Germinal

25 mars 1933

 

André Franck

 

 

On n’ignore sans doute pas l’existence de l’A.E.A.R (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), qui organisait mardi dernier une manifestation contre le fascisme et les récents événements d’Allemagne. Nous n’avons l’intention ici ni de porter un jugement sur l’activité de ce groupement, ni sur son initiative de l’autre jour, ni sur l’efficacité ou l’inefficacité d’une telle propagande, nous voulons simplement et franchement rapporter quelques impressions de la séance.

 

André Gide d’abord ! Sa présence seule était un signe. La foule qui emplissait la salle l’a compris. Ce n’est point pour une cause de médiocre importance qu’un homme comme André Gide accepte de rompre avec une de ses règles de vie : Penser pour soi-même, loin des autres « Se manifester dans le silence. » Pour un homme politique changer une de ses règles de vie, est chose simple, en somme, mais pour un penseur aussi conséquent que Gide, même dans ses contradictions, c’est bien différent… Si l’on crie toujours, on cesse de crier ; mais si l’on n’élève jamais la voix, combien la moindre parole prend d’importance et de poids ! Donc, André Gide, entouré d’Eugène Dabit, de Vaillant-Couturier, d’André Malraux, de Jean Guéhenno, du professeur Wallon, lisait son discours avec la voix lente, posée et ferme d’un prédicateur. Un discours curieux en ce sens qu’il unissait la forme et la pensée d’un bon article de L’Huma à la forme et à la pensée d’une œuvre de Gide. C’était à l’ordinaire une de ces phrases, monnaies courantes de la propagande soviétique : « Le capitalisme se meurt ! ». « En Russie, il y a eu aussi des meurtres et des souffrances, mais l’idéal justifiait. » Puis Gide revenait sur ses affirmations « journalistiques » par un « c’est-à-dire », un « ce qui signifie » ou quelque coordonnée, et insufflait un sang nouveau à des phrases non point banales – nous ne jugeons pas – mais courantes. On était en présence non d’un orateur en œuvre – M. Gide n’est point un orateur, car s’il en était un, disposant de ce moyen de s’exprimer, il ne serait pas devenu un grand artiste – mais d’un esprit au travail.

 

Je voudrais noter la simplicité de cet écrivain. On parle parfois de cabotinage, d’affectation : où étaient-ils ce soir là ? Le magnésium, les appareils de photographie braqués, un public dont une part du moins était venue pour voir l’auteur de L’Immoraliste faisant de la politique attendaient M. Gide. En a-t-il été moins simple, moins naturel ? On parle de discours préparés. L’étaient-ils ceux de Malraux, de Guéhenno, appels très directs, très profonds à la fois, en faveur des frères intellectuels qui souffrent ? Discours très divers, par ailleurs : si Malraux prévoyait du sang, beaucoup de sang, et marquait, pendant les heures d’angoisse qui vont venir, l’attitude des hommes de bonne volonté, Guéhenno, toujours optimiste, faisait confiance à l’avenir : « Ces événements seront de courte durée ; l’esprit ne sera pas vaincu, car l’esprit triomphe toujours. » C’est à l’honneur d’un Gide, d’un Malraux, d’un Guéhenno, de dix autres encore, d’avoir montré à un public de quinze cents personnes, où les hommes en casquettes, les travailleurs étaient en nombre, que la littérature n’est pas toujours de la littérature.

 

Nous voulons être franc, surtout quand il s’agit d’un homme dont nous avons eu l’occasion d’estimer à plusieurs reprises le courage et l’esprit. Il s’agit de Bernard Lecache. Pourquoi rappeler, au moment où on les massacre, que les juifs d’Allemagne refusèrent de s’intéresser à leurs frères, les juifs d’Europe centrale ? Est-ce une raison parce que Hitler est au pouvoir pour rejeter toute pensée d’entente avec l’Allemagne et condamner la politique pacifique du cabinet Daladier. On vit le moment où M. Lecache, reniant Séverine et la politique de la paix, allait crier : « A Berlin ! A Berlin ! Vive la guerre ! » Il ne le fit pas…Mais Vaillant-Couturier dut condamner le chauvinisme de certains écrivains révolutionnaires….

 

Revenons au « cas Gide ». Combien sont rejetées aujourd’hui ses répugnances à adhérer à un parti qu’il affirmait avec une rare vigueur dans un article des Nouveaux prétextes, paru bien avant la guerre : « Assis, je me sentirais mal à l’aise ; si commode que soit le siège, j’y aurais des inquiétudes : je ne me sens bien vivre qu’en marchant. » Non point qu’il devienne officiellement aujourd’hui homme de parti : il semble lutter pour les idées de gauche et rôder assez gauchement, assez courageusement – il faut l’avouer – autour du parti communiste. Il n’ose pas encore en franchir l’entrée.

 

Ainsi retentit le grand appel de la politique à la littérature, ou plutôt de l’action à la littérature. Les écrivains n’ont pas le droit d’y demeurer sourds ; cette action n’est-elle pas la continuation même de l’œuvre d’art, dont la première qualité est la vérité ? Il se peut même que cette action soit aussi inefficace que l’action littéraire. « Vous parlez à des sourds. » disait Guéhenno.

 

Qu’importe ! C’est une nécessité pour tout artiste de croire à l’efficacité de ses efforts.