Nouvelle Revue Française

1er juillet 1933

 

Ramon Fernandez

 

L’Évolution d’André Gide

 

André Gide communiste... Le prophète qui, en 1912, eût annoncé cela dans son Utopie aurait passé pour sacrifier le possible à l'humour... On est pourtant accoutumé à voir les écrivains français s'incorporer leur contraire : Anatole France et M. Rappoport, Barrès et Déroulède. Mais la litote — figure de rhétorique passée chez Gide au rang de figure de vie — semblait être l'essence même de cet esprit que les extrêmes touchaient. Un extrême dans lequel on tombe n’est plus un extrême ; plus de Saint-Michel pour celui qui chevauche le dragon. Tout ce qu'on dira sur le communisme de Gide, pour ou contre, ne dissimulera point notre gêne fondamentale : nous ne nous sentons plus le droit d'achever sa figure à coup de gomme et de plume. C'était pourtant bien agréable.

 

Quand un homme représentatif adhère à une doctrine dont les principes sont en dehors de sa compétence (et quoique Gide emporte le Capital en voyage, il ne prétend point à la compétence en cette matière), il serait injuste et vain de mettre ces principes en question. Le seul problème légitime qui se pose est de conformité : y a-t-il ou non harmonie, correspondance intime entre cet homme et cette doctrine ? Cette doctrine donne-t-elle à cet homme sa pleine expression ? La logique n'a rien à voir là-dedans. Si Gide est conforme au communisme il a eu raison de s'y conformer, même si le marxisme est économiquement faux. Si le communisme trahit le message original de Gide, il a tort de se laisser lier par lui, même si Moscou détient la vérité. D'ailleurs, en ces matières qui n'ont rien de scientifique, la vérité n'est pas un oiseau qu'on garde en cage : elle est bien plutôt comme la somme indéfiniment extensible des croyances suscitées et nourries par la doctrine en question. Gide fait beaucoup pour le communisme en y adhérant, et en général à la cause des opprimés : il donne à cette cause du relief, il en augmente la réalité, le prestige ; il la rattache à la culture raffinée de l'occident. Et toutes les récriminations de droite ou de gauche, du côté de Candide ou du côté d'Europe, ne changeront rien à ce fait fondamental.

 

Un humaniste éminent me disait l'autre jour que Gide avait toujours été constitutionnellement étranger et hostile à la forme occidentale, romaine, de la société. Cela appelle bien des nuances, je crois qu'il est hostile à cette forme justement parce qu’il ne lui est pas étranger. Ce fils d'un juriste protestant reste à mes yeux juriste et calviniste en diable, par son sentiment de la vocation personnelle et par son besoin de justifier ses valeurs, de raisonner sur elles. Son anarchisme, son naturalisme, son exotisme ne me paraissent avoir de sens que dans les cadres de l'Occident, comme un dehors suppose un dedans, et l'antithèse une thèse. Sa haine de la famille, par exemple, est la compensation individuelle de l'esprit de famille. La famille protestante ayant plus de jeu, théoriquement, que la famille catholique, se resserre et se relâche plus radicalement, et Gide est un membre aussi inévitable que M. Vedel-Azaïs de l'organisme familial protestant. Enlevez à Gide l'idée d'une vocation qui ne peut pas ne pas avoir été voulue par un Dieu, d'une logique à corriger, d'un droit à réformer, d'une famille à dénoncer, d'une propriété à mépriser, que restera-t-il ? Assurément pas un communiste.

 

Un Gide anglais se fût jeté à corps perdu dans ce non-conformisme si fécond et si souple d'Outre-manche, lequel ne perd jamais de vue le conformisme profond dont il participe et qu'il renouvelle. Il se fût mis en train de transformer ce qui est transformable, acharné à ces changements pénibles et petits dont les effets sont toujours anonymes. Il y a tant de choses à faire chez nous avant de recourir à la faucille et au marteau. Mais en France, souhaiter le nouveau c'est se distraire de ce qui est : ainsi s'oblige-t-on à toujours recommencer à pied d'œuvre, pour aboutir à un progrès sans doute inférieur à celui qu'on eût obtenu en améliorant sans bruit ce qui était. Puis, l'écrivain français a besoin d'éclat et de gloire — de cet éclat, de cette gloire de théâtre dont on a peine à comprendre qu'elle puisse commander une pensée. Le prestige de Moscou est grand sur un cerveau d'artiste. La faucille et le marteau ont un relief scénique extraordinaire. Les jeunes gens d'aujourd'hui, dont Gide est soucieux de ne point se désolidariser, vont à la révolution comme leurs aînés de 1914 allaient à la guerre, ils créent de la sorte une atmosphère d'enthousiasme qui les dispense de se donner du mal.

