Je suis partout

24 novembre 1934

 

Fernand Vanderem

 

Le plateau et l’écran

 

M. Drieu La Rochelle s'est défendu publiquement d'avoir voulu faire avec Le chef une pièce à thèse. Ce n'était pas la peine. Une thèse, un embryon de doctrine, voilà bien ce dont M. Drieu La Rochelle est le moins capable.

 

On ne saurait concevoir esprit plus « disponible » dans le sens que l'on attribue à ce mot autour de Gide et qui résume d'ailleurs assez bien l'attitude des équipes de la N.R.F, battues sur tous les fronts, contredits et devancées par tous les événements, prêtes à toutes les servilités. M Drieu La Rochelle, comme la plupart de ses compagnons d’écritoire ne sait plus du tout ce qu'il est. Il s'efforce d'ériger ce désarroi en littérature.

 

Le Chef, naturellement, c’est le dictateur. Nous le voyons d'abord au front, pour permettre à M. Drieu La Rochelle, auteur de La Comédie de Charleroi, de placer quelques-uns de ses aphorismes favoris sur la lâcheté des héros qui n'ont pas le courage de fuir la mort.

 

Ce défaitisme n'empêche pas le futur dictateur de profiter des désordres d'après guerre (nous sommes en Macédoine, pour plus de commodité, mais il est inutile de dire que la pièce n'offre absolument rien de balkanique, que toutes ses allusions franco-italo-allemands sont limpides).

 

Le chef harangue ses phalanges. Il leur dit textuellement : « Nous ne savons pas ce qu'il faut faire, mais nous allons faire quelque chose. » Il est ensuite question, pour la jeune génération, de construire « la tour de son désespoir », à la faveur d’un chambardement général. Ici, on reste d'esprit genevois : cette tour sera européenne, son ombre s'étendra sur l’Asie et l'Afrique qui se prosterneront devant la magnificence d'un tel monument.

 

Voilà donc, apparemment le langage que M Drieu La Rochelle croit utile pour galvaniser les foules. Les jeunes garçons et les anciens combattants de la Macédoine se font donc casser la figure simplement pour « construire la tour de leur désespoir ». Mais, en somme, ce dictateur est un sauveur du peuple, puisqu'il lui a trouvé une raison de vivre et de mourir ? Non. C'est un traître, un menteur. Il pactise, sitôt sa révolution faite, avec les ligues bourgeoises. Il s'entoure de policiers. Comme si la question était là ! Comme si tous ceux qui voudraient une police moins malsaine avaient jamais demandé la suppression de la police ! Comme si l’on pouvait gouverner sans cette arme !

 

Le chef entouré de conspirateurs, doit faire abattre son meilleur ami. On espère, pour M. Drieu La Rochelle, que cet ami n'est pas le héros modèle de la pièce. Ce « dernier républicain », comme on l'appelle, combattait « pour la libération de l'Homme ». D'après ce que l'on peut distinguer dans son pathos, c'est un révolutionnaire échappé des Misérables. Non, décidément, on ne veut pas croire que M. Drieu La Rochelle ait versé une seule larme sur son trépas.

 

Donc, le dictateur est un imposteur. Le républicain est un imbécile. On nous dit clairement que le communisme n’est pas une solution. Que conclure sinon que M. Drieu La Rochelle aurait bien fait d'attendre, pour écrire une pièce politique, que ses idées s'éclairassent un peu ? Son Chef a toute la raideur d'une thèse, il en dégage tout l'ennui, et cependant on n'y aperçoit pas l'ombre d'une affirmation. Le mouvement dramatique est nul bien entendu. Le dialogue est fait d'une suite de harangues bruyantes qui vont toutes se perdre dans le sable. C'est de la bien détestable et bien débile littérature.