Avant-Poste

A-C

 

1er juin 1933

 

Vu par un chômeur

Chômeur chez Gide

 

Quand on habite un taudis puant, avec l’eau au bout du long couloir, quand on habite une chambre froide avec des punaises retranchées dans les planchers ; quand cette chambre est recouverte d’une saleté gluante ; quand on n’est pas un intellectuel, et même plus un ouvrier, et quand dans la lenteur du cafard, on passe le plus clair de son temps à remuer dans son lit étroit, où le pardessus raide et déteint sert de renfort à la mince couverture ; quand après la prison, la révolution, la guerre, le vagabondage et la guerre civile s’abat un coup comme la débâcle allemande, qui vous secoue et vous jette sur une quantité de journaux, dont les détails sont si familiers et d’autant plus terrifiants, quand ce coup vous rejette dans l’activité avide et puis dans l’angoisse et dans l’horreur glaciale qui vous fait perdre votre respiration — et quand la honte de l’impuissance menace de vous écraser — on a envie d’oublier tout ; on a envie de femmes, mais pas de nos femmes de pauvres, fatiguées et usées à vingt ans, mais de celles qu’on aperçoit dans les chics voitures, de celles qu’on voit dans les films, femelles à la peau lisse et transparente, bien reposées, bien lavées, bien habillées, les joueuses de tennis perverties.

 

Il semble alors qu’on coucherait avec elles à même la terre, n’importe où, là où on les surprendrait ; dans la rue, sur le ciment de la cour, on les serrerait aux entrées lumineuses des théâtres.

 

Et voilà que je viens à un meeting contre le fascisme présidé par le célèbre André Gide ; je m’attends à rencontrer mes frères d’angoisse, et justement ces femmes si honteusement désirées, justement ces joueuses de tennis, j’en vois partout, à la porte et dans la salle.

 

Je suis venu tôt.

 

Mais la salle se remplissait vite, les chaises se serraient hâtivement, les rangs se rapprochaient, bientôt la salle fut pleine, dense et chaude. Dans mon fauteuil sur le passage, j’étais bien pour regarder l’assemblée.

 

Autour de moi grouillait une masse difforme. Chacun ici avait un visage à lui, des gestes personnels, un corps affaissé ou qui se tordait, un costume pour le cacher.

 

Chacun dans cette foule insaisissable avait son tic, chacun avait une particularité physique : une barbe en panache noir et blanc, un crâne fuyant en pointe, des lunettes pleines d'œil élargi, une bouche en chiffon, une bouche fissuré, souvent une bouche tordue. Chacun était un tout, chacun avait sa marque et l'ensemble était une dissonance criarde, l’ensemble n'avait pas figure, d'expression à lui ; c'était de la viande liquide répandue, un massacre de viande sauvagement mêlée aux chapeaux, aux chiffons, aux nappes des journaux et à la lumière électrique.

 

Fatigué, je détournai les yeux de ce spectacle pitoyable, je rencontrais le large de trou béant de la scène — noire et toujours vide. J'imaginais le calme concentré, l'ordre naturel des réunions ouvrières, couleur d'acier.

 

Voyons mes voisins chacun à part. Un cafard d’intellectuel est agrippé à deux chaises libres. Il guette nerveusement l'entrée et explique à ses amis blonds qui cherchent une place, qu'il attend sa femme, une poétesse prolétarienne ; il l'a laissée chez sa modiste il y a deux heures : « toujours en retard ».

 

Une « vamp » maigre est assise de trois-quarts au passage, qui devient de plus en plus étroit, et elle suce de ses yeux énormes chaque passant. Personne ne la regarde.

 

Des jeunes femmes en robes légères, leurs sourcils dessinés au crayon, passent chargées de revues, de feuilles de souscription, de feuilles de protestation. Chaque fois elles bousculent sur leur chemin un juif en sueur, rouquin et trapu, un intellectuel allemand sûrement, et chaque fois il achète, proteste ou souscrit.

 

Un Martiniquais bâille élastiquement ; assis il dépasse une grosse blonde debout à côté de lui.

 

Un vieillard noble de figure, une vieille dame noble de figure, un vieillard. Une bonne mère bourgeoise, les plis de sa figure plate remplis de poudre rose, fond assise à côté de son fils, un garçon de 17 à 18 ans. Il est tout fermé et rêveur. Pour lui il ne voit que ces grandes choses qui vont se passer ici. Tout à coup sa mère le tire brutalement de sa rêverie. « Regarde, regarde, Jean, tu vois là-bas, au fond — c'est Vladimir Pozner. »

 

Il fait de plus en plus chaud dans la salle. Les gens s’agitent, se passent les journaux ; « Gide, Gide, des nouvelles sur l'Allemagne, André Gide, Gide, André Breton, [un nom illisible], Gide, Vaillant, Gide. On regarde de plus en plus souvent la scène qui reste béante et noire.