 

La conformité apparente de Gide et du communisme me paraît, contrairement à bon nombre de mes amis, très soutenable. Car le marxisme est une doctrine très difficile, mais le communisme est une représentation très simple. Lorsqu'il veut s'élever, Gide pense naturellement en chrétien, je veux dire que son âme paraît attachée, vouée au Christ par un vœu plus entêté que la nature et que la raison. Or, à cause de sa naïveté en ce qui touche aux questions sociales — naïveté qui fait la force de ses jugements particuliers et la faiblesse de ses vues générales — le communisme lui apparaît, non pas sous sa forme spécifique, mais sous les traits simplifiés du socialisme. Pour parler grossièrement, son communisme est une dissociation de la foi et la volonté chrétienne, cette volonté nourrissant de motifs nouveaux ses vieux mobiles. Événement si connu qu'il faut beaucoup de préjugés ou de mauvaise foi pour en faire une surprise. Aux yeux d'un chrétien sans foi dogmatique et pénétré des idées du dernier siècle, le socialisme n'est que le christianisme pris au mot.

 

D'un autre côté, Gide n'a jamais caché ses aspirations païennes. Si l'on entend par là le goût de vivre, d'exprimer ouvertement et harmonieusement ses penchants naturels, un certain prométhéisme, un défi à Dieu, la métamorphose de la créature en créateur (tendances qui ne sont dites païennes que par convention et contraste, le paganisme ayant été tout autre chose), on comprend que Moscou l'attire. Le bolchevisme, étant dirigé contre les formes sociales du christianisme, lui oppose certaines valeurs païennes, liées d'ailleurs au matérialisme historique. Enfin, dans une révolution marxiste, beaucoup de questions mises au premier rang par la morale bourgeoise — les sexuelles notamment — sont reléguées à l'arrière-plan. Tout cela se comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister. Pour un esprit qui juge en gros et par intuition, il y a du christianisme et du naturalisme dans le mouvement bolchevique, et le communisme a pu fort bien apparaître à Gide comme la synthèse harmonieuse de penchants qu'il était las de tenir pour contradictoires. Une révélation, c'est toujours la révélation de l'harmonie inattendue de sentiments qui ne s'accordaient pas ensemble. — Ajouterai-je le fond de ma pensée ? L'évolution de Gide le menait vers le socialisme, mais il nous a souvent confié qu'il n'aimait pas à suivre une pensée jusqu'au bout. Le bolchevisme, avec sa mise en scène, sa publicité et sa grandeur incontestable, est venu couper sa méditation. Il était là, comme l'Église romaine était là pour ses amis, comme ces deux institutions éclatantes sont toujours là quand un penseur incertain succombe au besoin de noyer sa pensée dans un acte d'amour.

 

Je ne suis pas éloigné de croire que Gide voit dans Moscou le seul recours efficace contre l'Église romaine, et que, là encore, il sent moins en communiste qu'en protestant français. Peut-être Gide abandonne-t-il aujourd'hui la société chrétienne parce qu'il croit à la monopolisation romaine du christianisme. Un protestant dont les velléités chrétiennes se voient automatiquement trahies par le catholicisme. Je sais bien qu'il ne ménage pas sa sévérité au protestantisme, mais dans un pays protestant, où le non-conformisme aurait force de jurisprudence, il eût sans doute évolué différemment.

 

Christianisme et communisme représentent deux univers mentaux différents, possédant chacun sa métaphysique, son éthique, sa philosophie de l'histoire, sa psychologie. On ne peut passer de l'un à l'autre sans une conversion radicale de toute la pensée. Cette conversion, je n'en vois pas de traces chez Gide. Il ne me paraît jamais aussi loin du marxisme que quand il fournit ses raisons d'y adhérer. Et par exemple, cette faillite qu'il reproche au christianisme est pour un marxiste dans la nature des choses. Le marxisme, étant matérialiste, voit dans le christianisme une idéologie comme les autres, c'est-à-dire un langage, non une vérité. Le capitalisme lui est infiniment plus utile que le christianisme pour atteindre ses fins, et par conséquent la « trahison » du christianisme, qui fut une étape de la conquête capitaliste, fut un événement heureux de l'histoire. Partant de ses données intimes, Gide est donc obligé de rejoindre le communisme par un détour fort peu orthodoxe. Définitivement déçu par le christianisme, dira-t-il, j'adhère à ce vaste mouvement qui du moins tend à créer un monde plus semblable à celui que souhaitait le Christ que le monde chrétien. Et pour cela j'accepte le sang versé, bien que le Christ ne l'acceptât point, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. — Quand tout est dit, il est difficile de raccorder cette façon de voir à la parole du Christ, puisque la sublimité et l'absurdité du message chrétien consiste justement à refuser le sang et la puissance. Quand Gide dit que l'Église trahit le Christ, il oublie d'ajouter qu'il le trahit en respectant scrupuleusement son langage. La trahison de la chrétienté consiste à faire de temps à autre la grève perlée, c'est-à-dire à montrer qu'en appliquant strictement le règlement, rien ne va plus.

