Journal des Débats

25 mars 1933

 

M.[aurice] Bl[anchot]

 

Les communistes, gardiens de la culture

 

Un certain nombre d’écrivains et d’artistes ont protesté contre les violences du régime hitlérien. Au nom de la révolution communiste, ils ont pris la défense de la culture et de l'esprit, que menacent les injustices du troisième Reich. Il y avait là des auteurs connus, des artistes de talent; il y avait un professeur de la Sorbonne, qui a réclamé avec passion le front unique toujours plus à gauche. Il y avait surtout M. André Gide, qui, depuis sa récente profession de foi communiste, jouit d'une grande faveur dans des milieux où la pureté de son art et son esthétique perverse n'avaient point réussi à l'accréditer. Mardi, dans une salle où se trouvaient des hommes passionnés et simples, quelques intellectuels et beaucoup de snobs, il a reçu autant d’acclamations que le camarade Vaillant-Couturier lui-même. Ce n’est pas un petit résultat.

 

Malgré les sentiments que peut inspirer le spectacle d'un grand écrivain, réputé pour la subtilité de son intelligence et satisfait tout à coup de la pensée la plus partisane et la plus grossière, il ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât, à une époque où des menaces plus pressantes et de plus grands périls ne permettent pas d'accorder beaucoup d'attention aux conversions littéraires. Mais la manifestation de ces écrivains appelle au moins une remarque. Que les communistes soient fâchés des défaites cruelles que le hitlérisme vient de leur faire subir en Allemagne et qu'ils s'en plaignent, c'est tout naturel. Qu'ils poussent de grands cris d'indignation parce que Hitler n'a point respecté à leur profit les conventions de la légalité bourgeoise, c'est assez comique, mais c'est leur habitude. Ce qui est moins supportable, c'est qu’ils se réclament du régime le plus violent et le plus étranger à la justice pour protester contre la violence et l'injustice de la nouvelle Allemagne. Aucun orateur n'a osé faire plus qu'une allusion à cette contradiction évidente. L’auteur de L’Immoraliste qui, jadis, n’était pas content de si peu, s'est borné à dire qu'il y avait des abus nécessaires, ceux de l’U.R.S.S, et des abus scandaleux, ceux du régime hitlérien ; il a ajouté que le terrorisme allemand n'était que le ressaisissement du passé et le terrorisme russe « une illimitée promesse d'avenir ». Singulière promesse que celle d'un régime où l’individu est voué sans compensation à la vie collectivité et sacrifié à la religion de la production à outrance. Le pauvre raisonnement de M. Gide, « la fin justifie les moyens », n'a jamais été plus difficile à appliquer que dans ce cas où des moyens détestables aboutissent à une fin dégradante pour l'esprit.

 

C'est ce qui rend la protestation des écrivains révolutionnaires si dérisoire. D'autres qu’eux peuvent se plaindre des violences insupportables de Hitler et des procédés qu'il utilise contre les intellectuels. Les communistes et les marxistes ont perdu tout droit de parler an nom d'une pensée libre et d'une culture véritable. Les persécutions monstrueuses qui ont ravagé la Russie leur interdisent d'accuser ceux qui les persécutent. Mais, plus encore, l'asservissement misérable dans lequel la Russie soviétique tient l'esprit, la servitude matérialiste à laquelle elle le réduit, retirent à ces écrivains le droit de protester contre une nouvelle barbarie. L'esprit a des exigences qu'ils ont sacrifiées ; la vie spirituelle a des besoins qu’ils ont méconnus. Mardi, l'un des orateurs a stigmatisé ceux qui veulent établir le règne d'une pensée officielle ; il a oublié de dire que le principal dessein du communisme soviétique est de transformer la culture, en un instrument de classe et de faire de la « culture prolétarienne » une machine de guerre contre la « culture bourgeoise ». L'esprit en Russie est utilisé avec violence à des fins qui lui sont contraires. Il ne s'agit point d'abus momentanés ; la logique même de la dialectique marxiste les rend inévitables. Le collectivisme russe s'est annexé l'intelligence, comme il a supprimé toute liberté et toute puissance individuelles. Les écrivains qui veulent mettre leur pensée au service de la révolution matérialiste préparent leur ruine. Le triste sort des intellectuels russes, décimés ou proscrits, leur montre le destin qui les attend.