Mercure de France

15 Décembre 1932

 

Anonyme

 

[…] Ne lisais-je pas dernièrement dans des Pages de journal d'un très réputé confrère, cette déclaration ébaubissante ? « S'il fallait ma vie pour assurer le succès de l'U.R.S.S., je la donnerais aussitôt. » Cette phrase lapidaire mérite, en vérité, une petite analyse non plus quantitative mais qualitative. Laissons de côté le fait, sans doute négligeable, que le succès de l'U.R.S.S. a déjà dévoré des millions et des millions de vies d'hommes, de vieillards, de femmes et d'enfants, fusillades, massacres, tortures, famines, misères, et tout cela pour n'arriver qu'à l'insuccès le plus complet qui soit, le plan quinquennal, qui n'a d'ailleurs pu s'esquisser qu'avec les odieux capitaux des odieux capitalistes, étant en pleine faillite, et la pauvre Russie se trouvant acculée à une nouvelle famine plus effroyable que les précédentes. Prenons simplement l'offre généreuse du réputé confrère, et essayons de voir comment se construit l'hypothèse. Qu’on donne sa vie pour le gain d'une bataille, rien de plus compréhensible, mais qu'on la donne pour le succès d'une exploitation économique, on ne comprend plus. Si un capitaliste dûment fanatisé offrait sa vie au Crédit Lyonnais pour augmenter son dividende, le Crédit Lyonnais lui répondrait : que diantre voulez-vous que j'en fasse ?... Et l'inouï dans l'affaire, c'est que, tout en faisant offre de sa vie pour améliorer le rendement du travail en Russie, le réputé confrère avoue : « Je sens du reste mon incompétence ; ces questions politiques, économiques, financières sont d'un domaine où je ne m'aventure qu'avec crainte. » Et alors nous sommes en face d'un candidat au martyre qui déclare ne pas savoir un mot de ce pour quoi il veut mourir ! En vérité, c'est très curieux.