 

On a beaucoup parlé de l'influence de Nietzsche sur Gide. C'est à voir. Remarquons qu'un philosophe qui s'exprime en poète est beaucoup plus difficile à comprendre qu'un philosophe abstrait. Il faut trois mois pour saisir Kant, et trois ans pour bien entendre Nietzsche. Le prophète de la volonté de puissance est souvent trahi par ses métaphores qui sont justement la partie de son œuvre que les artistes retiennent le mieux. En fait, une fois débarrassée de sa ridicule alliance avec le darwinisme et du verbalisme de Zarathoustra, la philosophie nietzschéenne apparaît comme une éthique personnelle d'une violence et d'une sévérité extraordinaires. Commencer par soi, rompre résolument avec la masse, redoubler d'exigence envers soi-même et de pureté, toucher sa réalité non dans les sens, mais aux cimes morales de l'être, bref tout ce que Gide, sous le nom de cornélianisme, a dénoncé. Il est bien vrai que Nietzsche recommande d'être dur envers les autres, mais comme une conséquence seulement de la dureté envers soi-même (paraphrase de la « charité bien ordonnée » du christianisme). Enfin, ne saurait être admis dans le royaume de Nietzsche que celui qui pense furieusement contre soi-même, si l'on entend par soi-même le composé de plaisir et de douleur que la nature a formé en nous jetant sur terre. Je ne vois point que Gide et son école aient appliqué ces principes. C'est une chose de se débarrasser de ce qui gêne notre croissance ; c’est une toute autre chose d'être assez fort pour risquer de se débarrasser de soi.

 

On pourrait soutenir sans paradoxe que Nietzsche eût affirmé aujourd'hui que l'affirmation morale est la preuve d'une personnalité supérieure. Car Nietzsche a toujours pressé contre la masse, et l’on ne peut dire que l'affirmation morale soit de nos jours très répandue. Le plus difficile, ce qui exige la plus grande force au sein du plus grand isolement, ce n'est plus de crier : « Soyons durs », mais de crier « Soyons bons ». Rien au monde aujourd’hui n’est plus ardu, plus décourageant, plus ridicule, qu’une inconditionnelle affirmation morale. Devant elles nos maîtres reculent hésitants, saisis d'une sorte de honte. Pour satisfaire nos inclinations nobles ils cherchent une excuse, et comme une permission éclatante dans les signes du succès matériel. Ils ne sont tranquilles que quand ils voient leur idéal sous un masque ennemi, le masque violent, éclatant de la puissance. Ils ne reconnaissent le bien qu'à son odeur de sang. Le jugement indépendant de la réussite, l'affirmation solitaire leur est proprement incompréhensible. Ils délèguent à la société le soin de former un « homme nouveau », sans songer que si la société s’est transformée, c’est que l'homme a su, par un miracle d'entêtement, retrouver sa solitude. Peut-être sont-ils dans le vrai, mais alors, dans cet écrasement de l'esprit par le social, je parierai pour le fascisme, plus souple, plus compréhensif et plus jeune que la doctrine de Moscou. Ce qui ne m'empêche pas de regretter que Gide, parvenu au moment de son évolution où l'affirmation morale emportait tout, ait fait dévier cette affirmation — dont lui seul, peut-être, était capable par son aisance dans la solitude, — en adhérant à un mouvement dont il ignore les rouages et les encrassements, en léguant sa pensée à une machine toute montée qui va maintenant raisonner à sa place, se déniant tout droit, pour la première fois de sa vie, sur ses spontanéités. Et comme je suis personnellement convaincu que les conversions à l'Église ou à Moscou sont les dernières expressions d'une idéologie et d'un mode de sentir qui ne correspondent plus à l'état présent de l'esprit et de l'histoire, je regrette que Gide ait ainsi arrêté sa marche si souple, si subtile et si sûre, qu'il ne pouvait poursuivre qu'en restant seul.

 

Robinson naïf, surpris et clairvoyant qui refaisait isolément le monde à sa manière et retrouvait le vrai sous les faux-semblants, Descartes du cœur enfermé dans son poêle qui n'avançait rien qu'il n'eût ressenti avec exactitude, indifférent aux suites, et dans une sorte de distraction féconde concernant la portée de ses découvertes, Gide me paraissait essentiellement un esprit de transition, comme Montaigne, comme Saint-Évremond, comme La Bruyère, comme Diderot : quelqu'un qui entrevoit au loin un monde nouveau des rives où il demeure, et qui par là sait aussi découvrir sur ces rives ce qu'elles détiennent d'éternité.