Le Figaro

9 septembre 1939

 

André Rousseaux

 

Le temps n’est pas au commentaire que nous aurions voulu donner du Journal d’André Gide, sans d'ailleurs songer à en épuiser dans un seul article la richesse et la subtilité. Si nous l'avons rouvert, cette semaine, c'est pour nous reporter aux pages notées par Gide pendant la dernière guerre, à l'été et à l’automne de 1914 en particulier. Quand les travaux et les jours sont bouleversés, et que les Français qui ne sont pas appelés à se battre sont tentés de se croire pour un moment dans une vie sans but, on se tourne volontiers vers un écrivain qui a cherché dans les mêmes circonstances à discerner son devoir vrai.

Son devoir ? Le mot peut étonner au sujet d'André Gide. Mais la vérité profonde sur l'auteur de L'Immoraliste est qu'il ne cesse pas de moraliser. A rebours parfois, quand cet être tout sensible est sollicité par la nature de suivre sa vérité là où il lui plaît de se rendre. Cependant, tout devoir formel aboli, hors de toute obéissance à un ordre extérieur à sa vie, Gide ne cesse pas d'écouter, à l'intérieur de son être, les exigences d'une conscience inquiète et mobile. Son mot sur lui-même : « Je ne suis qu'un petit garçon qui s'amuse doublé d'un pasteur protestant qui l'ennuie » n'est qu'à moitié vrai. La conscience religieuse de Gide ne l'ennuie pas tant qu'elle ne l'anime.

Le 2 août 1914, il se jette dans une prière inspirée par un acte d'amour :

 

  Avant de quitter Em., ce matin, je me suis agenouillé près d'elle (ce que je n'avais plus fait depuis…) et lui ai demandé de réciter « Notre Père ». J’ai fait cela pour elle, et mon orgueil a cédé sans peine à l'amour ; du reste, tout mon cœur s'associait à sa prière.

 

Cet élan de sentiment religieux deviendra si puissant deux ans plus tard, qu'il ouvrira, entre 1916 et la fin de la guerre, la crise spirituelle au cours de laquelle Gide a écrit Numquid et tu...? C'est le moment de sa vie où André Gide, jusqu'à présent, est sans doute passé le plus près d'une conversion éventuelle.

En 1914, son âme n'est pas encore dévorée par ce feu intérieur. Elle est partagée entre la soumission à l'événement et le désir de ne pas s'abandonner à autre chose que ce qui lui donne sa force naturelle.

 

Je me reproche toutes les pensées qui ne sont pas en fonction de cette attente angoissée ; mais rien ne m'est moins naturel que tout ce qui dérange l'équilibre de l'esprit. N'était l'opinion, je sens que, sous le feu de l'ennemi, encore je jouirais d'une ode d'Horace.

 

La noblesse d'un tel désir se heurte à la condition du non-combattant dans les guerres de notre siècle. Au même moment, le combattant Thibaudet emportait Thucydide dans son sac : c’était un raffinement de tranquille énergie. La conscience scrupuleuse de Gide sent qu'à l'arrière le même geste aurait couleur d'égoïsme et d'abstention. Dans les guerres totales — et la dernière l'était encore moins que celle-ci — il n'y a personne qui ne se sente mobilisé moralement.

 

Il faut se laisser convaincre pourtant et admettre que l'utilité n'est pas toute sur la ligne de feu ; l'important, c'est que chacun soit à son poste.

 

Gide s'efforce donc de servir, soit à Cuverville, soit à Paris, à la Croix-Rouge, puis au Foyer franco-belge dont il s'occupe avec Charles Du Bos. Non que son cœur inquiet se satisfasse facilement d'un devoir facile. Il craint tout ce qui ressemble à une hypocrisie, il déteste le titre ou le brassard qu'on arbore pour masquer un dévouement factice. Tel hôpital auquel on s'était consacré paraît-il être sans activité ? On redoute de redevenir inutile :

 

Ce même événement qui, pour tant d'autres, doit leur révéler leur courage, sera-t-il donc pour nous une école de fainéantise et de veulerie ? Nous voici donc contraints à l'égoïsme. C'est contre quoi nous nous démenons en vain.

 

Non. Pas en vain. Il n'est pas vain de travailler quand même, chacun à sa place, et de ne pas céder à la ferveur oisive par laquelle Gide se sent guetté quand il note : « Toujours rien. La lutte atroce continue. En ne cessant point d'y penser, on voudrait aider au succès. » Et il est d'un mérite certain, où la lucidité morale n’est pas seule en jeu, de reconnaître que la résistance de tous est faite de courages de plusieurs sortes : « Courage actif et courage passif. Différents jusqu'à s'opposer. »