Le Figaro
14 juillet 1934

André Rousseaux

Les Pages de Journal de M. André Gide, qui viennent de paraître connaissent un succès de public qui semble dépasser le cercle des fidèles admirateurs de Gide. Pourquoi ? Est-ce parce que ce livre contient les fameuses professions de foi communistes de l'auteur de Paludes ? J'imagine plutôt qu'à travers ces notes qui se donnent comme l'expression la plus directe et la plus sincère de l'âme de Gide, le lecteur se figure qu'il va enfin connaître la personnalité d'un écrivain qu'il n'a jamais pu saisir, déchiffrer le sphinx.
A ceux qui se berceraient de l'illusion que Gide leur apporte cette fois la clef de lui-même, il faut d'abord faire observer que le petit livre en question n’est qu'un mince fragment de tout le « journal ». D'autres morceaux, importants à tous égards, ont été publiés dans les oeuvres complètes d'André Gide. Il y en a d'autres encore, sans doute, qui sont inédits à l'heure actuelle.
Quand on sera replacé devant cet ensemble, on risquera d'être déconcerté. Le « journal » de Gide subit souvent des interruptions. Et, quand il reprend après un silence de plusieurs années parfois, on a la surprise de retrouver un Gide très différent de celui qu'on avait laissé. Si l'on veut recevoir là-dessus quelque avis de Gide lui-même, que l'on ouvre les Pages de Journal à la page 31 et qu'on y lise ceci :
« Une conscience trop continue, j’ai craint souvent qu’elle rattachât trop logiquement notre futur au passé, qu’elle empêchât le devenir. »
Puis cette déclaration enregistrée, on pourra chercher, à l'intérieur même des Pages de Journal, des passages qu'il est curieux de rapprocher. Ceux-ci par exemple :
Page 114 : « Il y a certains jours où, si seulement je me laissais aller, je roulerais tout droit sous la table sainte. »
A confronter avec la page 169 : « L’athéisme seul peut pacifier le monde aujourd’hui. »
On comprend que M. Gide s'amuse quand il trouve des critiques qui cherchent à juger sa pensée d'après un de ses textes.

Si ce que M. Gide écrit sur lui-même ne peut qu'accroître toute idée qu'on peut se faire de sa maligne complexité, ses notes, sur des objets donnés, contiennent parfois des observations très judicieuses. J'ai été frappé de celle-ci, qui m'est tombée sous les yeux au moment où le monde entier cherche de nouveau à percer le mystère de l'âme germanique. C'est à propos d'Hamlet. M. Gide se demande si l'on a jamais fait valoir, en explication du mystère de Hamlet, que celui-ci revient d'une université allemande, de Wittenberg, où il voudrait retourner.
« Il rapporte dans son pays natal, remarque M. Gide, des germes d'une philosophie étrangère ; il a plongé dans une métaphysique dont le to be or not to be me paraît le remarquable fruit. Tout le subjectivisme allemand, je l'entrevois déjà dans le célèbre monologue... Et sans doute son propre caractère le prédisposait-il à cela ; mais on peut admettre que, demeuré sur le sol natal et sans ce conseil étranger, Hamlet eût été moins incliné dans ce sens. Au retour d'Allemagne, il ne peut plus vouloir ; il ratiocine. Je tiens la métaphysique allemande pour responsable de ses irrésolutions. »
Voilà qui est fort ingénieux. On pourra dire, il est vrai, que l'Allemagne pose, comme Hamlet, des problèmes d'interprétation qui n'ont jamais été résolus et que l'explication de M. Gide ne fait que remplacer une inconnue par une autre. Mais ce n'est déjà pas si mal d'avoir trouvé le climat commun de deux mystères dans l'histoire des idées.

Ne quittons pas les Pages de Journal sans leur emprunter une petite contribution à l'actualité littéraire. Comme si M. André Gide avait prévu l'enquête de notre confrère, M. Pierre Lagarde, dans Comoedia, sur les « faux chefs-d’œuvre », il lui apporte sa réponse. Un jour qu'il a relu Eugénie Grandet, il note que ce livre ne lui paraît pas « mériter du tout la faveur insigne qu'on lui accorde. »