La Nouvelle Revue Française

1934

Ramon Fernandez

 

Lettre ouverte à André Gide

 

Mon cher ami

 

Vous êtes communiste et je ne le suis pas encore : et je persiste à croire que mieux vaut « ne l'être pas » encore quand on veut servir, de la place où je suis, les intérêts essentiels du prolétariat. Mais enfin les événements politiques de ces derniers temps nous ont rapprochés au point d'identifier parfois nos points de vue. Une explication s'impose. Permettez-moi de vous la proposer, non tant pour vous que pour les lecteurs de notre revue : n'est-ce pas un devoir de les tenir au courant des réflexions de ceux dont c'est au moins le métier de réfléchir ?

 

Je viens de relire les Notes sur votre évolution politique que j'ai publiées ici en juillet. « Tout ce qu'on dira sur le communisme d'André Gide, pour ou contre, écrivais-je, ne dissimulera point notre gêne fondamentale : nous ne nous sentons plus le droit d'achever sa figure à coups de gomme et de plume. C'était pourtant bien agréable. » Je prenais là une précaution que je n’ai pas observée dans la suite de mes Notes. Je crains bien, à me relire, que l'irritation ne l'ait emporté sur la sagesse. Une irritation de pédant, cher ami. Car ayant beaucoup lu Marx, et quelque peu réfléchi sur les principes de sa doctrine, je m'impatientais de vous voir vous engager dans un chemin que je croyais connaître, et que je pensais que vous ne connaissiez pas. Je me jugeais plus marxiste que vous, non sans raison peut-être. Vous n'ignorez pas cette hargne des spécialistes contre les amateurs qui tranchant et décident en gros. Je n’insiste pas.

 

Pourtant si j'avais à reprendre ces notes, je changerais plutôt leur ton que leur contenu. Je pense toujours qu’il vous appartenait de conserver jusque dans l’affirmation d’une attitude politique, cette marge de liberté, de jeu, qui me paraît essentielle à votre mission parmi nous. Je le pense encore… peut-être bientôt n’aurai-je plus le droit de le penser. Car il est des moments dans la vie politique, où l’on se voit forcé de prendre position afin de sauver son honneur d’homme, même si cette position entraîne des acceptations auxquelles l’esprit s’astreint difficilement.

 

Pour parler sommairement, trois raisons m’empêchaient d’adhérer au communisme. Deux de ces raisons n’existent plus. La troisième subsiste encore.

 

La première, c’était une raison de fonction, pour ainsi dire. Il me semblait que dans une revue consacrée au libre examen des choses de l’esprit, il fallait défendre coûte que coûte les droits de la critique. Ayant jugé que le marxisme n’embrassait pas toutes les réalités, ni toutes les possibilités de l’esprit, je voulais éclairer cette marge ignorée des révolutionnaires pressés par l’action. Pourquoi défendre une doctrine rigide et rigidement défendue par tant d’autres ? Mieux valait songer et faire songer, à tout ce que l’action dans sa hâte oublie. Je m’y suis employé de mon mieux. Cette raison ne tient plus, vous disait-je, voici pour quoi. Le redressement farouche et fou du capitalisme que nous constatons aujourd’hui a cette conséquence que le marxisme, vaille que vaille, est devenu l’unique rempart des opprimés, je veux dire simplement de ceux qui ont faim. Dès lors, toute critique du marxisme se change automatiquement en argument de « droite ». Or, il me paraît infiniment plus important de défendre ceux qui ont faim que d’avoir raison contre Marx. Courons donc au plus pressé et laissons les arguties pour les temps meilleurs.

