L’Oeuvre

Octobre 1934

 

A.M.

 

Un jeune : André Gide

 

M. Paul Nizan rapporte cette parole d'Oscar Wilde à Gide :

 

— Je n’aime pas vos lèvres, elles sont droites comme les lèvres d'un homme qui n'a jamais menti.

 

Les exégètes futurs de l’œuvre de Gide ne pourront trouver à ses livres si divers qu'une seule continuité : la recherche de la vérité.

 

La vérité de Gide est terrible ; elle ne supporte aucune faiblesse. Sa vérité ce n'est point l'équilibre plus ou moins réussi des poussées intérieures ; c'est la vérité de l'être face à face avec lui-même. C'est l'aveu perpétuel des erreurs qu'on découvre une à une, c'est la confession publique de ces erreurs. C'est par conséquence le dépouillement humilié de tout orgueil devant les idées à mesure qu'on se les représente.

 

Quelle découverte que cette vérité de Gide pour la jeunesse de notre temps ! Là réside le miracle : Gide, chef de file spirituel de la jeunesse d'après-guerre, est arrivé aujourd'hui à la compréhension naturelle de la jeunesse de maintenant.

 

Gide n'a pas vieilli. C'est l’origine des polémiques que suscitent ses nouvelles attitudes. Être jeune suffit à provoquer l'animosité des vieillards. Que diront-ils alors de celui qui ne veut pas vieillir !

 

C’est le propre de la sincérité de donner le change aux gens qui ne la peuvent concevoir. L'homme le plus pur semblera aux intrigants un fameux « retors » qui joue un jeu infernal.

 

Les démarches les plus naturelles paraîtront une ruse de guerre, et là où il n'y a rien que la vérité, on trouvera un prétexte sacrilège à des buts inconnus.

 

Mais à la base de la fonction de Gide, il n'y a qu'une visée : la libération de l'homme.

 

C'est le secret de toute jeunesse : ne rien conserver de ce qui empêche l’homme de suivre sa destinée.

 

Ce qu'il y a de plus émouvant dans la vie spirituelle de Gide, c'est l'étonnement qu'il procure à toutes les générations d'écrivains qui l'ont déjà connu, et qu'il laisse fourbues derrière lui tandis qu'il continue de vivre et de se renouveler.

 

Qu'y a-t-il de contradictoire entre son œuvre de débutant et ses livres d'aujourd'hui ? Des idées peut-être qu'il a pu abandonner ou amenuiser, des truismes précieux pour l'esprit sans doute, et que le vent de la vie a dispersés pour toujours.

 

Des critiques, qui sont restés statiques et qui applaudirent un jour à un des aspects de Gide, ne le veulent pas comprendre en tout et en vie.

 

Placé dans le temps, Gide s'épanouit librement en épousant toutes les formes de la vie. Pour l'aimer, il faut courir derrière lui une course échevelée.

 

Mais les vieux messieurs sont si vite essoufflés ! Ils préfèrent trouver dans l'arsenal des critiques, un parallèle qui ne s'applique pas.

 

N'a-t-on pas comparé le destin de Gide à celui de Barrès...

 

Barrès, anarchiste à vingt ans, trouve en vieillissant toutes les raisons d'aimer le cours existant des choses.

 

Gide, révolutionnaire parce que individualiste, trouve en vieillissant les raisons d'être révolutionnaire en devenant collectiviste !

 

Dans le jeu inouï des forces intellectuelles de notre temps, à l'heure où avec enthousiasme les esprits les plus divers acceptent comme une « mystique » de la jeunesse, nous pouvons proclamer que Gide est devenu plus actuel que jamais.

 

Il nous appartenait de ne pas laisser dire que l'œuvre de Gide est terminée ; tant que Gide aura un souffle de vie et un frisson de plume, il restera neuf et il écrira jeune.