Le Midi fédéral

Marc Lafargue

Lettre d’un Languedocien sur Maurice Barrès

A André Gide

 

Je suis heureux, mon cher André Gide, de vous voir admirer le beau livre de Maurice Barrès : Au service de l'Allemagne. Il me plaît de savoir que ces magnifiques méditations sur Sainte-Odile, sur les  paysages et les morts de l'Alsace ne vous ont pas laissé sans enthousiasme. Il m'est surtout agréable que vous ayiez participé à la thèse de Barrès : cultiver l'énergie et la particularité alsacienne, conseiller le racinement aux descendants des familles françaises, renoncer à leur prêcher l'émigration. Je suis enfin touché, cher Gide, que vous ayiez senti toute la grandeur de l’acte de ce jeune soldat qui préfère servir sous l'uniforme allemand, pour ne pas se priver des avantages alsaciens qui sont ce qui lui reste de son ancienne patrie, que de passer la frontière et de venir en France où il serait un déraciné. Mais, cher Gide, votre conclusion. je le crains bien, est loin d'être juste, quand vous nous dites que le racinement, le culte des morts et de la tradition, le régionalisme enfin ne sont nécessaires qu'en Alsace et quand vous en niez l’utilité pour les autres provinces françaises. Vous m'opposez le Calvados, laissez-moi vous parler du Midi.

  Ici, mon cher Gide, ce ne sont pas les Allemands qui nous menacent, mais des barbares plus dangereux pour la culture française. D'ailleurs, Barrés le sait. Je vous en prie ; ouvrez le petit livre des Lézardes. Vous y trouverez le problème du racinement présenté à un point de vue qui n'est pas lorrain ; mais où un languedocien et un socialiste, comme moi, écœuré par la politique radicale, trouve un magnifique réconfort. Mais que ne venez-vous à Toulouse, pour quelques jours seulement, car vous souffririez bientôt de tout ce qui nous opprime. Nous nous promènerions au milieu d'admirables paysages. Je vous parlerais avec colère de nos ennemis qui sont ceux de la France. Vous souririez, mais je crois que vous me comprendriez, quand je vous parlerais de notre campagne pour la défense de l’Hôtel d'Aussargues et de la lutte que nous livrâmes aux barbares. Puis nous pousserions plus loin notre conclusion et, je le crois, vous ne seriez pas loin de penser avec moi : ceux qui ne respectent ni les paysages ni les monuments ne connaissent pas la patrie et sont indignes du commandement.

  Une maison menacée nous montrerait d'autres menaces pour notre pays.

  Je viens de connaître, mon cher Gide, une année d'angoisse. Je le sais ; vous êtes passé à Toulouse, voici quelques années, mais, peut-être trop vite. Toulouse s'est tellement enlaidie, depuis dix ans, grâce à l'administration du parti des Déracinés, que vous n'aurez pas eu le courage de chercher nos vieux hôtels de la Renaissance où la brique s’allie à la pierre, où des cours charmantes ou sévères nous enferment dans un cadre de souvenirs. Un des plus beaux date de la fin du quinzième siècle. C’est un lieu émouvant. Que n'ai-je pu vous le montrer ! Un vieux puits dort sous de grands arbres et les murs, la haute tour, le silence, en font un des beaux lieux de la France. Vous êtes, il est vrai, Normand. Vous trouveriez, peut-être, mon enthousiasme trop vif. Je ne souffrirai pas, sachez-le, votre contradiction pas plus que si vous doutiez des qualités de mes parents. Là, vers mes dix-huit ans, je compris la beauté de la Renaissance, sous une figure toulousaine, que je ne retrouve pas ailleurs. Là, je détestai ces artistes toulousains d'aujourd'hui et leur esprit si vulgaire. Là, je souffris jusqu'à la honte d’être de ce pays des arrivistes et des ténors ; mais là, aussi, avec quelques amis, nous prîmes conscience de notre fierté en même temps que de nos dégoûts. Vous comprendrez ma douleur quand je vous dirai que le Conseil municipal veut détruire cette maison. Vous le voyez, mon cher Gide, la France est aussi menacée en Languedoc qu'elle peut l'être en l'Alsace. C'est pour moi un sujet de respect pour les années allemandes, lorsque les soirs de juin me ramènent à Versailles qu'il faut voir dans cette grandeur royale de la lumière, qu'elles aient respecté ce lieu qui est un des plus admirables du monde. Les politiciens du Midi ne seraient pas capables de respecter ainsi les legs de l'humanité. C'est que, voyez-vous, ils sont comme des barbares au milieu de nous et leur esprit primaire et simpliste ne peut comprendre la grandeur des traditions. Aussi, mon cher Gide, comme en défendant cette maison, qui était pour nous un symbole, nous ne pouvions nous empêcher d'être avec Barrès et de goûter cette sensibilité qui est comme un tonique. Je crois que vous comprendrez comment au milieu de nos [mot illisible], Barrès nous fut utile. Quant à moi je goûtai avec plénitude, l'accord de son œuvre. J’admirai, ce que vous lui refusez, qu'elle se [clôt] ainsi d'un bout à l'autre. Le même réconfort que je prenais dans ces méditations de Sainte-Odile je les retrouvai en revenant àBérénice. Il n'y a pas de livre que j'ai plus aimé. Ch. Martin qui ne comprend pas la magnifique désolation d'Aigues-Mortes, est notre ennemi. Il ignore qu'il y a des vérités languedociennes et que notre activité n'est possible que dans le sens où elle aide notre race. Barrès, il est vrai, pour se donner plus de [race], a donné quelque intelligence désintéressée à l'adversaire ; mais ce n'est qu'un jeu de son esprit. Je le vis en visitant quelques-uns de ces barbares. (Vous le verrez d'ailleurs un peu plus loin.) Quant aux Déracinés, je ne peux pas regretter que le sujet ait été pris, mais que n'ai-je pas eu la force d'exprimer moi-même ce que je savais de la déchéance de jeunes Toulousains à Paris ! Les jeunes héros de Nancy ne sont rien à côté de mes compatriotes, mais il faudrait le génie de Balzac pour montrer l'anéantissement pittoresque de leur vie morale dont ils ne sont pas responsables. Qu'est un homme contre un système et contre l’erreur d'un pays dont l'esprit toulousain n'est que la conséquence ? Vous comprendrez donc le goût de ceux qui ne participent pas à cet esprit, pour la pensée de Barrès et pour le Régionalisme qu'il a si bien illustré.