 

Ma voisine de droite est une ouvrière, je le vois à ses doigts qu'elle a posées sur la couverture blanche de la « N. R. F. » ; elle mange un bonbon, je l'entends. Par-dessus moi elle tend sa main et attrape un rabcor, un postier révoqué, qui passe affairé. Il est fort, il est tout joie, il est confiant, très occupé.

 

« Tiens, Cachalot, mange un bonbon. »

 

Il le fourre dans son gilet et s'en va.

 

Il est neuf heures, dix, je suis ici depuis sept heures et demi. Mais voici Vaillant sur l’avant-scène. Du plat de la main, il sait arrêter les applaudissements. Vaillant explique le retard : il est venu tant de monde qu’on est obligé de chercher encore une salle à côté ; on va bientôt commencer. Sa figure s'éclaircit : « mais André Gide est déjà là. » L'enthousiasme qui fait que des hommes dispersés deviennent une foule agissante, un être collectif créateur et volontaire fait aussi que ces mous intellectuels, avec la « vamp » et la bourgeoise, retrouvent des os, des muscles et le mouvement.

 

La salle bondit, elle applaudit debout, la salle brûle et c’est dans ce feu qu’elle se soude. Tout le monde a trouvé sa place, les voisins ne gênent plus, et depuis ce moment même, dans l'attente, la salle accepte tout, elle est indulgente et généreuse, même quand Vaillant fait ce travail de politesse ennuyeuse de lire les dépêches des absents, de J.-R. Bloch, qui regrette, etc., d'un certain Friedmann qui voyage à Londres. Mais la foule est indulgente : elle applaudit.

 

Devant la grande table, debout sur la scène, on voit Vaillant, Gide et Dabit. Tous les yeux, toutes les curiosités convergent vers un seul point de mire — la figure de Gide. Vaillant présente ce dernier. Les lèvres sèches du Gide prennent leur élan. L'ovation l'empêche de commencer son discours. En applaudissant à tout rompre, chacun se demande une chose qui pour chacun devient subitement importante : comment va-t-il commencer ?

 

« Camarades ! »

 

L'orage, le grondement des ovations un instant arrêtées recommencent, s'écroulent en montagnes, se lèvent en tourbillons.

 

Et pendant ce temps, sur le second plan des ombres glissent.

 

L'arrière-scène, tout le long du rideau qui balance, se remplit prestement. Des jeunes gens hâves, aux cous longs, de rares costauds sans cou du tout, aux tics et grimaces comme ceux de la salle, occupent les chaises. Ils se rangent en longue file debout, ils bouchent les coulisses et s’étagent sur un escalier sans bruit, sans aucun bruit, comme s’ils étaient en [mot illisible]. Ce sont des jeunes écrivains, des artistes, des peintres. Les jeunes gens s’installent d’abord comme deux modestes supports, chacun à une extrémité de la scène. Mais, soudain, le claquement inattendu de magnésium du photographe qui a fait cligner les yeux immobiles de Gide, les précipite juste au centre, l'un à côté de l'autre ; juste derrière Gide, avec assez de recul pourtant pour être nettement vus.

 

Gide, assis, parle. Jusque-là, je savais que c'était un grand écrivain qui habitait quelque part, caché des profanes, qui doutait de beaucoup de choses, que ses doutes ont porté des coups durs à l'amour bourgeois, à la religion officielle et surtout à la famille bourgeoise, je lui en savais gré. Mais tout ça se passait quelque part, quelque part bien loin.

 

Et, voilà celui qui n'est pas exactement de ceux qui « n'ont rien à perdre », il est avec nous, il est décisif, il ne voit d'issue que dans la lutte de classes. Sa voix tremblotante fait montre de fermeté, il parle du « but différent en Russie ». Et avec la même voix, gênée par l'âge et le râtelier, il exprime sa sympathie pour ceux qui sont « abêtis de telle sorte que leur plainte même reste inéloquente », les prolétaires...

 

Il se rassoit. On n'a plus la force d’applaudir, la salle est assez épuisée ; tous tremblent, tous sont en action devant cette figure immobile et sèche d'idole européenne.

 

Et lui, il est gêné par notre émotion devant un fait si simple et naturel, il est évidemment gêné et de ses mains qui sortent des manchettes dures, il cherche des choses à ranger sur la table vide et plate.

 

Mais que se passe-t-il en Allemagne ? C'est Berlioz qui va nous le dire. Il est simple et profondément sympathique. En se promenant devant cet auditoire d'élite, il sait qu'il doit rester le même — compréhensible, qu'il doit expliquer, qu'il doit répéter souvent la même chose, qu'il vaut mieux ennuyer ces gens distraits que de les laisser partir avec la seule émotion. Il raconte avec les mêmes gestes qu'il a partout, chez lui, dans une réunion, dans la rue. Sans changer sa voix, il essaie de montrer le mécanisme, l'issue du fascisme allemand, à cette salle bigarrée et impatiente.

