Candide

8 juin 1933

 

Fernand Vanderem

 

 

La comédie littéraire :

Un walk-over. – Sub judice…

Un cas de rougeole

 

Après avoir présidé, ces temps-ci, diverses réunions communistes, M. André Gide vient d'autoriser l’'Humanité à reproduire en feuilleton un de ses romans. Les rares sceptiques qui suspectaient encore la sincérité de sa conversion n’ont donc qu'à baisser pavillon. Et quant au désaccord que présentent ses revenus d'hier avec ses idées d'aujourd'hui, c'est désormais un problème qui a quitté le domaine de l'opinion courante pour ne relever que des comités du parti.

 

Toutefois, au point de vue littéraire, un silence qui commence à devenir étrange, c’est celui où s'obstine, sur l'évolution de M. Gide, une des voix les plus désignées pour l'apprécier : j'ai nommé celle de M. Julien Benda.

 

Sans doute, pendant un moment, pour justifier ce mutisme, M. Benda a pu alléguer les soucis que lui causait le peu d'échos de son Discours à la Nation européenne. Pas un mot de réponse, pas même un accusé de réception ! Il y avait évidemment là, pour M. Benda, quelque chose d'agaçant et de nature à l'absorber.

 

Mais puisque, à présent, il semble avéré que le destinataire ne répondra pas, au lieu de se buter à une vaine attente, pourquoi M. Benda ne s'occupe-t-il pas d'une espèce dépendant si nettement de sa juridiction, et ne nous donne-t-il pas là-dessus son avis ?

 

Si nous nous référons, en effet, aux doctrines formulées par La Trahison des clercs, l'entrée de M. Gide dans le communisme militant constituerait bel et bien une forfaiture envers les lettres et entraînant d'office sa radiation des cadres littéraires pour manquement aux devoirs professionnels.

 

Seulement, il faut se rappeler que les coupables condamnés jusqu'ici par M. Benda pour des méfaits de même sorte, appartenaient, en grande majorité, aux camps de droite, tandis que les traîtres à tendances pacifistes ou démocratiques bénéficiaient de larges circonstances atténuantes.

 

Resterait donc à savoir dans quelle catégorie M. Benda rangera la défection de M. Gide. Y verra-t-il une trahison caractérisée et ne comportant nulle atténuation de peine ? Ou bien décidera-t-il que la participation à l'action communiste forme un cas spécial et qu'un littérateur peut tranquillement s'y livrer sans déroger de son rôle d'écrivain ? Nous souhaitons avec impatience le verdict de M. Benda, sûrs d'ailleurs que M. Gide s'inclinera de bon cœur devant un arbitre si autorisé.