 

La seconde raison, c’est que l’idée d’une adhésion au communisme comporte à mes yeux une action de tous les instants, un dévouement total à la cause. Il ne me suffit point de dire : « Je suis communiste. » Cela n’est rien. Il faut réaliser le communisme par une application quotidienne. J’avais autre chose à faire. Des préjugés bourgeois, sans doute la paresse de me dépenser, mais aussi le sentiment sincère que mon travail personnel était plus efficace ailleurs m’empêchaient de sauter le pas. Aujourd'hui, c'est différent, parce que toute absence dans le camp du prolétariat suscite une présence dans le camp de ses ennemis. Il y a plus. Quand on défend comme moi un certain humanisme, fondé sur la croyance que l'homme est pour l'homme la plus haute valeur, et que l'humanité ne sera point égale à elle-même tant que tous les hommes ne seront pas humains, on ne saurait laisser triompher les gens qui pensent exactement le contraire sans encourir ce déshonneur philosophique qui est peut-être le plus amer de tous les déshonneurs.

 

En effet, l'asservissement qui nous menace ne sera pas seulement économique. On veut nous encadrer et nous subordonner ; nous encadrer dans des institutions condamnées par l'esprit ; nous subordonner à quelque principe transcendant. Dieu ou nation, qui réglerait la pensée de la pensée même et imposerait ses mots d’ordre à l'inspiration. D'où vient aujourd’hui le rapprochement nécessaire des intérêts du prolétariat et de ceux des intellectuels. Autrefois, ces derniers étaient relativement protégés contre la pression sociale par le libéralisme, qui était une sorte d’élasticité politique. Le libéralisme est mort : c'est aujourd'hui un chèque sans provision dont on ne peut jouir qu'en imagination, à condition de ne point passer à la caisse. La terrible erreur des intellectuels italiens et allemands fut de miser sur le libéralisme. Or, le mouvement du prolétariat vers sa libération est analogue au mouvement l'esprit vers la vérité. Le synchronisme devient inévitable dès qu'on se voit contraint de passer à l'action. Nos pères ont essayé, sincèrement je crois, de gagner la masse ouvrière au libéralisme. Maintenant, c'est précisément du contraire qu'il s'agit. Il s'agit de gagner les intellectuels à la classe ouvrière, en leur faisant prendre conscience de l'identité de leurs démarches spirituelles et de leur condition de producteurs. Tel est pour moi le point essentiel : l’intellectuel a besoin de la classe ouvrière pour se connaître lui-même complètement. Et comme l’ouvrier a besoin de l’intellectuel pour se penser lui-même, il existe entre l’un et l’autre un rigoureux rapport de réciprocité.

 

Reste la troisième raison, mon cher ami, qui fait qui je me sens, vis à vis de vous, comme un vieillard quinteux pleins de réserves et de ronchonnements. Une fois acceptés les principes du marxisme, une fois acceptée, à cause de la carence du libéralisme, la nécessité d’une révolution, il reste le choix d'une discipline, c’est à dire d’un parti. Je vous concède que le parti socialiste, où je compte de bons amis, est singulièrement mou, indiscutablement gagné par l’atonie libérale. Mais le parti communiste tout hérissé de mots d'ordre et de mots de passe me propose un dogmatisme qui heurte en moi des défenses qui n’ont rien à voir avec des préjugés. Je me vois d'accord avec lui sur la théorie de l’action ; quant à la pratique, ou à la tactique, elle me gêne plus souvent que je ne le souhaiterais. Le fonds est vigoureux, les troupes saines, l'allant et la volonté de bon aloi, mais je sens chez moi, quand j’écoute leurs sentences, un besoin de rectifier de modifier, de construire qui me maintient, quant à présent, hors de leurs rangs. Je n’aime pas les Églises. Je crains toujours que les portes et les vitraux d’une église ne bouchent aux fidèles la mouvante réalité.

