Aux Écoutes

25 mars 1933

 

[Anonyme]

 

Les succès du camarade André Gide

 

M. André Gide a présidé, mardi soir, au Grand Orient de France, un meeting révolutionnaire où un certain nombre d'écrivains et d'artistes ont protesté contre les violences du régime hitlérien et contre l'impérialisme français. On sait que l'auteur de l’Immoraliste s'est converti avec éclat, il y a quelques mois, au communisme, et s'est même déclaré prêt à donner sa vie pour assurer le succès de l'U.R.S.S. Ce sacrifice extrême ne l'a, heureusement, pas encore tenté ! M. Gide se borne jusqu'ici à prendre la parole dans les réunions publiques et à abaisser sont intelligence subtile au vocabulaire de la propagande soviétique. Bien que sa parole soit sans éclat, il recueille de grands succès. Au meeting de mardi, le camarade Gide ne fut pas moins acclamé que le camarade Vaillant-Couturier.

 

La manifestation en elle-même était assez curieuse. Un professeur de la Sorbonne, M. Wallon, éleva une protestation véhémente contre les provocations fascistes en Allemagne et vint déclarer qu'il fallait former le front unique toujours plus à gauche. Singulier remède ! Des écrivains MM Malraux, Guéhenno, E. Dabit, des artistes prirent au nom de la révolution russe la défense de l'esprit menacé par les violences hitlériennes. Ils déclarent insupportable ce régime de force et de terreur, qu’ils ont contribué à créer en soutenant Briand. Aucun d’eux d’ailleurs ne se chargea d’expliquer pourquoi les intellectuels s’indignaient en Allemagne des abus sanglants qui en Russie leur paraissent sacrés. La contradiction est flagrante et presque dérisoire. Ceux qui se réclament d’un régime fondé sur l’injustice et de monstrueuses violences comme le régime soviétique ont perdu tout droit de protester contre la violence et l’injustice.

 

Ils n’ont de même aucun titre à défendre la culture. La Russie communiste a déclaré une guerre impitoyable à l’esprit et à toute pensée libre. Elle proscrit les intellectuels qui n’acceptent pas la dialectique marxiste ou elle les décime. Elle fait de la culture une machine de guerre, un instrument de classe, elle l’asservit à des usages dégradants. Tout dans ce monde prépare la ruine de l’intelligence.

 

On peut supposer que M. Gide ne l’ignore pas. Mais son dessin reste obscur. Au meeting du grand Orient, il s’associa avec passion à des attaques très violentes dirigées contre le ministre des Colonies. Le lendemain, il dînait paisiblement avec M. Sarrault. M. Gide a peut-être moins changé qu’on ne le croit.