Aux Écoutes

1934

 

[Anonyme]

 

Heurs et malheurs du camarade André Gide

 

En dépit de ses efforts, le camarade André Gide commence à n’avoir pas une bonne presse dans les milieux communistes. L’attitude des Éditions de la Nouvelle Revue Française vis-à-vis du camarade Michel Cholokhov n’est pas pour rien dans ce désenchantement.

 

Alors que l’écrivain de stricte orthodoxie soviétique avait accordé les droits de traduction de son roman Les Défricheurs à une maison d’éditions de Paris, la N.R.F s’est permis d’en donner une édition non autorisée. Pis : elle a purement et simplement coupé les sept derniers chapitres du roman !

 

D’où protestations du camarade Cholokhov qui a fait tenir une lettre ouverte à certains écrivains français, les invitant à partager son indignation. Or, la lettre ouverte adressé au camarade André Gide a valu au romancier russe une réponse toute autre que celle qu’il escomptait, puisque le camarade Gide y prend la défense de la N.R.F, assurant que celle-ci, « bien décidée à donner la totalité de l’ouvrage, a arrêté le texte du premier tome au moment où le coût de fabrication allait déborder le prix de vente, reportant la suite sur le volume suivant ».

 

A quoi Michel Cholokhov objecte, non sans raison, que pour un prix moindre (12 fr. au lieu de 15 fr.), une autre maison parisienne a publié le texte intégral des Défricheurs. Bref, le secours accordé par le camarade Gide à une maison « bourgeoise » contre un « camarade » prolétaire a singulièrement refroidi l’enthousiasme rouge à l’égard de d’esthète de Corydon.

 

Peut-être est-ce pour arrêter ce revirement que le sommaire de la N.R.F. du 1er avril contient deux textes pro-communistes. Dans l’un, M. Jean Louverné s’attache à montrer qu’André Gide a prôné le communisme dès son œuvre de début, les Cahiers d’André Walter, et qu’il a été pour ainsi dire soviétique avant la lettre. Dans l’autre, sous la forme d’une lettre ouverte, M. Ramon Fernandez s’excuse publiquement des réserves qu’il a faites l’été dernier sur la « conversion » de Gide et adhère bruyamment à l’Évangile selon Karl Marx. Mais tant de preuves de bon vouloir ramèneront-elles au camarade Gide la faveur des militants ?