  Mais direz-vous, mon cher Gide, ce provincialisme ne va-t-il pas contre le mouvement même de la vie et les centralisateurs ne s’appuient-ils pas sur un ordre qui doit favoriser des transformations inévitables ? Ici, je vous arrête. Ecoutez cette histoire. Vous verrez comment une urgente question relative à l'enrichissement d'une région par l'utilisation de l'énergie électrique ne fut comprise que par les défenseurs d'une maison du quinzième siècle. Nous connûmes ainsi les liens qui unissent les traditions et les progrès, et dont Comte, avant Barrès, nous a légué les ardentes formules.

  Je ne connaissais pas M. X..., professeur à la Faculté des sciences. Je lui fus présenté le jour même, par le plus grand des hasards, où je me proposai, non sans scepticisme, de porter au chef des barbares, dont dépendait la vie de l'Hôtel d'Aussargues, une pétition qu'il ne pouvait pas comprendre (1). M. X... voulut se joindre à nous. Il avait l'habitude, et je ne peux vous dire combien ce trait me toucha, de s'arrêter, chaque matin, dans la cour de cette belle maison, lorsqu'il se rendait à son laboratoire. Il n'était pas un artiste ; mais il trouvait qu'il y avait une liaison supérieure entre cette maison et ses préoccupations. La conserver et donner de l'intensité à la vie régionale n'était-ce pas, dans le cadre provincial travailler pour l'humanité ! Il faut vous dire que M. X... s'efforçait de créer un laboratoire électro-technique qui aurait rendu des services extrêmes à notre région en initiant ouvriers et patrons aux maniements des récentes forces motrices. De suite, nous fûmes solidaires. M. X... nous conta ses déboires. Ses ennemis étaient les nôtres. Nous reconnûmes aussitôt ce Ch. Martin, dont Barrès nous a fait le portrait, qui vit de politique radicale, ne connaît pas les nécessités du pays, obéit aux comités politiques et ruine la France. Inutile de vous dire qu’il n’a de socialiste que le nom qu'il ajoute à celui de radical qui est le sien. Il n’a jamais songé, cela va sans dire, à socialiser les services municipaux. Comment voulez-vous que la nécessité économique du communalisme éclate aux yeux de celui qui ne sent plus la nécessité morale et française du Provincialisme ?

  Qu'un maître comme Barrès nous ait excité dans notre campagne française, je crois, mon cher Gide, que vous commencez à n'en plus douter et lorsque nous affirmâmes à ce maire stupide et borné, sorti des comités politiques, que les choses sont belles à leur place et qu'un hôtel à moitié éventré et vu dans une rue perdrait de son caractère, nous le sentions bien, nous défendions cette cause de la France et de la culture humaine contre ce vulgaire démocrate et nous sentions bien, ce qui est l'essentiel de cette thèse, que notre devoir est de sauver la culture des ancêtres pour la remettre à nos descendants. Ainsi dans ce petit domaine, nous défendions notre humanité.

  Echouerons-nous, mon cher Gide ? Cette belle maison tombera-t-elle ? Sa cour austère où l'on respire l'âme de la France, sera-t-elle dévastée ? Je suis allé la revoir et lui demander des enseignements, un peu dans le temps où vous lisiez Au service de l'Allemagne et où je ne pouvais m'empêcher de conclure contre vous à la nécessité française du Provincialisme.

  Notre culture française, si apte à concevoir l'universel, n'a pas une vie assurée. Il faut la défendre et cet attachement des provinciaux à leur terre qui, vous le convenez est nécessaire en Alsace, il faut le cultiver dans les autres régions et appuyer la vérité française sur d'autres vérités lorraines, provençales, bretonnes, languedociennes...

Je voudrais bien que vous le crûssiez, cher Gide.

 

(1) Ce barbare vient de mourir.

 

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