La Revue de Paris

1934

 

[Anonyme]

 

Le Mouvement littéraire

 

Il y a bien de la modestie à se mettre nu, comme le fait M. André Gide, en publiant des pages de son journal écrites entre 1929 et 1932 (1). Et un peu d'orgueil aussi. Et de la candeur. Et certainement de l'adresse. « Quelle nécessité, dit-il, de faire un article ou un livre ? Où trois lignes suffisent, je n’en mettrai pas une de plus ». Il échappe à la raideur du raisonnement composé. Ces notes sont comme des hachures légères, qui enveloppent et indiquent un contour non écrit.

La sincérité n'est pas douteuse. Elle apparaît aux mille nuances du jugement, aux variations de l'humeur, et parfois aux inconséquences. Un auteur de moins bonne foi n'aurait pas laissé sans la vérifier cette étonnante citation de Lucrèce : Surgit aliquid amare. Le vers, si je ne me trompe, et la prosodie sont Surgit aliquid amari. Je ne relèverais certes pas cette petite inadvertance, si M. Gide ne nous avait averti à plusieurs reprises de l'horreur que lui inspirent les citations inexactes. Et pourtant c'est lui qui écrit : « Relu avec une joie très vive le premier livre de Warheit und Dichtung. » Tout cela n’est pas bien grave. Mais comme ces peccadilles devraient le rendre indulgent, quand les citations que M. Massis fait de lui ne sont pas littérales. — Il a vérifié cependant, soyons juste, une de ses citations, qui est tirée de Hamlet. Or, elle n’était pas dans le texte. Et c’est dommage, car elle est très belle, et propre à servir dans tous les temps : « O prince Hamlet, dit-elle, qu’alliez-vous faire à Wittenberg ? » — Que de princes Hamlet nous avons connus, qui auraient mieux fait de ne pas aller à Wittenberg.

Dans ces notes au jour le jour, il est inévitable qu’on trouve un peu de tout. Certaines discussions paraîtront un peu sommaires, comme celle de l'éternel retour. D'autres ne sont qu'un mouvement de mauvaise humeur. Le tempérament a parfois plus de part à ces impulsions que la raison. Souvent aussi une pensée juste résume une loi : « Les plus importantes découvertes scientifiques sont le résultat de la patiente observation de petits faits... » C'est vrai de Newton et d'Archimède. Et c'est en voyant une aiguille influencée à travers des murs et une cour que Branly a été mis sur la route de ses découvertes. — Ou bien c'est une maxime dont on fait une glane amusante : « On se demande devant certains livres : qui peut les lire ? — devant certaines gens : que peuvent-ils lire ? puis ça finit par s’accrocher. » D'autres fois, c'est une observation de soi-même, qui est une confidence et un coup de jour : « La crainte d'assombrir la joie d'autrui, dès que je ne suis plus en parfaite humeur, me paralyse. Si j'ai conscience de pouvoir ajouter à la joie, je bats mon plein. » On le suit ainsi de page en page, variable, inégal, sauvage, vulnérable, tourmenté.

Mais le grand intérêt de ce petit livre, sa raison peut-être, est de nous donner les motifs de l'adhésion de M. Gide à la doctrine soviétique, il a écrit là-dessus une page qu'il faut citer :

 

« Communiste, de cœur aussi bien que d'esprit, je l'ai toujours été ; même en restant chrétien ; et c'est bien pourquoi j'eus du mal à séparer l'un de l'autre et plus encore à les opposer. Je n'y serais jamais parvenu tout seul. Il a allié gens et événements pour m'instruire. Ne parlez pas ici de conversion ; je n’ai pas changé de direction ; j'ai toujours marché droit devant moi ; je continue ; la grande différence, c'est que pendant longtemps je ne voyais rien devant moi ; que de l’espace et que la prospection de ma propre ferveur. A présent j'avance en m’orientant vers quelque chose ; je sais que quelque part mes vœux imprécis s'organisent et que mon rêve est en passe de devenir réalité. »

Chacune de ces phrases pleines de sens éclairent la détermination de M. Gide. Nous savions déjà que toute son œuvre était d'essence religieuse. Ce livre suffirait à le rappeler. Il est tout rempli de ratiocinations sur le catholicisme. Ces monologues-polémiques s'adressent les uns à M. Massis, d'autres à M. Maritain, d'autres enfin à M. Mauriac. Mais celui-ci, M. Gide ne peut s'empêcher de l'aimer. « Comme il est angoissé ! et que je l’aime ainsi ! Mais de quel droit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi-même. »

