Spencer, Morale évolutionniste. Paris, 1885, p. 63.

(32) Lyall, Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l’Extrême-Orient.

(33) [notes illisibles]

(34) [notes illisibles]

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