 

Berlioz s’acquitte de sa tâche, comme s'il se trouvait devant des prolétaires. C’est un noble technicien. Lui n'attend pas des menaces directes, des menaces de catastrophe et les catastrophes elles-mêmes pour s'indigner, pour penser sur le sens de la vie sociale, sur l’homme et sa dignité, sur la révolution ; on voyait qu’il y pense toujours, en marchant, en mâchant, en [mot illisible] son chapeau…

 

Après ce furent l’acteur Antoine, l’excellent orateur Francis Jourdain, Guéhenno.

 

Guéhenno est déjà grimaçant, quand il se sépare du rideau du fond. A l’avant-scène il gémit, il pleure, il meurt, il revit, il crie son indignation, il n’en peut plus… Alors il court sur la scène, il s'arrête en se tordant, il chancelle de douleur, il jette les manches de son veston noir vers le haut du rideau poussiéreux. Son émotion, sa colère gonflent son cœur, comme les lourds nuages sont gonflés par la pluie, comme une énorme éponge... tenez ! comme une éponge ! Et il presse cette terrible éponge devant nous. Ses sentiments pathétiques n’empêchent pas de jaillir une pensée profonde « les petits nationalistes n'ont jamais créé un grand pays ».

 

Des applaudissements hystériques, des fleurs, des couronnes, les poétesses et les « vamps » s'évanouissent.

 

Impossible à mon âge, même quand je suis retourné d'émotion, de ne pas remarquer les petites choses. Vous savez tous que, dans « Europe », Guéhenno vient d'appeler André Gide, « Monsieur Gide ». En revenant à sa place près du rideau du fond, Guéhenno aveuglé, épuisé, ne voit pas en dépassant Gide, la main que l'autre lui tend. Il ne voit pas du tout, ou ému, il voit lentement. J'ai idée qu'il sentait Gide derrière lui tout le temps, que même tout en parlant, il le surveillait de son dos. Enfin, la main tendue de Gide lui est apparue. Il revient sur ses pas. Il serre cette main et nous applaudissons, attendris. Guéhenno est encore plus ému, l'éponge se gonfle cette fois d'un seul coup, et avant de s'établir définitivement entre les importants modestes, à côté de Malraux il revient vers Gide et lui demande une cigarette. Dabit lui cède la chaise.

 

Quand après la « séance Gide », j'ai raconté mes impressions à mes amis, ils m'ont reproché mon ironie, mon ton aigri, ils m'ont reproché mon manque de confiance.

Mais pourquoi n’ai-je éprouvé le même sentiment d'insatisfaction en entendant Francis Jourdain, Signac, Antoine, même Gide ? Pourquoi en entendant Berlioz avais-je l'impression d'entrer dans une zone de vrai, de direct et de réel ?

 

N'est-ce pas parce que ces intellectuels cherchaient non seulement des émotions, mais encore la clarté ; ces intellectuels voulaient voir vraiment ce qui se passe en Allemagne et agir.

 

L'excellent poète Eluard se détache de son groupe, c'est un métier à broder qu'il installe lentement sur la scène surpeuplée. Vaillant, maussade, lui cède sa chaise, Eluard brode : surréalistes, révolution et André Breton, A.E.A.R, réserves, Allemagne, protestations etc. Son groupe l'applaudit...

 

Pensez qu’en ce moment quelque part dans les casernes nazis, les ouvriers, vieux, jeunes, femmes, sont torturés, résistant à la trahison dans les souffrances inimaginables et cela dans l'isolement glacial. Imaginez qu’ils soupirent : « nous n’en pouvons plus, nous sommes à bout de forces ! »

 

Mais on ne peut pas en vouloir aux surréalistes, à ces éternels jeunes gens. Que savent-ils de la vie ? Et tout le monde les gâte….

 

L'écrivain allemand arrive les yeux brillants, orgueilleux dans la souffrance. Droit, raide même, il tient ces mains dans les poches de son pardessus. Pour crier les cris précis d'espoir, de revanche, il hache, il bouscule son français. Il enlève sa main de la poche, et c’est un poing serré contre la poitrine.

 

« Rot Front »

« Rot Front »

« Rot Front »

 

Tous serrent leurs poings.

 

En tenant son poing serré contre la poitrine, André Gide voulait, peut-être pour la première fois de sa vie, être avec tout le monde. Mais à un moment, est-ce la peur instinctive du ridicule ou le manque d’habitude aux gestes disciplinés, sa main est descendue un peu, se desserra même. Mais il la soulève et resserre plus fort.

 

A la sortie les agents sont polis. Les gens se disséminent, redeviennent eux-mêmes. Mais beaucoup conservent l’air grave, beaucoup serrent leur poing dans leurs poches.

 

Le métro vide la nuit. J’ai eu ma correspondance. Tranquille alors, sommeillant, je rêve : il naîtra un jour, une courageuse littérature, qui sera faite par les gens courageux, et leur vie ressemblera à leur œuvre. Cela se fera.