[Journal non identifié]

Mars 1933

 

Georges Altman

 

 

André Gide dans la foule

 

Notre ami et camarade André Gide va vous lire son message…

 

Camarade André Gide…

 

On regarde passionnément, on est tendre, muet envers cet homme qui se lève et qui, en clignant des yeux, son visage fin de moine, crispé d'un léger tic, penché sur un texte auquel il demande secours, lutte vaillamment avec des mots qu'il n'a pas, jusqu'ici, prononcés

 

Il y a la foule, dense, frémissante, comblant toute issue. Impossible d'échapper... il faut parler. Et cette voix, habituée aux inflexions tendres et lentes, cette voix faite pour l'incantation lyrique, se hausse au-dessus d'elle-même et lance, émouvante, sincère, les mots sanglants : guerre, fascisme…Hitler.

 

Pour la première fois, André Gide était dans la foule (1).

 

Il s'est rassis, et fume à présent, écoute la parole des autres, sourit parfois, applaudit discrètement — et surtout, regarde, regarde autour de lui.

 

De temps à autre, il respire profondément ou plutôt, il aspire, il hume l'air lourd, fiévreux de cette foule, cet air neuf et qui semble maintenant le griser.

 

Je le regarde, tandis que certains disent le martyre de l'Allemagne, lancent des appels, s'indignent en paroles qui semblent si vaines, devant tout le sang et la honte de là-bas. Je le regarde et songe aux paroles des Nourritures terrestres.

 

Ce que j'ai connu de plus beau sur la terre,

Ah ! Nathanaël ! c'est ma faim.

 

Cette faim éternelle d'André Gide, la voici, au soir de sa vie, à nouveau rassasiée. Il est là, dans cette foule, mais paraît voyager loin en lui-même, écouter en lui des échos qui meurent.

 

                        Je m'attends à vous, nourritures !

                        Ma faim ne se posera pas à mi-route.

                        Elle ne se taira que satisfaite,

                        Des morales n’en sauraient venir à bout…

 

Je vois toutes les ombres et toutes les lueurs sur ce visage qui se tend durement, volontairement, sincèrement, mais qui aussi s’abandonne avec bonheur, se repose maintenant, comme ayant trouvé le port. Et puis de nouveau, se crispe, inquiet... Des morales n'ont pu venir à bout de lui. Comme il hait les dieux de ces morales, comme il les a raillés, insultés ! Comme il hait le Dieu d'un monde soumis... Et comme, contre lui, Salan l'attire.

 

Satan, maintenant, a pris chair, Satan — foules du monde en révolte, ébranlant les vieilles lois et les vieilles formes — s'est dressé contre Dieu. Contre le « Bien » conformiste, le « Mal » nécessaire clame sa haine. Gide vient aux puissances du démon.

 

Dans son cri vers la Justice, ce cri poignant du Voyage du Congo, il n’est plus seul, puisque cette foule l’acclame d’être avec elle. Il n’est plus seul, il n’est plus vieux, il bat, pense-t-il, au rythme du monde. A soixante ans, il veut (il l’écrit) mourir pour une cause... Et Guéhenno, dans Europe, dit justement :

 

« Un homme qui vieillit et qui veut mourir jeune : tel m’apparaît M. Gide. Il ne veut surtout pas que la mort le saisisse, prononçant une parole de vieux. C’est assez rare et assez beau. »

 

Fin des Nourritures Terrestres Gide écrit, avec mystère :

 

«  — Autrui — importance de sa vie ; lui parler. »

 

Il parle maintenant à autrui, pour autrui.

 

— Je ne suis rien moins qu'orateur... dit-il, sa voix ambrée d'inquiétude.

 

Voici, pour lui, un autre monde, d'autres vérités, d'autres mensonges à découvrir, patiemment, lentement. Voyageur des jardins et des parcs, des forêts heureuses, des plaines d'été, des routes de soleil, le voici penché sur les pavés sanglants des rues, tendant l'oreille à d'autres rumeurs... Mais cette ouïe fine sait discerner les fausses notes des vraies. Hors d'un monde mort, il cherche la vie. Où est-elle ? La voici, peut-être, dans ces visages tendus d'une foule, dans ces paroles volant autour de lui, au-dessus de lui. Peut-être. Et peut-être non, car ses yeux se ferment sur son rêve, et la fumée de sa cigarette voile maintenant son visage.

 

Un papier qu’on lui passe, et qu'il faut lire, l'ordre du jour... Il le saisit et commence…Une émotion lui serre la gorge, puis un sourire heureux, en évoquant le nombre de cette foule. Il lit, et puis soudain s'arrête, rend le papier et dit :

 

— Je ne peux pas. Je n’ai pas assez de voix.

 

Il sent, de lui-même, le « décalage » qu’il y a entre le Gide de notre jeunesse, de toute une jeunesse, et celui-ci ; il cherche l’humain et il veut sincèrement l’humain, et peut-être ce qui doit le toucher, est-ce la parole de Dabit disant simplement à cette foule :

 

Nous en avons assez, oui, assez de vivre à la petite semaine, dans l’attente des événements sanglants que des hommes infâmes nous préparent.

 

La souffrance injuste des noirs, la souffrance de la guerre, de ceux qu'on tue et qu'on opprime, — contre la souffrance, quelle qu'elle soit, où qu'elle soit, au nom de quel principe soit-elle. C'est cela qui pousse Gide ici, c'est cela qui le mène, inquiet, interrogeant, vers tous ceux du mouvement ouvrier divisé, qui veulent l'informer et lui parlent.

 

...Mais nous sommes là, sans pouvoir quitter des yeux son visage au-dessus de la foule et des applaudissements, et nous écoutons le chant, son chant de jadis :

 

« Et par moments, il me semblait que les autres, autour de moi, ne s’agitaient que pour augmenter en moi le sentiment de ma vie personnelle.

 

            Hier j’étais ici aujourd’hui je suis là

            Mon Dieu ! que me font tous ceux-là

            Qui disent, qui disent, qui disent :

            Hier, j’étais ici, aujourd’hui je suis là…

 

Mais allons !

 

Il est bien qu’André Gide dise « Non ! » à la mort [deux mots illisibles] d’un monde.

 

(1) Note illisible