Si libéré qu'il se déclare, il confesse ailleurs qu'il n'a pas passé un seul jour sans le désir de Dieu. Or, dans le temps où il était chrétien, il a — je rapporte son raisonnement et ne le juge pas, — trouvé une conformité singulière entre le communisme et l'Évangile. Ceci ne me paraît pas parfaitement clair. Que pouvait être ce communisme que M. Gide alliait au christianisme vers 1890 ? Il ne s’agit évidemment que de tendances. Mais il existe deux tendances tout à fait différentes, le socialisme humanitaire de 1848, à base de philanthropie, de sensibilité et de justice, d'où était né, précisément à la fin du XIXième siècle, un certain socialisme chrétien, — et le marxisme, doctrine aussi dépourvue de charité que l'évolution elle-même. Les Russes, qui se réclament du marxisme, abhorrent le socialisme des vieilles barbes philanthropiques. Or c’est justement celui que M. Gide retrouve dans les paroles du Christ. Comment s'arrange-t-il avec un léninisme aussi glacé que du lamarckisme, et par quel mécanisme l'ingénieux contresens trouve-t-il chez les gens de Moscou la conclusion de sa vieillesse ?

Mais laissons cette difficulté. M. Gide rêvait un monde meilleur, voilà le fait qui importe. La société bourgeoise lui paraissait horrible, et personne ne conteste en effet qu'elle contient un assez joli nombre d'horreurs. « J'en suis venu, dit il, à souhaiter de tout mon cœur la déroute du capitalisme et de tout ce qui se tapit à son ombre, d'abus, d’injustices, de mensonges et de monstruosités. » Ce sentiment de dégoût est commun à des hommes de tous les partis. « Crève donc, société ! » disait avec grâce le marquis d'Auberive, qui représentait le vieille France. Mais à l'ordinaire c’est un sentiment destiné à rester platonique, et M. Gide l’entendait ainsi.

Voici cependant qu'il apprend une étrange nouvelle. A l'autre bout de l'Europe, une société a été créée, d'où la question d'argent, mère des abominations, a été éliminée. Alors il a retrouvé la foi. Le libre examen l’avait, comme il dit, déconvaincu de tout Credo ; et voici que de ce même libre examen naît l’adhésion au Credo nouveau. « Ma conviction d’aujourd'hui n'est elle pas comparable a la foi ?… Mon être est tendu vers un souhait, vers un but. Toutes mes pensées, même involontaires, s'y ramènent. Et s'il fallait ma vie pour assurer le succès de l'U.R.S.S., je la donnerais aussitôt... J’écris ceci la tête froide et en toute sincérité par grand besoin de laisser du moins ce témoignage, si la mort vient avant qu’il m’ait été possible de me mieux déclarer. »

On ne trouve pas souvent dans l'œuvre de M. Gide, un cri qui vienne aussi brûlant du cœur. Il n'a d'ailleurs pas fait adhésion au parti. Du moins, je ne le crois pas. Il est, comme on dit, un sympathisant. Il publie, non sans intention, une lettre à l'Association des Écrivains et des Artistes révolutionnaires. « Je crois, dit-il, que mon concours... peut être de plus réel profit à notre cause si je l'apporte librement et si l'on me sait non enrôlé. » — On peut hocher la tète ; mais voici qui est net, et qui va beaucoup plus loin. Il a refusé de faire partie de l'Association pour garder intact sa liberté morale. Il le dit sans ambages. « Je ne comprends pas bien le but pratique de votre Association. Écrire désormais d'après les principes d’une charte (je reprends les expressions de votre circulaire), cela ferait perdre toute valeur réelle à ce que je pourrais écrire désormais : ou plus exactement ce serait pour moi la stérilité. »

Nous touchons là au débat véritable. M. Gide, comme tous les hommes de 1890, est un individualiste convaincu (le mot est de lui). Or on lui a dit que le régime soviétique était le nivellement des valeurs individuelles. Il ne peut le croire. A dix reprises, il cherche une conciliation entre le communisme et l'individualisme. Il croit même l'avoir trouvée. « Je tiens pour une grave erreur l'opposition que l'on tente d'ordinaire entre communisme et individualisme. Staline l'a fort bien compris, qui, de lui-même, est revenu dans ses derniers discours, sur les notions d'égalité, de nivellement, et sur tout ce qu'entraîne cette mystique et ruineuse formule que toute âme en vaut une autre. »

Un homme chez qui le trouble moral a toujours été profond ; qui, artiste d'abord, a été peu à peu détourné de l'art vers les problèmes de destin des foules ; qui a vu notre société aller à sa ruine, entraînée par le vice du capitalisme ; qui regrette tout ce qu'avait de charmant cette société, qui lui a permis d'écrire ; un homme qui a tout à perdre au nouveau régime, et qui y adhère pourtant de toutes ses forces, ou du moins qui adhère à son esprit ; qui s'efforce déjà de croire qu'il y pourra vivre, et qu'il ne devra pas sacrifier tout ce qu'il aime ; qui entrevoit, ou qui veut entrevoir, sans trop approfondir la question, un avenir meilleur, une plus haute culture. Voilà M. Gide. Il va au bolchevisme comme les jeunes bourgeois, il y a un siècle, allaient au saint-simonisme.

 

(1) André Gide, Pages de journal, N.R.F.