Mercure de France

15 septembre 1934

 

Charles-Henri Hirsch

 

M. P Nizan étudie « André Gide » dans La littérature internationale (n° 3 de cette année). C’est de la critique lucide. Elle pénètre l'œuvre et l'écrivain lui-même, avec sûreté. Sans doute, la sympathie d'idées facilite la compréhension du modèle par son exégète. Cette sympathie guide le commentateur, sans lui imposer de ces déformations si fréquentes lorsque la politique contamine un écrivain.

 

Voici M. André Gide dans ses premières oppositions à la bourgeoisie d'où il est issu et qui l'a formé :

 

Le débat qui l'oppose à sa classe se déroule dans les limites mêmes de sa classe : il ne combat encore que les édifices les plus hauts, les gréements spirituels de cette classe : il ne pense même pas qu'ils aient des fondations, une coque. Il ne la combat pas du dehors. Les livres succèdent aux livres : la renommée arrive peu à peu, et les ennemis. C'est ainsi qu'une vie se compose, c'est la paix. Gide aperçoit déjà un certain ordre de vérités dont il ne tirera que plus tard la conséquence et la conclusion; il voit que cette société, où le frappent surtout la famille et la religion, étouffe l'homme. L'homme n'est pas fait pour le sacrifice, pour la mutilation, pour le péché. L'homme est fait pour être heureux. Il pense premièrement : « Je suis fait pour être heureux. » Cette question posée depuis le commencement : « De quoi suis-je capable » reçoit cette première réponse : « Je suis capable d'être heureux. » Ce bonheur est tout individuel, c'est la béatitude de l'homme solitaire. Il est tout terrestre : aucune force surnaturelle ne le secourt ni ne le menace. Ce bonheur est une affaire entre l'individu et la terre. Gide transpose quelques enseignements du paganisme : le monde antique, la Grèce lui semblent comporter des leçons cardinales. Il est délivré, il se proclame à lui-même cette nécessite, cette autorisation de bonheur comme une victoire sur les puissances religieuses. Il écrira, contre ses critiques catholiques, contre Massis ou Mauriac, une phrase qui atteste sa victoire : « Ce qu'ils me reprochent, c'est de n'être pas douloureux... (1) »

 

Il est libéré de ses conflits chrétiens. Il est un homme assuré de sa place sur la terre.

 

Ces lignes sont datées de Moscou, le 5 mars de cette année. Elles s'achèvent en ces termes :

 

Gide ne pouvait pas poursuivre jusqu'au bout, jusqu'à leurs dernières conséquences, ses critiques de la famille bourgeoise, de la religion capitaliste, sans arriver jusqu'à la position radicale qui met en accusation leurs fondements mêmes : il ne pouvait pas affirmer l'idée de l'homme qu'il avait conçue sans vouloir détruire les barrières, les chaînes réelles qui empêchent cet homme de se réaliser. C'est un long chemin que Gide a parcouru jusqu'au bout. Un homme qui fonde tout son art sur l'honnêteté de l'esprit et qui croit que les pensées qu'on a engagent à des démarches réelles, ne peut pas arrêter le développement de sa pensée. Cet arrêt le condamnerait à ses yeux mêmes. Cet arrêt serait une faille, une cassure qui le détruirait tout entier. Toutes les contradictions franchies et dépassées, Gide prend conscience de la contradiction finale, de la contradiction qui l'oppose à l'ensemble du capitalisme, de la contradiction qui le contraint à sortir de lui-même pour entrer dans le combat. Le jeune écrivain inquiet des « Poésies d’André Walter » reconnaît son visage essentiel dans l'homme d'aujourd'hui, qui se bat et qui parle pour la Révolution. Le conférencier distingué de la Cour de Weimar cède le pas à l'homme qui va trouver Goebbels à Berlin pour lui dire, au nom des ouvriers français :

 

« Vous libérerez Dimitrov... »

 

(1) Pages de journal.