Éclaireur de Nice

8 novembre 1934

 

Camille Mauclair

 

Leurs complices

 

Il est bien curieux et instructif de lire en ce moment les journaux et périodiques que les révolutionnaires qualifient avec mépris de « bourgeois et bien-pensants ».

 

En première page, dans leurs commentaires politiques, ils dénoncent le péril communiste, en appellent aux forces d'ordre, à la défense de la civilisation, au relèvement des mœurs, au sentiment de la patrie, de la famille, au respect du goût et de la croyance.

 

Mais examinez leurs rubriques littéraires et artistiques : elles témoignent d'une faveur marquée pour tous les chambardeurs, sous toutes les formes.

 

Montparnasse, cet abcès poussé dans l'après-guerre en plein Paris, n'a pas été seulement un foyer de laideurs et d'absurdités picturales, dites fauvistes et surréalistes. Ce fut, et c'est encore, un quartier général de métèques d'anti-France, récemment accrus des rebuts de l'hitlérisme. Dans ce milieu où règne bien moins la fière pauvreté que la basse bohème, un internationalisme haineux est à la mode, et les ratés y espèrent, y invoquent, le triomphe du bolchevisme. Or, la critique dite d'avant-garde les encense dans tous les journaux « bourgeois » avec l’assentiment placide des directeurs.

 

Et les revues accueillent abondamment les anecdotes, les souvenirs, les mémoires relatifs à de prétendus « grands artistes » souvent anormaux, alcooliques et dégénérés.

 

Un célèbre propagandiste de l’homosexualité, riche, avide, gavé de succès et de faveurs par la bourgeoisie dont il est issu, proclame, en haine de la famille, de la propriété dont il jouit, de la religion dont il se réclama longtemps, son adhésion éclatante au soviétisme. Au lieu de le flétrir, ou tout au moins de faire silence sur son triste cas de renégat, dégoûtant jusqu'à ses amis, on commente complaisamment ses « états d'âme », tout juste avec quelques discrètes réserves dans les revues bien-pensantes lorsque cet écrivain, corrupteur de jeunes consciences, exhibe sans honte sa vieillesse sur les tréteaux de meetings moscoutaires entre des illettrés et des provocateurs.

 

Il n'est pas le seul. Bien des littérateurs réclamiers, experts en l’art du bluff publicitaire et des gros tirages, jeunes bourgeois peints en rouge, affichent leur internationalisme, leur foi en la révolution, tout en sollicitant rubans et rosettes et en tâchant de tirer le plus d’argent que possible de cette infâme société dont ils annoncent la mort imminente en des bouquins que, béatement, elle achète — car il lui plait, à elle, d'être battue, comme à la femme de Sganarelle. Et c'est à eux que vont les prix littéraires, les succès de librairie, et les dithyrambes des critiques influents. On trouve charmants ces ennemis et profiteurs de l'état social menacé. On a pour tout ce cabotinage révolutionnaire la veule indulgence qui est le trait éternel des sociétés prêtes à s'abandonner à la mort. En première page, l'invocation à l'ordre, à la défense civique : aux autres pages, louange des insanités artistiques et des romanciers moscoutaires.

 

Ainsi les gens du Front commun, les gens des cellules communistes, qui doivent bien rire, trouvent leurs complices bénévoles dans les arrivistes des lettres comme dans les instituteurs congressistes, dans l’élite comme chez les primaires, et aussi dans les directeurs de gazettes et de revues qui impriment sans objection, et peut-être sans les lire, ces proses vénéneuses. Mais il est très chic paraît-il d’être conservateur en politique et révolutionnaire en art : façon élégante, pour les libéraux, de se contredire et de se détruire eux-mêmes.

 

Depuis le Six Février, les salons ont à peu près renoncé à leur snobisme funeste et stupide. Les belles dames qui s’enorgueillissaient d’exhiber chez elles aussi bien Blum et Cachin, que Cot ou Frot, les poètes dadaïstes ou les agents de Moscou ont eu un peu honte, et surtout peur pour leurs bijoux et leur argenterie. Du moment que le joujou communiste devient sérieux, elles se méfient. Mais les « intellectuels » continuent de se faire les fourriers du chambardement. Qu'en espèrent-ils ?

 

Si, par malheur, le Front commun triomphait, les uns prendraient la fuite, comme les belles dames ; les autres se mettraient éperdument aux gages du Blumisme, du Cachinisme et du Bergerysme, régime où s'effondreraient les dernières libertés de pensée et d'écrire qui nous restent encore. La société actuelle a bien des tares, mais elle serait remplacée par une barbarie mille fois pire. Nous voyons ce qu'est, chez les Soviets, devenue la littérature russe en service commandé ! Ces littérateurs ne seraient plus que valets et chiens couchants. D'autres, enfin, désabusés, réduits au silence et à la misère, pleurnicheraient, attesteraient qu'ils n'avaient pas voulu ça, et regretteraient cet état bourgeois si doux à leurs malédictions. Mais il serait trop tard. Complice d'une tyrannie que tout présage abjecte, ils subiraient la punition longue et dure de leur sotte forfanterie, de leur trahison antifrançaise.