 

Mais c'est une chose de conserver ses coudées franches, c'en est une autre de demeurer indifférent. Aucune des réserves que je viens de vous avouer ne m’empêchera d’adhérer à une action prolétarienne le jour où elle verrait ses ennemis dressés contre elle. Ce jour-là, hésiter serait trahir. Il faut jurer fidélité à cette action prochaine, même si elle s’engage sur une tactique contestable, et profiter du répit qui nous reste pour tâcher de lui donner une orientation plus juste et plus efficace. Telle doit être à mon avis la position d’un intellectuel entièrement acquis à la cause ouvrière, mais qui entend, parce qu’il en a le droit, respecter sa propre réflexion jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment déterminé par l’histoire, où il ne s’agit plus de réfléchir.

 

Nous avons tant à faire en dehors de l’action immédiate, pour éclairer les esprits ! Tant à faire pour ses généreux égarés qui, croyant se sacrifier pour un idéal, s’apprêtent à tomber pour des portefeuilles ! Le plus urgent de notre tâche n’est-il pas, mon cher ami, de consacrer nos loisirs à faire entendre le bien-fondé de nos croyances à tant d'hommes désintéressés mais ignorants, qui marchent contre nous parce que de plus habiles les encadrent et leur inventent la religion qu'ils cherchent ? Quand notre ami Mauriac écrit : « Il n'a pas fallu moins d'un demi-siècle à Gide pour substituer, à cette vue claire qu’il avait du progrès intérieur, sa foi naïve dans le progrès matérialiste », quand il écrit ces lignes en toute bonne foi, il ne se rend pas compte que c’est lui qui témoigne d'une extraordinaire naïveté. Car ce « progrès matérialiste », signifiant l'accession à la dignité humaine, donc à la vie spirituelle, de millions d'hommes jusqu'à présent sacrifiés, c'est, par cette « substitution », votre progrès intérieur que vous servez, et bien plus efficacement, qu'en réfléchissant dans la solitude sur les possibilités de votre moi. Je sais bien que Mauriac est de toutes façons de l'autre côté de la barricade, et que cet argument ne le convaincra pas. Mais il est une certaine façon d'expliquer les choses, d'appuyer sur l’explication, qui fait hésiter la plume de l’adversaire, et peut nous gagner du coup ceux qui sont entre les deux feux.

 

Vous voyez, mon cher ami, que bien peu nous sépare. Ce ne sont que quelques fils, que trancheront peut-être les circonstances, ou ma volonté. Je vous reprochais, en somme, d'avoir mis la charrue devant les bœufs, d'avoir trop vite sacrifié à une affirmation orthodoxe et massive les nuances exquises de votre jugement. Moi-même, j'ai bien davantage à me reprocher, car je vois maintenant que les critiques que je vous proposais fournissaient d'arguments nos adversaires communs. J'ai si peu d'habitudes bourgeoises que je ne pense jamais assez aux défenses bourgeoises. Ma pensée se tenait hors de l'atmosphère de la lutte. Je remercie ces Messieurs du 6 février de l’y avoir plongée.

 

Et j'entends par ces Messieurs, non point les généreux qui croyaient marcher pour une grande cause, mais les meneurs du jeu, les tireurs de ficelles. Ce jour-là, mon cher ami, les atermoiements devinrent impossibles. Et plus encore le lendemain, quand une vague d'agressivité imbécile et de mauvaise foi hargneuse vint déferler sur nous. Je suis de ceux qui ont cru, voici quelques années, à la possibilité d'une idéologie, d'une éthique de droite. Après le 6 février cet espoir n'est définitivement plus permis. Il n'y a rien, rien, là-bas, derrière leurs grands mots, que des porte-monnaie qui se dégonflent. Marx avait trop raison, je choisis le camp des porte-monnaie vides.

 

Je ne veux pas me compromettre le moins du monde avec ces Dragons déguisés en Saint-Georges qui dans Paris font la loi. Pour nous, rejoindre le prolétariat, c'est satisfaire un égoïsme bien compris. C'est faire œuvre de purification, gagner le droit d'une démarche assurée, d'un regard ferme. C'est, au sens religieux du terme, nous sauver.